CHAPITRE II
BB8 llTIiÂVGSIIS COUSIDiEiS GOVHB IfATIOHS.
EJn attendant Tétranger considéré comme individu» j'ai apnoncé que daqs 1rs rapports avec les étrangers çonsicléré comn^e nation^ il y avait à embrasser placeurs points nQp moins essentiels les qns que les autres : ce sont les principes généraux de droit extérieur selon l'ancienne loi, les renseignements relatifs aux actes et formes diplomatiques des Hébreux, et Tinfluence successive exercée sur leur destinée par la politique et les armes dps nations voisines ou lointaines.
Au moment de sortir di} désert, lorsqu'ils furent h la frontière du pays d'Édom, qqi les séparpit (le Canaan, Moïse epyoya des anqbassadeurs au roi de ce pays. Le langsgç que ceux-ci firent isqtendre de sa part indique quels étaient à ses yeux Te^prit de justice à l'égard de l'étranger, le respect des droits, t Tu connais tout ce qui est arrivé à ton frère Israël, tu n'ignores ^pas que nos pères descendirent en Egypte, qu'ils y fixèrent leur séjour, que les Égyptiens ensuite les traitèrent avec la dernière rigueur, et qu'enfin Jébovah nous a retirés de la servitude. Nous voici à Kadès, sur tes limites : je t'en prie, permets que nous traversions ; nous n'entrerons ni dans les vignes ni dans les champs; nous ne boirons pas de l'eau de vos puits, nous ne
IHATIONS. 411
noua détournerons pc^B du chemin royal -^ Je m'y refuse, répondit le chef édomite; si vous pvQQeefs, je sors en armes contre vous, r— Mais pourquoi cela? nous n e te demai)dona que le passage, et s'il arrive que no us ayons recours h vos puits, pour nous et pour pps troupeaux, la valeur dii«ervice vous sera payéq exactement. > Le roi persista ; alors Moïse fit un circuit et ré^ clama la mérpe faveur du roi de Mpab qui q'^qçqeiUit pas mieux sa prière : on respecta ses motifs et on ge détourpa du côté des Amorrbéens, La n)ên)@ proposir tion leur fut portée ; mais ce roi, non coûtent de refur ser, s'avança pp force contre les Israélites; ile accepr tèrent )a bataille dans un )ieu ponimé Jabas, eit h viç^ toîre leurrestq\
C'est un fait remarquable entre tous lep autres qu'en excitant les Hébreux ^ une conquête, MoIsq ne d^ye^ loppa point en eux l'esprit conquérant. Il aurait pu leur donner cette direction ; et, d'après l'éiiergie do ^on caractère, les dispositions militaires qui seront empesée» plus loin, et les impressions profondes qu'il communir quait aux hommes, on doit croire que de grands résulr tats en ce genre auraient couronné ses efforts. Mais d'autres desseins absorbaient sa pensée ; il tenopéra, par l'image des biens de la paix, l'ardeur que le besoin de la conquête allumait dans les 4niea, et il prévint le sentiment d'orgueil qu'inspire la victoire* en répétant aux tribus que le courage personnel leur servirait moine encore que le respect de |a ju^tice, que la protection de leur Dieu, que la force dn principe qui présidait à leur organisation.
Paisibles dans leurs demeures, livrés aux travaui dont le but capital est d'attirer le regard intelligent
et rintérêt de toutes les populations de la terre, les Hébreux ne devaient pas entreprendre par ambition des guerres offensives; ils n'attaquaient les nations étrangères que sMls se voyaient directement ou indirectement menacés par elles. Quoiqu'il eût déterminé les limites de la terre d'Israël, objet de la conquête nécessaire, le législateur, ou pour être plus exact, le texte du Pentateuque concentré sous son nom et en sa personne, le législateur avait laissé néanmoins une grande latitude à leurs mouvements et pris en considération leur situation géographique. La guerre pourra les porter jusqu'à l'Euphràte, mais qu'ils n'aillent jamais au delà. L'Euphrate devait être pour eux comme le Rhin pour certaines nations européennes.- Qu'ils ne cherchent jamais non plus à tourner leurs armes contre l'Egypte. Ils ont les moyens de s'appuyer sur la mer, sur les montagnes, sur un grand fleuve ^
Hors ces précautions relatives à des conflits appelés arbitraires ou éventuels, toutes les dispositions de la loi tendaient à retenir Israël dans ses confms, toutes à réveiller chez les Hébreux plutôt la crainte de perdre leur liberté, que le désir de porter atteinte à la liberté des autres. Telle est mêm«, sans compter la nature des temps, une des principales causes de la violence qu'ils ont déployée dans leurs querelles. Pour des intérêts ordinaires, l'âme reste aisément dans les bornes raison* nables; mais l'homme frappé dans sa propre existence ne mesure plus ses moyens. La comparaison que l'Écriture fait de Juda à un lion, à qui l'on veut arracher ses petits et qui déchire sa proie dès qu'il l'a saisie, exprime très-bien le genre de fureur dont l'ancien peuple donna trop souvent l'exemple, et la mobilité étonnante qui le
portait soudain ,' comme (la^)s l6 cantique suivant, si admirable et si connu, des plus tendres sentiments aux plus terribles imprécations.
