CHAPITRE PREMIER
GONQUÊTB
Dans rétude de la sociélé humaine, il faut bien distinguer l'état de nature d'avec Tordre naturel et la marché naturelle des choses. L'état de nature est le point de départ, la période où les facultés de Thomme reçoivent leur impulsion. L'ordre naturel est le terme de cette impulsion. Enfin la marche naturelle des choses est la série des circonstances qui conduisent l'humanité de Tétat de nature à l'ordre naturel, et qui la forcent de passer par toute sorte d'épreuves.
Dans l'état de nature, l'impulsion physique domine; dans la marche progressive, le combat est engagé entre cette impulsion physique et la justice ou la raison * ; dans l'ordre naturel, la raison aura triomphé. Alors l'homme saura ce qui lui convient, il aura à sa disposition tout ce qui lui convient, et il en jouira avec délices.
* Je n'oppose pas la raison à la force, parce que ces deux pon- Ycirs sont appelés à se trouver en harmonie : s'il est vrai que force ne fait ni raison ni droit, il est vrai aussi que la raison et le droit font la force. Partout oii existe une force injuste, on peut affirmer la possibilité d'en élever à sa place une autre équitable et plus grande. La différence qui existe entre elles est que la première, l'injuste, s'affaiblit par le temps et par l'usage, et que la seconde, l'équitable, s*accroît.
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Science, puissance et légitime jouissance, seront Texpression générale de sa manière d'exister.
L'erreur de Rousseau consiste à avoir mis en opposi* tien rètat de nature et Tétat de société. La société a commencé avec l'humanité elle-même, et sous ce rapport, on ne lira pas sans intérêt ce qu'en pensait Maimonide vers la fin du xit* siècle, alors que les croisés retournés à la conquête de la terre-sainte, s'y étaient préparés par un épouvantable carnage des Juifs *. « J'ai déjà avancé, dit ce célèbre rabbin, que l'homme est de sa nature un animal sociable et politique ; et c'est ce qui le distingue des autres animaux : il ne peut rien faire seul ; sa puissance naît de la communauté. La variété infinie qui règne dans son organisation (car on sait qu'il a été créé le dernier) entraîne une variété correspondante parmi les individus. Tous les animaux d'une même espèce se ressemblent, à quelque chose près, tandis au contraire qu'il existe des hommes si différents, qu'on les prendrait pour des êtres d'espèces étrangères l'une à l'autre; celui-ci jetterait son enfant dans les flammes sans frémir, celui-là s'évanouirait à voir tuer un vermisseau !.«• Dès que le principe de la
* A peine les croisés se furent armés pour aller en Palestine t qa'ils firent main basse sur les Juifs, dans l'espoir de gagner *par là des indolgences. « Lorsque nous aUons si loin combattre les inftdôles, disaient-ils, comment laisserion9'-nous vivre ceux qui ont M Dieu I » Le carnage fui proportionné à leur fanatisme et à leur férocité ; des flots de sang coulèrent dans toute l'Europe ; les bords du Rhin surtout furent le théâtre de cruautés inouïes : à Trêves, les Juifs ne trouvèrent d'autres ressources que de se précipiter dans le fleuve; les mères, dil-on, égorgèrent de leurs propres mains leurs enfants, afin de les soustraire à la dent de ces loups fanenx... (Voyez tous les historiens du temps dont j'emprunte les paroles.)
société est admis, on conçoit la nécessité des lois qui ont pour but de ramener à un état normal tout ce qui offre de l'excès pu du défaut ;... c'est pourquoi les mots juste et justice équivalent souvent à ceux-ci, être en proportion j en équilibre *. •
Mais rétat social qui pesait sur Rousseau lui avait paru avec raison des plus vicieux ; pour en préparer le changement, il avait obéi à la nécessité de remonter par la pensée à un état tout autre et primitif, à Timage d'une nature originelle. Sous des formes différentes il avait emprunté en quelque sorte, au jardin d'Eden, rhomme existant dans son aptitude native à bien faire. Aussi tout en sacrifiant avec plus ou moins d'exactitude à la loi du passé, quelle éloquence a imprimé aux esprits une impulsion plus vive vers un avenir de nouvel ordre?
