‹ Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébrenChapitre 47 sur 96 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

Que la balance soit Juste.... Obéissez aux lois, travaillez avec zèle, et tous deriendrez riches, et l'Éternel vous bénira.

liviT. XIX, DlUT^l., XXVIIl, PEOT., VI.

Richesses, richesses 1 eût dit le prophète, désespoir du malheureux qui languit au milieu des superfluités ; app&t trompeur poru* Thomrne qui met en Vous seules son espérance; enfin but constant des efforts de tout despotisme : quand viendra le temps promis où les hommes jouiront de vos bienfaits dans une proportion raisonnable et consolante, où leurs jours si rapides sur la terre ne s* écouleront plus en vains projets, en pénibles désirs * ?

Au nombre des événements qui sont liés à la naissance des institutions hébraïques et dont le désert fut le témoin, celui que je vais retracer forme Tintroduction toute naturelle au caractère et à la distribution de la richesse chez l'ancien peuple*

Nulle part Thistoire n'offre une l'ésolution aussi extrao^

* Depuis que ces lignes okit été écrites dans ma première édition en' 182^, avec quelle ardeur la question des* richesses n'a-t-elle pas été discutée, la généralisation de leurs bienfaits par le travail et par les lois!

dinaire, un acte aussi empreint d'énergie. Moïse, en cette circonstance, rie fit d'ailleurs que s'imiter luimême. Il étendit à tout le peuple la grande et féconde épreuve que ses destinées providentielles lui avaient précédemment imposée.

Dès qu'on fut arrivé aux frontières de Canaan, le législateur, sur la demande expresse des tribus, chargea douze chefs de reconnaître le pays dont la conquête était projetée. Déjà il avait des notions exactes sur cette terre promise, soit qu'il les eût puisées dans des Mémoires anciennement rédigés par Joseph ; soit qu'il en eût visité les rivages quand il avait traversé deux fois l'isthme (}e Suez, ou pendant les longues années de son séjour hors de l'Egypte. Ce ne fut donc que pour condescendre au vœu des Israélites, que Moïse donna à ses émissaires * les instructions suivantes : c Franchissez la montagne et voyez quelle est la nature des lieux ; si les habitants sont faibles ou forts, en petit ou en grand nombre; s'il y a beaucoup de villes murées, ou s'ils vivent dans des tentes ; si le sol est gras ou maigre, couvert ou dépouillé d'arbres; apportez-nous en même temps un échantillon des fruits que vous trouverez *. »

Les douze chefs restèrent quarante jours à accomplir leur mission, et, pour preuve de la fertilité du sol, ils rapportèrent des figues, des grenades, et une énorme grappe de raisin qu'ils suspendirent à un bâton, de crainte de la flétrir. Mais devant l'assemblée^ dix de ces envoyés exagérèrent la force des indigènes et la diffi-

* Quelques-uns ont donné à ces hommes le nom d* espions. C'est écarter le mot de sa signification naturelle. Aujourd'hui encore, tout conquérant envoie en reconnaissance^ avant d'entrer dans un pays inconnu.

culte de l'entreprise. Les deux autres, Galeb fils de Jéphuné et Josué fils de Nun, s'efforcèrent en vain d'arrêter rimpression que produisait leur discours. Le peuple, effrayé des dangers qu'on lui retraçait, fit entendre de toutes p^rts des cris de découragement : c Que ne sommes-nous morts au pays d'Egypte ou dans ces désertSy plutôt que de voir nos enfants et nos femmes devenir la proie de l'ennemi! Établissons-nous un autre chef et rebroussons chemin, i

A ces mots, le législateur se prosterna le visage contre terre. Josué et Galeb déchirèrent leurs vêtements, supplièrent d'une voix émue les Hébreux de changer de langage et leur promirent la victoire. On ne leur répondit que par d'affreuses menaces.

Mais, qui le croirait 1 quand l'irritation est au comble, Moïse se relève tout à coup pour s*en rendre maître et pour proclamer la détermination extraordinaire dont r accomplissement exigeait la plus inébranlable volonté. Convaincu que les idées superstitieuses et toutes leurs conséquences ne s'effaceraient jamais de Tesprit des hommes sortis d'Egypte à l'ftge où elles avaient jeté des racines profondes, il conçut de refaire entièrement le peuple. Pour entrer dans la terre promise, on serési- - gnera à attendre une génération nouvelle, qui n'y apporte d'autres sentiments que l'horreur de la servitude et l'es» pérance du bouheur procuré par le travail et par les lois. Depuis le jour de son hégire, ou de sa fuite du pays des Pharaons, jusqu'au début de son entreprise, nous avons vu combien de temps le chef hébreu avait passé dans la solitude et la méditation. Au sein du désert, c'est une préparation, une épreuve du même genre, que la multitude placée sous sa conduite aura désormais à subir.