t Nous nous étions assis au bord du fleuve de Babylone, s'écriait-il dans ses plus anciens jours de ruine, de captivité, de douleurs; et nous pleurions au souvenir de Sion. Nos harpes languissaient suspendues aux saules du rivage, lorsque ceux qui nous avaient amenés captifs nous ont incités à les reprendre et à chanter. — Répétez-nous quelque chose des cantiques de Sion ! — Ah ! chonterions-nous les cantiques de l'Éternel sur la terre étrangère! Si je t'oublie, ô Jérusalem ! que ma droite s'oublie elle-même! que ma langue reste attachée-à mon palais, si je ne fais à jamais de ton souvenir le principal objet de ma joie ! 0 Jéhovah, rappelle toi ces cris des enfants d'Édom, au jour de la ruine de Jérusalem : Découvrez-la, découvrez-la jusqu'en ses fondements ! — Et toi aussi, fille de Babylone, lu seras ravagée! Heureux celui qui te rendra le traitement que tu nous as réservé ! heureux qui saisira tes petits enfants, et les froissera contre la pierre * ! • Qu'on se garde toutefois, en lisant les pages sanglantes des annales hébraïques, de perdre de vue l'esprit dans lequel elles ont été écrites. Les chroniqueurs hébreux, qui étaient aussi les prophètes de la nation, indiquent souvent, en quelques mots, de longues années de paix et un enchaînement de victoires, tandis qu'ils s*appesantissent à dessein sur les catastrophes, qu'ils
* Ce chant, compris dans le recueil des psaumçs sous le ïi<^ 137, est généralement attribué à Jérémie, et se ressent très-bien de sa manière.
414 RAPPORTS ÂTEC L'ÉTRÂRGER.
les exagèrent et leâ peignent sous les pins noires couleurs, àlib d^avoir le droit de dire à leurs concitoyens : « Yoilà où les violations de la loi vous ont conduits ; si vous ne vous amendez, craignez des maux encore plus terribles. »
L'tËsprit dé |)rosélyti8me forcé, qui a des rapports intimes avec Tesprit de conquête, u^élait pas moins opposé que celuicià la doctrine mosaïque. Pourtant, que de déclamations fondées sut* une appréciation toute contraire ! Dans son Essai sur les mœurs des nationsy Voltaire, si souvent injuste envers les Juifs, même quand il convient des faits les plus favorables, a rendu fidèlement en quelques lignes leur principale préoccupation, c Pourquoi, dit-il, Mahomet et ses successeurs, qui commencèrent leurs ton(}aêtes précisément comme les Juifs, firent-ils de si grandes choses et les Juifs de si petites? ne serait-ce point parce que les musulmans eurent le plus grand soin de soumettre les vaincus à leur rdigion? Les Hébreux, au contraire, associèrent rarement les étrangers à leur culte*. .. Le peuple hébreu craignait suriotU d^Are asservi, le peuple arabe au contraire voulut attirer tout à lui, et se crut fait pour dominer •. •
On a cité mal à propos comme exemple de prosé^ lytisme un acte barbare mentionné dans la Genèse; mais cet acte tient à des circonstances toutes fortuites, et est accompagné d'un mémorable Jugement. A cause de Toutrage fait à Dina, fille de Jacob, deux de ses frères avaient déterminé les princes de Sichem à recevoir le baptême hébreu en signe de réconciliation. Leur pensée n'était pas franche. Animés du seul désir de reprendre Dina et de la venger, ils tombèrent à Tiroproviste sur la ville sichémite et en immolèrent les
NÀTtONS. 415
habitants au moment môme 06 ceux-ci se trouvaient comine daiis T impossibilité dé se défendre. « Simébn et son frère Lévi brit été des instruments de violence, s'écria leur père indigné, Jacob, Israël, À Dieu né plaise que mon ârné ait ëii pati à lélir conseil secret et que ma gloire dépende d'eux l Que lëUl- colère sbil maudite. Car elle a été grande; (Jue leur fureur soit maudite, elle a été inflexible*, t