Évidemment plus les populations sont rapprochées de leur état réel de nature, plus on les voit disposées à s'attaquer entre elles, à changer de lieux, à se détruire ; plus elles se trouvent sous l'influence des lois toutes physiques. Elles se heurtent comme des corps inertes mis en mouvement; le faible cède la place au fort, f Dans les premiers temps, dit Thucydide, les plus forts dépossédaient les plus faibles. On ne se souciait point d'amasser des richesses, de peur d'exciter l'ambition de ses voisins ; on ne cultivait des terres que ce qu'il en fallait pour vivre, et dans l'opinion qu'on pouvait subsister partout, on passait d'un lieu à un autre fort aisément ^ • Les mœurs depuis ont bien changé, du moins en théorie, et la plus belle conquête qui honore le siècle où nous vivons est la généralisation de ce principe, que, loin de gagner à l'infortune les uns des
autres, tous les peuples, tous les hommes sont solidaires pour le bonheur.
Moïse, qu'il faut considérer ici plutôt comme capitaine que comme législateur, fut donc entraîné à conquérir par la nécessité des circonstances. Pourquoi lui a-t-on particulièrement reproché de s'être emparé d'un sol que d'autres peuplades possédaient, et d'avoir refusé de se mêler avec elles ? Le même principe s'applique à toutes les conquêtes : un homme qui se rend maître par la seule force des armes d'une portion d'un pays, est aussi peu fondé en droit que celui qui, dans l'intérêt pressant du peuple qu'il commande, s'empare d'une étendue de terrain déterminée, et réunit en un tout ce que les autres auraient acquis par morceaux sur une plus vaste surface *. Romulus, qui s'allia avec les habitants qu'il avait subjugués, a été opposé au législateur hébreu ; mais que leur position est différente !
Moïse en Egypte itait forcé de rester esclave, ou de soumettre ce royaume, ou d'exécuter sa retraite. Il ne pouvait marcher vers le midi, correspondant au centre de l'Egypte, ni vers le couchant, coupé par les bras du Nil et qui aboutit ^à la Lybie, ni vers le pord, borné par la Méditerranée : il suivit la route de l'est, et il arriva dans les lieux solitaires qui le mirent à l'abri d'une guerre subite, et où nous assistons à la naissance de ses institutions, de ses lois.
Mais devait-il s'établir définitivement dans cette par-
* Les Moabites avaient dépossédé les Emins; les Ammonites, les Zuzims; ils avaient été chassés à leur tour du côté des montagnes par le roi des Âmorrhéens : les Philistins avaient entièrement détruit les tianriens [Deutéron., ii). Cela n'établit pas le droit pour Moïse . mais cela prouve la coatome.
tie de Tirabîe, dépouillée des conditions qu'exige un peuple stable? Non, sans doute. Aussi, durant les quarante années quMls sont bensés Tliabiter, les Hébreux vécurent-ils en nomades, soumis aux privations les plus dures ; et ne fallut-il rien moins que Ténergie du législateur et le tableau sans cesse offert à leurs yeux de l'heureux avenir réservé à leur postérité pour les y arrêter si longtemps.
Motse songea donc à faire un établissement sur un sol favorable, dans le pays de Canaan. Les montagnes et la mer qui environnent bette contrée en rendaient la défense facile, et Ton a vu qu'elle rapportait en abondance du blé, de l'huile, des fruits, toutes les substances utiles à la vie. Enfin, à ce sol même se rattachaient de précieux souvenirs, des images susceptibles d'exciter l'enthousiasme des tribus : elles y rétrouveraient les ossements de leurs ancêtres, de ces hommes éclairés d'en haut à qui il avait été promis que la terre cananéenne deviendrait le partage de leurs descendants.
Après avoir eu connaissance du terrain nécessaire, le législateur eut à choisir entre ces diverses résolutiotis : Les enfantât' Israël se mêleront aux peuplades vaincues, ou celles-ci prendront la fuite, car elles ont du terrain devant elles; ou bien, si elles se refusent à fuir, oïl les combattra à outrance, on les détruira ou l'on sera anéanti.
