ANNÉE JUBILAIRE
le prophète Isaïe ajoutait une telle irpportance, que» voyant éluder la loi jubilaire, il s'écriait : « Malheur à vous qui joignez maison à maison et qui approchez un champ de l'autre, de manière à absorber tout le terrain et à vous rendre seuls possesseurs du pays 1 Jéhovah dit : Vos maisons si vastes seront désolées, vos palais resteront sans habitants *. »
Dans la situation du législateur et à ses yeux, le jubilé d'ailleurs entraînait plus d'un avantage. Il corrigeait quelques-unes des conséquences du fait expliqué dans le Décalogue, d'après lequel les enfants ont souvent à souffrir des désordres de leurs pères c une partie de la propriété patrimoniale leur revenait inévitablement. Loin de pouvoir être signalés comme des déshérités^ et d'avoir de la propension à troubler l'État, les pauvres en Israël soutiendront une loi pleine de sollicitude pour eux et qui doit les ramener au bout d'un certain nombre d'années au niveau de leurs frères. L'économie agricole sera forcée de se livrer à d'utiles calculs, pour établir dans les contrats des proportions variées, selon le nombre d'années qui restent à s'écouler jusqu'au jubilé. Enfin, soit qu'on garde sa propriété, soit qu'on la transmette à un autre, il n'y aura dans le pays ni des propriétaires oisifs, ni des terrains incultes, ni la misère- héréditaire près de l'opulence héréditaire, ni un vain luxe des domaines, ni le faux éclat de Babylone; le plus riche et le plus pauvre, l'homme en réputation et l'homme obscur, le citadin et l'habitant des campagnes auront également à cœur de fertiliser leurs champs, de ne pas laisser dépérir l'héritage de leurs pères.
A la vérité, en regard de ces avantages, une foule d'objections, surtout la difficulté d'exécuter la loi, se pré-
sentent aussitôt à Tesprit du lecteur. Qu'il ne s'y arrête pas pour le nioment; qu'il ne considère que le principe en lui-même, afin d'y découvrir une nouvelle preuve que selon la nature des circonstances et des gouvernements, des lois opposées en apparence ont plus d'une fois un même but, tandis que des lois semblables visent à une fin opposée.
Les partisans modernes de l'inégalité politique, des propriétés inaliénables, des substitutions qui conservaient à perpétuité dans une même lignée une masse plus ou moins grande de biens-fonds, se sont déclarés jusqu'à nos jours les plus zélés défenseurs des textes sacrés. Mais dans la législation de Moïse , les terres inaliénables étaient également répandues dans toutes les familles; mais en passant d'un père à ses enfants, elles se divisaient et se subdivisaient à l'infini; mais elles furent établies pour empêcher que les uns se rendissent à toujours les maîtres du pays, aux dépens des autres; de sorte que cette institution imaginée en faveur de l'égalité repose évidemment sur le principe qui exige aujourd'hui que les terres soient mobilisées, autant que faire se peut, afin qu'elles aient comme les personnes leur genre de liberté *.
Le prophète Osée n'exprima pas en termes moins énergiques qu'Isaïe son indignation contre les violateurs de la loi jubilaire. < Les princes de Juda ne se sont occupés qu'à transporter les bornes, pour agrandir leur héritage. — Je répandrai ma colère comme un torrent, dit
* Par ce moyen, la grande et la petite propriété se composent et se décomposent sans cesse selon les besoins ; et le même champ par> ticipe, dans un certain cercle d'années, au bénéfice de la petite et de la grande culture.
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F Éternel, je serai pour eux comme un lion qui tombe sur proie, et je me renfermerai dans ma demeure, jusqu'à qu'ils se reconnaissent coupables et qu'ils cherchent ma présence ''. »
Si l'Église romaine a imité le jubilé mosaïque dont je n*ai signalé encore qu'un des effets, on en saisit à l'instant les différences. En Israël, il s'agit de la liberté, de r égalité naturelle des hommes devant Dieu et devant la loi, tandis que le jubilé chrétien se rapporte à la délivrance des âmes placées sous le joug du péché, et h régale éternité de béatitude dont les élus seront appelés à jouir dans l'autre monde.
La confusion produite par la captivité de Babylone ne permit au retour que de satisfaire d'une manière incomplète à cette loi. L'influence étrangère et les discordes intérieures finirent par la faire tomber totalement en désuétude.
Sous son empire, l'étranger affilié depuis le partage des terres était obligé d'épouser une fille héritière, pour acquérir à ses enfants la propriété perpétuelle. Les maisons sises dans les villes entourées de murailles s'obtenaient bien plus aisément. Elles n'étaient pas regardées comme des immeubles, mais comme propriété mobilière. Et en cela on aperçoit l'esprit sociable et hospitalier du législateur; car après avoir répondu aux besoins de son époque et aux exigences de son principe, il entend assurer des habitations fixes dans les villes, non-seulement aux citoyens de toutes les tribus que l'industrie ou le commerce y attireront, mais aux étrangers en général. En effet, au bout d'un an, à dater de la vente, la loi ne soumet plus ces maisons au droit de rachat ni au droit jubilaire ^
33i RICHESSES.
Si le respect mutuel de la propriété est un des c&raclères d'un pays libre, on aperçoit sans effort à travers les lois précédentes le dessein arrêté de mettre autant que possible cette propriété à l'abri des usurpations de la puissance. Certes, pourrions-nous terminer ce sujet par une déclaration de principes plus frappante que le terrible anathème qu'attira sur la tête du roi Achab Todieux abus qu'il fit de son autorité pour s'emparer de la possession de son prochain? Voulant former un jardin près de son palais, le roi appela Naboth et lui dit : € Vends-moi ta vigne, je t'en prie, ou pour de l'argent ou pour une vigne meilleure? — Ni l'un ni l'autre : c'est l'héritage de mes pères, je veux le garder. ■ Mais la méchante Jéza bel, femme d' Achab, ayant séduit des témoins et les juges, fit condamner Naboth à mort, et le roi s'associa au meurtre en usurpant la vigne fatale. A cette nouvelle, le prophète Élie accourut, et d'une voix tonnante : « Malheur! malheur à Achab! son sceptre sera brisé, et dans le champ même de Naboth, les chiens lécheront son sang et celui de l'impie Jézabel. 1
INTÉRÊTS DE LÉYI. 233