On a cité aussi rexêmple dés Astnbnëetls bû Machàbées qui, dails les derniers temps dé JérusaleiH, forcèrenl certaines pbpiilatioils valnôùes à quitte? lé^ pays ou à embrasser le judaïsme; mais il est facile de recotinatti'e que ces prihces ne s'y résolurent que dans la nécessité dé la défense, que dans des vues pdrement politiques. Céé populations Voisines leur avaient causé beaucoup de mal ; ils crurent qu'en les soumettant à une loi qui rendait tous les citoyens égaux, ils se lés attacheraient plus fortement. Ce n'est donc nullement, comme on l'a prétendu, à éialise de leur mépris pbur les autres nations, (\ue les Hébreux ne tenaient pas, ainsi que les Arabes, à leur imposer leurs propres coutumes. Tant qu'on ne mettait pas en danger leur conservation personnelle, ils respectaient OU devaient 1-éspècter lé libre arbitre de tous, c'est-à-dire le droit formel à'optiori au sujet duquel mon premier liVfe sur là théorie dé là loi a présenté de si éclatants témbighâges.
Et voyez aussitôt la contradiction ! car les préjugés historiques répandus au sujet de l'ancien peuple, et surtout celte haine native qu'on lui a prêtée envers les autk'es nations, m'obligent à faire ici du lecteur un véritable juge. En regard de l'espèce de répugnance morale à associer les nations étrangères à leur culte c^ui Vient
de leur être attribuée, plaçons ce qu^en dit Prideaux, qui avait fait une étude spéciale de la matière : « Quoique les Juifs ne crussent pas que les hommes qui n'étaient pas israélites naturels, fussent obligés à observer toute la loi, ils ne refusaient personne ; ils recevaient au contraire avec plaisir tous ceux qui voulaient faire profession de leur religion. On remarque même que dans les derniers temps ils se donnaient de grands mouvements pour les y attirer. Dès que ces prosélytes étaient initiés, ajoute cet historien, ils jouissaient des mêmes privilèges et étaient admis aux mêmes rites et aux mêmes céré- 'monies que les Juifs naturels. Ce fut de cette dernière façon qu'Hyrcan reçut les Édomites à la religion ju* dalque; ils n'ont plus fait depuis qu'un même corps avec les Juifs, les deux nations se sont confondues', b A la vérité, dans le cours ordinaire des événements, après avoir triomphé des populations ennemies (à part toujours les peuplades cananéennes) , un devoir était prescrit aux Hébreux. Si Ton en croit les anciens docteurs, il leur appartenait de faire jurer à ces populations sept préceptes appelés Noachides^ par allusion à l'alliance universelle figurée en Noé, à qui l'on dit que Dieu les avait dictés. Leur objet, écrit d'ailleurs dans Ja loi, était de défendre l'homicide, les unions contre nature, le vol, les sacrifices humains, la mutilation de tout être vivant, le blasphème ; de plus, ils imposaient de rendre publiquement la justice'. Mais en les admettant pour réelles, auraient-elles constitué le prosélytisme ces conditions, prix de la victoire, qui pouvaient être considérées alors comme un grand progrès de la civilisation? N'est-ce pas ainsi que Gélon fit promettre aux Carthaginois, descendus des mêmes populations aux-
N.VTIOXS. 417
quelles les Hébreux avaient appliqué les Noachidesy qu'ils nMmmoleraient plus leurs enfants au pied des statues de leurs dieux '^î N'est-ce pas ainsi que dans le premier enthousiasme de la liberté que vit naître la fin du dernier siècle, la France, si Ton peut comparer une grande nation moderne à un petit peuple des siècles anciens, s'était pjoposé de dire à ses ennemis abattus : En récompense de nos travaux et de nos succès, nous exigeons que vous soyez libres?