L'établissemeht au milieu des nations vaincues he lui parut pas admissible. Les vainqueurs adoptent en grande partie les mœurs de' ceux avec lesquels ils se confondent. Or les peuplades de Canaan s'adonnaient à une idolâtrie qui les conduisait aux derniers excès de la dépravation, de la superstition, de^ la cruauté, jusqu'aux
sacrifices humains* « Elles seront rejetées de celte terre, dit le législateur, car elles font pour plaire à leurs dieux ce qui est en àbominsition au nôtre. Qu'elles n'habitent donc janoâis parmi vous, de péUr qu'elles ne vous corrora^ petit, qu'elles ne vous entraînent à servir leurs dieux, et bientôt à pi'endre leurs Usages et leurs lois '. »
D^ ailleurs, en supposant que le terrain pût suffire aux peuplades vaincues et à leurs vainqueurs, celles-là consei^Veralent toujours le sentiment d'une haine et d'une vengeance naturelles» Une occasion favorable les réuniriiit contre eux; elles auraient jugé de leur nombre et en'lriompheraient d'autant plus aisément, qu'ils seraient dispersés, qu'ils auraient déposé leurs armes, • Si vous ne chassez point les habitants de cette contrée, dit encore ie législateur, ils seront Comme des épines pour vod yeux et des pointes à vos côtes ; ils vous serreront de près et finiront par vous détruire \ »
Toutefois les docteurs pensent que des propositions préalables de paix leur furent adressées. Par l'ordre de Moïée, JosUé aurait inscrit sur ses drapeaux ï Fuir, Càpitulei* ou combattre à outrance. {Fugat qui vidt ; in f(Bdus k>eniat qui vult; pugnet qui vult) *. Les Cananéens, en effet, ne furent pas expulsés. Ils vécurent longtemps parmi les Hébreux, soit avec leur indépendance, soit comme tributaires, soit comme alliés; et de là s'ensuivit la plupart des inconvénients prévus. Les Israélites, est41 dit» prirent léut-s filles pour femmes, marièrent leurs propres filles aux enfants des Cananéens, firent ce qui déplaît à Jéhovah, oublièrent ce Dieu lui-même, servirent les idoles, plantèrent des bocages sacrés, et tombèrent bientôt dans la plus honteuse servitude *• Le texte ne me semble donc attribuer à Moïse que les
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deux propositions, fuir ou combattre. Son dessein de former un édifice neuf de toute pièce est si évident, qu'en cherchant à déblayer le terrain, objet de la conquête, il ne faisait que céder à Tidée qui lui avait déjà inspiré d'attendre au milieu des déserts, avec une in— croyable résignation, le renouvellement entier des générations hébraïques.
Sous cette influence, les succès de Josué eurent un effet qui plus tard et dans des proportions plus étendues, se reproduisit à l'égard des juifs, alors qu'ils furent comme traqués à leur tour sur leur propre sol par des invasions successives. Tandis que des bandes ou colonies philistines et phéniciennes émigrèrent vers l'Asie- Mineure et sur les rives de l'Afrique, d'autres passant directement dans la Grèce y portèrent leurs lettres d'écriture, leur langue et une partie de leur culte. Depuis longtemps cette observation a été transmise par les érudits, que l'histoire et la légende classique de Cadmus sont contemporaines de la conquête opérée sous la conduite du successeur immédiat de Molise.
La guerre étant résolue. Moïse et Josué s'y présentèrent à armes égales *. Ils ne cherchèrent pas à séduire les populations de la terre promise par de belles paroles, pour les opprimer ensuite. Ces peuplades connaissaient d'avance leurs intentions; elles attendaient l'ennemi; leurs villes étaient fortifiées% leur courage éprouvé; leur nombre l'emportait sur celui des Hébreux*, qui con-
* Josaé et Caleb furent les seuls hommes remarquables de Tancienne génération qui entrèrent dans la terre de Canaan : Moise n*aceomplit que les guerres contre les peuplades situées en deçàdu Jourdain, et qui voulurent elles-mêmes tenter le sort des armes.