En effet le législateur s'avance au milieu du tumutte, et comme si ses yeux ne distinguaient personne entre ceux qui Tentourent, il invoque l'Éternel et répète à haute voix les paroles que ce Dieu, que son génie inspirateur est censé lui faire entendre : — « A cause de ses murmures, de sa défiance, de ses faiblesses, ce peuple sera inévitablement détruit dans le désert. — Quoi! répond Moïse, tu le ferais mourir comme un seul homme? Que diraient les Égyptiens? que diraient les habitants de ces contrées qui ont appris que tu marchais à notre tête? 0 toi, qui es plein de miséricorde, malgré ta sévérité, je t'en supplie, pardonne sa rébellion. 1 — Frappés de la contenance de leur chef et de la vengeance céleste dont il les menace, les Hébreux se taisent, s'humilient. — < L'Éternel pardonne, s'écrie le législateur, vos enfants entreront dans la terre de miel et de lait. Mais les hommes qui ont murmuré tant de fois, quoiqu'ils aient vu les grandes choses accomplies jusqu'à ce jour, ne la fouleront pas de leurs pieds.- Leurs cadavres,.... les corps d'Âaron, de Moïse lui-même, resterontcouchés dans le déserta i

Prononcé d'une voix solennelle, cet arrêt d'exil changea soudain la colère en douleur. Honteux de sa faiblesse, le peuple demanda à voler au combat; mais Tordre fut donné de retourner vers la mer Rouge, et les guerriers qui s'obstinèrent à attaquer les Cananéens furent battus et poursuivis.

Ainsi Moïse rentra dans le silence de la solitude où il ne cessa de promulguer ses lois, parmi lesquelles l'objet de ce troisième livre, celles qui ont rapport aux richesses, ne sont pas les moins importantes.

Quelques réserves que l'on fasse en faveur des objeg-

lions de détail que peuvent susciter aujourd'hui les mesures alors adoptées, on est forcé de reconnaître que, pour composer ou coordonner le Pentaieuque, il fallait un homme ou des hommes doués des facultés les plus hautes, surtout quand on considère le temps où ils écrivirent. Or à s* en tenir toujours au caractère social ou pratique des institutions, il est impossible que ces hommes, qui prenaient pour base le droit du peuple; qui mettaient au*dessus de tout Tintelligence; qui pré^ sentaient enfin comme but essentiel de la pensée politique et religieuse la sainte prolongation ^e la vie humaine. Taccroissement delà population, F abondance, la satisfaction de tous les besoins, de tous les sentiments naturels; il est impossible, dis-je, que ces hommes, en marchant de leur principe à leur but, n'aient pas rencontré les vérités les plus fortes, n'aient pas obtenu des résultats mé* morables. t L'utilité, dit Maimonide, a dicté le moindre précepte de la loi, et les personnes qui n'ont pas aperçu ceU doivent surtout s'en prendre à elles-mêmes '. »

Supposons, pour un moment, que le législateur d'Israël apparût soudain au milieu de nous; il aurait le droit de . dire : c Enfin ma parole s'est réalisée ; ce que vous vous glorifiez d'exécuter aujourd'hui, je l'ai fait, autant qu'il dépendait de moi. J'ai brisé les portes de la Maison de servitude; j'ai substitué à des castes, une nation ; à des règlements imposés, une loi égale pour tous et universellement adoptée ; j'ai préféré la paix à la guerre, les choses utiles, aux vanités; j'ai ambitionné pour tous les citoyens la part la plus égale possible des travaux et des jouissances de la vie; pour tout le pays d'Israël, des terres bien cultivées, de bonnes habitations, de riches troupeaux, une population saine, nombreuse, et con-

tente. Il est faux que j'aie proscrit toute industrie ; il est faux que, à rexenf)ple de TÉgypte, j'aie eu en horreur les nations étrangères. Hors les violences dans lesquelles m'entraînèrent la nécessité des circonstances et la nature des temps, il n'existe au monde aucun législateur qui ait montré à l'étranger autant de justice, autant de tendresse que moi. Ce n'est pas tout : j'ai rêvé une certaine égalité intellectuelle, et, loin d'être jaloux de la supériorité que l'Éternel et mes travaux m'avaient donnée, j'ai nourri dans mon cœur l'espoir que toutes les lumières que j'avais acquises seraient communes un jour aux moindres citoyens. Marchez donc, marchez sans crainte dans la doctrine de Jéhovah, à laquelle vous êtes revenus après tant de siècles, et la prospérité qui s'échappera pour vous de sa main puissante, sera bien supérieure encore à celle où vous prétendez. »

Dans le langage ordinaire, on donne le nom de ri* chesses à une certaine quantité d'objets, quels qu'ils soient, dont la réalisation en argent monnoyé produirait une somme plus ou jnoins grande. Dans un langage plus élevé, ce mot s'applique aux facultés comme aux choses. Sans métaphore, un État est riche de l'énergie, de l'industrie et de l'union des hommes qui l'habitent, autant que par son sol et par ses métaux : tel homme possède dans ses talents une richesse non moins positive que celle de tel autre qui consiste en billets.

D'un autre côté, les objets matériels qui peuvent être transformés en argent monnoyé, existent dans deux états différents : l'état brut ou imparfait dans lequel ils ne sont d'aucune utilité directe à l'homme, et l'état

travaillé ou avancé qui les rend susceptibles d'être immédiatement consommés *.