On va crier peut-être au paradoxe ; mais, grâce à la puissance des faits et à l'intérêt général des conséquences, je ne m'en épouvanterai point. La tolérance est le caractère essentiel du mosaîsme, dès qu'on lui laisse à lui-même sa liberté. Perdrai-je le Juif ou le Gentil, s'écrie l'Étemel dans le Talmud de Babylone, l'un et l'autre ne sont-ils pas l'ouvrage de mes mains *? Qu'importe que les Hébreux se soient crus, à tort ou à raison, supérieurs aux autres peuples dans l'ordre de la sagesse sociale et religieuse : c'était leur orgueil national; et quel État n'a pas le sien? Mais s'ils se proclamaient les élus de Dieu, s'ils prenaient le nom de peuple de Jéhcyoah, ou consacré à Jéhovah, parce qu'ils étaient constitués en réalité d'après le principe et pour la conservation du principe que ce nom renferme, ils n'en concluaient point que le Dieu de l'univers eût tout disposé pour eux seuls, ni qu'il fût indispensable au bonheur de l'homme de compter parmi les enfants d'Israël.
Leurs livres disent qu'en faisant le soleil, les astres, et toute l'armée céleste. Dieu voulut que ses bienfaits fussent communs à tous les peuples de la terre, et je viens de citer l'alliance de Noé redevenu père ou figure
4IH RAPPORTS AVEC L'kTRAMGKR.
de la communauté de tous les humains. Jamais le législateur ne pressa son beau-père, prêtre de Madian, de renoncer à ses dieux. Nous avons entendu plus haut la bonne Nohémi < iVa/iomt) dire à ses deux bnis, Orpha et Ruth : c Pourquoi vîendriez-vous avec moi qui suis tant affligée ? Ce sacrifice serait trop grand. Que Jéhovah vous rende tout le bien que vous avez fait à mes fils et à moi-même ! allez, retournez h vos peuples et à vos dieux* ! > Les ambassadeurs de Jephté parlent avec respect de Kémos, dieu des enfants d' Ammon. Le prophète Michée va même jusqu'à indiquer le plus haut degré possible de tolérance : Un jour tovs les peuples cesseront de combatlre; chacun marchera, en infx)quantle nom de son dieu ; Israël, toujours le nom de Jéhovah*^. Enfin, malgré Tobjection tirée des Samaritains, qui n'étaient pas originairement une secte, comme nousFavons vu, mais une nation étrangère et ennemie ; malgré la condamnation de Jésus, qui aux yeux des Hébreux avait sapé le principe fondamental et immuable de la loi, dans des circonstances où cette atteinte augmentait les dangers de la patrie, on jugera, quand je parlerai des sectes hébraïques, s'il était possible de porter plus loin la liberté des consciences et de la pensée.
Ce point de doctrine est même si irrévocable, qo*iin écrivain, qui, depuis quelques années, a acquis une grande célébrité en matière d'intolérance, et qui sait distinguer les hommes pour et contre lui *, le fait servir comme preuve de l'imperfection du mosaîsme : preuve
* Il est inatiie de rappeler qae tout ceci a été écrit dans les jours de la RestaaratioD, et que mes réflexions sur l^écrivaiii dont il me paraissait alors convenable de citer et de redresser les paroles, ont perdu depais la plos grande partie de leur sens. (1960.)
Nations 419
étrange, qui à elle seule, si d'autres intérêts n'absor*^ baient les esprits, pourrait assurer un sUccès nouveau à rinstitution antique I t Les Juifs , liés par leur loi| ne pensaient pas que les autres «hommes fussent tenus de Tembrasser, dit M« Tabbé de la Mennaûi.... Les prosélytes, à moins qu'ils ne fussent auparavant livrés à Tidolàtrie, n'étaient pas des convertis^ selon le sens que nous attachons à ce mot, mais des étrangers que l'on consentait à incorporer dans la nation. Quelque idée qu'eussent les Juifs de leur prééminence sur les autres peuplesi ils reconnaissaient que le vrai Dieu avait partout des adorateurs. Le Talmud, ajoute-t-il, reconnaît qu'il existe, dans toutes les nations de la terre, des hommes justes et pieux, et qu'ils auront part, aussi bien que les Israélites, au monde futur. Maimonide, Manassé-ben-Israël enseignent la même doctrine. Ce que croyaient leurs pères, les Juifs modernes le croient encore... Leur crime est de rejeter Jésus-Christ, de refuser d'obéir à ses lois, de persister dans leur rébellion contre la suprême autorité qui les proclatne. Sous ce rapport, ils ressemblent particulièrement aux déistes**. » Quel crime en effet que de ressembler aux déistes I et surtout quel motif concluant pour se récrier sans cesse sur la superstition originelle et incurable des Juifs I
Mais afin de mieut faire ressortir la différence des doctrines et là cause prédominante des vicissitudes éprouvées par ce peuple depuis les jours de Constantin^ bâtons-nous de dire que l'expression erreur des Juifs, s'ils sont dans l'erreur, eût été plus charitable ici que le mot crime, qui a justifié et provoqué tant de supplices. Aussi M« de la Mennais s'écrie-Ul : c Peuple, an^
trefois le peuple de Dieu, devenu, non pas le tributaire, le serviteur d*un autre peuple, mais Vesclave du genrt humain^ qui, malgré son horreur pour toi, te méprise jusqu'à te laisser vivre! ** »
Que prouve pour Thistoire cette apostrophe ? Trois choses principales : avant Père nouvelle, la seule qui ait véritablement détruit l'esclavage, les Hébreax ne pouvaient ressentir une haute dose d'amour pour des maîtres qui les avaient en horreur et qui ne les laissaient vivre que par mépris : la plupart des reproches adressés aux Eéhreni esclaves doivent retomber sur leurs mattres ; enfin, ils ne sont pas dans la voie de la vérilé, ces hommes, ces prêtres qui ont horreur de leurs semblables, et qui ne trouvent d'autres raisons que le mépris, pour s'empêcher de tremper les mains dans le sang *.