duisaient des vieillards, des femmes, des enfants, tous exposés aux représailles, qui avaient des troupeaux et des richesses prêts à devenir le prix du vainqueur. En conséquence, Tattaque des Hébreux ne ressemblait en rien à une irruption du fort 'sur le faible ; c'était un défi manifeste de guerrier à guerrier : la valeur, l'habileté seules et la confiance des diverses populations en leurs dieux allaient décider du triomphe. Tremblez donc, tribus de Cam ! et vous, hommes vaillants d'Âmalec et de Moab ! Jéhovah est le Dieu des armées I car Yunité à laquelle Israël sacrifie fait la force des masses combattantes, comme la force des Etats, -comme la force du Monde, c Les Cananéens furent détruits, dit Montesquieu, parce que c'étaient de petites monarchies qui ne se confédérèrent point, et qui ne se défendirent pas en commun^, t
Cependant une ligue fut formée, mais trop tard. Les exemples de ces coalitions remontent très-haut. Du temps d'Abraham on voit quatre rois ou chefs conquérants ligués contre les rois des cinq villes situées dans la plaine qui fut envahie depuis par le lac Asphaltide. Josèphe attribue aux Amalécites le projet d'une confédération avec les tribus voisines dont l'objet aurait été d'arrêter les Hébreux dès leur apparition dans le désert; mais la promptitude des hostilités d'Amalec et leurs excès excluent cette idée. Ils fondirent sur les derrières de l'armée hébraïque et mutilèrent horriblement tous les hommes tombés en leur pouvoir. Ainsi l'expliquent les docteurs d'après ces paroles du Pentateuque : c N'oubliez pas la conduite d'Amalec quand vous fûtes sortis d'Egypte, et effacez sa mémoire de dessous les cieux. Vous savez comment il tomba sur
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nous, tandis que nous étiona accablég de fatigue et 4e faim, et quel traitenient il fit subir apiç individus faibles qui étaient restés en arrière *®« » Les chefs de Madian et de Moab se liguèrent ensuite pour arrêter Moïse, mais sans succès, Enfin, lorsque Josué eut déjà soumis une partie de la terre cananéenne, un roi de .Hatsor dépêcha des envoyés à tous les chefs des viIIqs du septentrion, du midi, de Torient et de Toccident La confédération réunit des forces considérables près des eaux de Mérom, des chevaux, deschariota Le chef hébreu n'attendit pas d'être attaqué, il chargea impétueuse ment Tennemi et obtint une victoire décisive '\
Mais quoiqu'il assurât aux Hébreux la possession de la Palestine, Moïse fut loin de leur inspirer la pen* sée que c'était à cause de leur supériorité niitupelle sur les anciens habitants. II en donna une raison nooraie qui planait sur les vainqueurs aussi bien que sur les vaincus. « Ces peuplades, dit-il, seront rejetées en punition de leurs iniquités; (car l'iniquité engendre la désunion, )a faiblesse, la servitude). Soyez donc attentifs h m point commettre les mêmes crimes qu'elles; autrement la terre vous vomirait de son s^in, Qomme ello ftura vonr^i ceux qui l'auront habitée avant vous*^ ?
Les sept peuplades de Canaan qu'il fallait mettre en fuite ou combattre à outrance étaient : les Hétiens, les Guirgaséens, les Amorrhéens, 1^9 Cananéens propre? ment dits, les Phéréséens, les Hévéens et les JébuséenSt Bien des opinions ont été émi^eâ sur l'origipe de ces populations, sur l'origine des Ammonites, desMadia^ nites, des Moabites, dont le pays s'étendait à l'orient du Jourdain et du lac Asphaltide; sur les Édomitea ou Iduméens, situés entre Canaan et la mer Bouge, aux-
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Is Newton attribue d*avoir aidé puissamment aux progrès des sciences et des arts. Quelle était surtout la souch^ de la race célèbre qui a attaché à la terre d^ Israël le nom de Palestine, la souche de ces Philistins établis aux bords de la Méditerranée, où ils possédaient cinq villes pnncipalea, savoir : Qaza, Ascaloq, A.zot, Gath et Acaron 7 Descendaient-ils* des peuples pasteurs dont parle Manéthon, qui, après avoir tenu longtemps TÉgypte sous leur obéissance, en furent cliassés et se répandirent dans la Syrie? Descendaientils des tribus venues directement du fond de T Arabie, ou du Caucase? D'après TÉcriture, ils seraient sortis de Caphtor que plusieurs ont pris pour Fîle de Crète, aujourd'hui Candie.