La richesse, proprement dite, s'offre donc sous trois formes générales inextricablement liées : l'une est le fonds de terre et toutes les matières premières : l'autre est YacHvité inhérente à l'homme, celte activité qui comprend les forces physiques qu'il tire de lui-même et celles que son intelligence sait mettre en mouvement : la troisième est la forme définitive ou le produit, c'està-dire tout ce qui sert d'une manière directe à nos consommations personnelles.

Ces trois formes des richesses doivent se trouver réunies pour constituer la richesse absolue. Leur développement ou leur détérioration marchent d'un pas égal : ainsi les produits se multiplient et se bonifient d'autant plus qu'on travaille sur un fonds meilleur, sur des matières plus exquises, et qu'on déploie plus d'activité. Ces produits vont en sens inverse, quand l'activité de l'homme et la valeur ou la quantité du fonds et des matières décroissent.

Pour qualifier d'un seul trait la situation financière des individus et des peuples, on pourrait donc appeler vrai riche celui qui possède une quantité de fonds ou de matières proportionnée à son activité, de sorte que ses produits' compensent et surpassent ses besoins ; le faux riche serait celui qui, possédant un fonds ou des matières

* 11 faut distinguer la consommation des choses, de leur emploi. L'objet consommé perd de sa valeur, l'objet employé gagne. Un ébéniste consomme ses outils et emploie le bois de ses meubles ; un peintre consomme ses pinceaux, emploie ses couleurs et sa toile; un barbouilleur consomme sa toile, ses coul^rs et ses pin* ceaux.

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premières, obtiendrait à leur aide des produits qu'il consommerait sans rien produire lui-môme ; le malheikreux a de TacUvité» mais ni fonds ni matières pour produire; enfin le misérable n'a ni fonds ni activité.

Mais puisque le produit^ ou la forme des richesses, qui se consomme immédiatement pour.la satisfaction de nos besoins, de nos désirs ou de nos caprices, est le ré^ sultat du travail de Thomme sur une matière qu^l* conque, quelle en est la conséquence morale? Ne fautil pas, pour obtenir cette richesse définitive, cette richesse de consommation, que Thomme vive dans un état social où son activité se développe sans obstacle, quMI jouisse d'une entière liberté, laquelle, comme dit Montesquieu, et comme F expérience l'a prouvé, procure plus de moyens pour satisfaire les besoins que la nature donne ^ ?

Bien plus, comme la terre est la source première des productions les plus nécessaires h la vie et de la plupart des matières sur lesquelles s'exerce l'activité humaine, n' accordera- t-on pas le plus grand honneur à l'agriculture, dont les efTorts fournissent un aliment perpétuel h l'industrie et au commerce? Le peuple qui agirait autrement s'exposerait à un grave danger. Il deviendrait tributaire, pour ses besoins essentiels, d'autres peuples qu'il rendrait tributaires à leur tour, mais pour des besoins de second ordre. Dans cette condition, lorsque des circonstances diverses rompraient les communications pour un temps plus ou moins prolongé, lorsque des changements dans les habitudes ou dans les désirs donneraient un autre cours aux demandes qui lui étaient adressées, la réalité de la souffrance serait tout entière pour lui.

A la tête d'un certain nombre d'hommes qu'il put diriger à son gré, Moïse les destina surtout à l'agriculture, sans leur interdire ni l'industrie ni le commerce, comme on l'a si souvent prétendu, car ces trois modes de la lichesse sont tellement liés, que celui qui favorise Tun, fait déjà du bien aux deux autres. Auparavant les Hébreux étaient pasteurs, mais cet état ne convenait plus à. un peuple qu'il voulait établir d'une manière fixe, et dans le sein duquel il déposait des doctrines dont la conservation lui paraissait indispensable au bonheur de rhumanité.

Les lois et statuts qui dans le Pentateuque ont trait aux richesses, doivent donc être considérés comme ayant été dictés sous l'influence dominante de ces diverses pensées :

Donner une existence stable à des bandes encore nomades, les attacher fortement à un sol, leur inspirer Tamour d'une patrie sur laquelle serait empreint le caractère de sainteté.

Combiner d'une manière toute spéciale les intérêts de la treizièrne tribu, consacrée à la conservation de la loi, avec les propres intérêts de cette loi et de son principe, et avec les intérêts des douze autres tribus.

Enfin développer au sein de la terrre promise l'intention partout exprimée de faire de ce sol restreint l'exenjplaire général, l'échantillon sacré du bien-être intelligent et de l'heureuse fécondité auxquels la terre entière, tout le domaine d'Adam, toutes les populations, avaient le plus légitime droit de prétendre.

Au reste, afin de mieux laisser apparaître ces pensées diverses, l'ordre naturel à suivre est, je crois, celui-ci : — Partage des terres, — petite propriété, et influence de

Tannée appelée le JvMlé sur le mouveni^t de la richesse foncière et sur le droit d'héritage, — intérêts de la treizième tribu, celle de Lévi, et combinaison avec les douze autres, — lois et renseignements relatifs à l'agriculture en Israël, — à l'industrie, — au commerce, — trésor du temple, impôts et vœux ou dons gratuits.

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