Enfin la vérité si essentielle que je rétablis en ce mo-
* Rappelons aussitôt que l'histoire nous montre beaucoup de prêtres et de pontifes qui, pleins d'humanité, protégèrent de toutes leurs forces les Juifs contre des troupes fanatiques excitées par des paroles dont la violence ne surpassait pas celle que je yiens de citer. Un homme d'Ëglise qui se glorifie d*avoir toute sa vie combattu avec infleûbilité Tinjustice, d'avoir servi de tous ses moyens la cause de la liberté politique, civile et religieuse, et qui a acquis des droits éternels, dans les deux Mondes, à la reconnaissance *de ceux qu'on avait trop longtemps opprimés, H.Tabbé Grégoire, a parlé du clergé et des papes en ces termes : « Si les Hébreux sont une race dégénérée, c'est Touvrage et le crime de nos ancêtres, dont les descendants seront complices, tant que les Juifs auront des droits politiques et civils à réclamer. Depuis Yespasien, leur histoire n'offre guère que des scènes de douleur. Fugitifs et proscrits dans les diverses contrées de l'univers où ils* se traînaient en mendiant des asiles, les Juifs furent en proie à d'innombrables calamités, et leur existence fut une longue agonie, excepté sous la domination des papes ; c'est on témoi-
NATIONS. 4Sli
ment et qui apparaîtra encore mieux dans les préceptes
de .la loi, sur Tétranger considéré comme individu, a
été proclamée au commencement de notre siècle et
en ces termes par le sanhédrin de Paris : « Tout indi«
vida professant la religion de Moïse qui ne pratique .
point la justice et la charité envers tous les hommes
reconnaissant la divinité, indépendamment de leur
croyance particulière, pèche notoirement contre sa loi...
I^e Décalogue et les livres sacrés qui renferment les
commandements de Dieu' à cet égard, n'établissebt
aucune relation particulière, et n'indiquent ni qualité,
ni condition, ni religion, auxquelles ils s'appliquent
exclusivement, en sorte que tout Israélite qui les enfreint
envers qui que ce soit est également criminel et répré-
hensible aux yeux de la Divinité. Cette doctrine est
depuis longtemps enseignée par les docteurs de la loi,
qui ne cesse de prêcher Tamour du Créateur et de la
créature; et Ton trouve dans les prophètes des
gnage que Basnage même, quoique protestant, est forcé de rendre... Quand les Juifs étaient tourmentés par une politique rapace, par une populace effrénée, ils se réfugiaient toujours sous les ailes des pasteurs et surtout des pontifes romains... On admire le courage dont sVma saint Grégoire le Grand contre leurs oppresseurs. On lit avec transport uneépître d'Alexandre II aux évêques de France qui avaient condamné les violences exercées contre les Juifs. Ce monument honore à jamais la mémoire du pontife romain et des prélats français. Saint Hilaire d*Ar!es était tellement chéri des Juifs, qu'à ses obsèques ils mêlèrent leurs larmes à celles des Chrétiens et chantèrent des prières hébraïques. Saint Bernard, qui avait prêché la croisade, écrivit partout contre la fureur des croisés qui massacraient les Juifs, Tandis que l'Europe les égorgeait au xiv* siècle, Avignon devint leur sauvegarde, et Clément Yl, leur consolateur et leur père, n'oublia rien pour désarmer les persécuteurs et adoucir le sort des persécutes » (^t«(. des sect. religieus.^ t. ii, p. 351).