Du moins est-il certain que bien avant le temps d'Abrahani, Canaan et la Phénicie étaient en grande partie habités. Au nombre de leurs tribus et populations plusieurs avaient des ancêtres communs. Déjà même ce pays avait vu des races exceptionnelles passer et s'éteindre en son seiq, entre autres les Anakims et les Rephalms, remarquables par leur ardeur guerrière et leur taille démesurée. Le Deutéronome noua apprend que dans la capitale des enfants d^Amfnon, on conservait un lit de fer, long de neuf coudées (environ cinq mètres) sur quatre coudées de large ; lequel avait appartenu, dit-on, à Hpg , roi de Bazan, un des derniers rejetons (}e cette race gigantesque ''.
Ce n'est donc qu'aux sept peuplades, à Madian et à AmalQc que s'appliquaient ces mots de la loi : « Vous ne traiterez aucune alliaDce avec elles; vous ne leur ferez pas de grftce ; tout lieu où vous mettrez le pied vous sera acquis '\ » Envers les autres populations.
le législateur ramène au droit commun^ à ce droit des gens, qui, dans les démarches antérieures à remploi des armes, nous offrira bientôt chez les Hébreux le p!us haut degré de prudence et de justice. A la vérité, dans les actes postérieurs, ou la pratique de la guerre, loin d'être effacé, le caractère barbare de Fépoque devient quelquefois d'autant plus déplorable qu'il semble la froide conséquence d'un système arrêté. On croyait alors, et cette opinion s'est conservée jusqu'à nos jours, puisque Jean-Jacques a senti la nécessité de la combattre *% on croyait que la victoire procurait la possession des personnes et des choses. On ne distinguait pas deux êtres dans l'ennemi, l'individu luttant pour un intérêt quefconque , et l'homme en soi : l'un expugnable, en tant que les armes qu'il «agite peuvent nous atteindre ; l'autre qui survit à la défaite du combattant, et dont les droits restent imprescriptibles. Ajoutons que dans ces siècles reculés les moyens étaient insuffisants pour réprimer les vaincus, pour retenir les prisonniers et se soustraire à leur vengeance ultérieure ; de là l'origine de ces ordres sanguinaires qui faisaient écraser un ennemi abattu, comme on écrase sans remords un animal dangereux.
La faute qu'avaient commise les Cananéens de ne pas se coaliser dès l'arrivée des Hébreux, fut répétée par les Hébreux eux-mêmes. Moïse avait recommandé qu'aucune tribu ne s'établit dans la province qui lui serait réservée, avant que toutes les autres eussent acquis leur portion ; et pourtant on se divisa le pays sans l'avoir soumis dans toute son étendue. Une tribu se dirigea vers l'occident, l'autre vers le midi, l'autre vers le septentrion; celle-ci fut victorieuse, celle-là éprouva des
échecs; les intérêts se heurtèrent; des invasions étrangères ne tardèrent pas à se succéder ; toutes les tribus en ressentirent les effets, de sorte qu'avec le temps il en surgit la pensée qu'une modification dans le gouvernement remédierait à ce mal. Nous verrons Samuel affirmer à rassemblée générale qu'elle tombait dans Terreur; §a voix ne fut pas écoutée ; des discordes intestines éclatèrent, et sous le quatrième roi des Hébreux les affaires furent gâtées à ce point, que la république, qui devait trouver dans Fanion toute sa force, se trouva divisée en deux royaumes ennemis. C'est ainsi qu'un grand principe violé, dans la politique extérieure ou intérieure, tout comme dans la morale, ne pardonne guère les nations et fait sentir ses conséquences à travers une longue suite de races; c'est ainsi que tout le bruit, toutes les guerres, les complications qu'offre l'histoire peuvent être ramenés souvent à un fait de la nature des axiomes. « Vous êtes au nombre de douze, avait dit Moïse aux tribus, combattez comme un seul homme. • Dans l'exécution , celles-ci lui répondirent sinon en paroles, du moins par leurs actes : c Point du tout, chacune de nous frappant à son gré et sans concert aura bien plus de force. » Aussi apprirent-elles à grands frais toute la fausseté de leur calcul.
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