429 RAPPORTS AVBC L'ÉTRANGER.
preuves multipliées qu'Israël n'est, en aucune manièret Tennemi de ceux qui professent une autre religion que la sienne*'.»
Ce n'est donc ni par le pouvoir des armes que le principe d'Israël devait s'étendre au loin, ni par ce prosélytisme insensé qui rompt les liens de la nature, qui enlève les enfants à leurs pares, qui jette dans les cachots, ou allume les bûchers : Moïse compta sur un moyen plus puissant, l'intérêt même des peuples. Si les Hébreux exécutent ses lois, ils seront heureux et forts, en raison surtout du peu d'étendue de leur territoire. Alors les nations étonnées chercheront à connaître les causes de cette force peu ordinaire, et à obtenir de pareils résultats. « Conservez les principes, les statuts et les lois que je vous prescris, et exécutez-les; ils seront la preuve de votre sagesse et de votre intelligence aux yeux des nations, qui, en les entendant, diront certainement ; Ce peuple est intelligent et sage, cette nation est grande; car quelle est la nation, si grande qu'elle soit, qui ait des statuts et des lois justes comme toute la loi que je vous propose aujourd'hui '*. .. Terre, sois attentive l ma doctrine se répandra comme une pluie bienfaisante ; ma parole pénétrera dans les cœurs, comme une douce pluie pénètre l'herbe tendre, comme une grosse pluie pénètre la plante avancée *'. » Enfin, c'est en développant les propres paroles du lé« gislateur, que les prophètes se sont écriés : t Un temps viendra où la gloire de la niaison de Jéhovah sera mieux affermie que toutes les montagnes. Les nations se diront entre elles : c Allons vers la demeure du Dieu de Jacob ; il nous instruira de ses voies, » car la loi sortira de Sion; il donnera son jugement sur les
peuples ; il en censurera plusieurs. Alors on les verra transfoi mer en instruments utiles le fer de leurs lances et de leurs épées ; ils n'auront plus besoin de combattre; chacun d'eux se reposera sous sa vigne ou son figuier sans craindre personne^^»
Quelle est donc la domination universelle vers laquelle on a reproché aux Hébreux de tourner leurs espérances? Est-ce une domination politique fondée sur la servitude des autres peuples? L'ignorance et quelques locutions de nature étrangère ont seules pu faire concevoir cette idée. Les Hébreux, je- ne parle pas des insensés si communs chez toutes les nations, et si peu rares dans leur propre sein, les Hébreux considérés dans le fond même leur doctrine, se montraient plus conséquents; ils espéraient que les peuples, éclairés un jour sur le droit des hommes et des nations, les reconnaîtraient pour leurs aînés dans la connaissance des véritables bases de la loi, et pour des modèles de persévérance.
Ainsi nous arrivons au caractère qui distingue essentiellement la philosophie hébraïque d'avec la philosophie chrétienne; et Tinterprélation donnée aux prophètes juifs par les uns, d'avec l'interprétation de ces mêmes prophètes suivant les autres. Il a existé de puissantes monarchies : celle des Assyriens, des Perses, des Macédoniens, des Romains ; elles se sont appuyées sur la force : un cinquième empire doit se former qui s'appuiera sur le droit et la loi. C'est là, d'après la doctrine des Hébreux, la république intellectiÂelle des prophètes ; un royaume positif établi sur la terre et dont les avuatages seront la paix générale, l'abondance générale, le développement général de l'intelligence et le bonheur.
Mais dans la doctrine chrétienne, ôe rojraume, comme on sait, est devenu le royaume spirituel placé hors de la terre et où le rôle de l'humanité a fini. Selon les Hébreux, la loi sortira de 5ton, parce que le germe écrit de la science législative est dans les livres de Hoîse : la montagne de la maison de Jéhovah sera un jour plus affermie que toutes les montagnes ; parce que les peuples, après avoir mis longtemps en oubli ce principe supérieur, reviendront à lui, le consulteront, et trouveront dans ses volontés la plus énergique censure d^une foule de leurs coutumes. L'homme inspiré qui déterminera l'existence de cet ordre intellectuel sera le sauveur, le libérateur, le Messie. Le nom même de Moïse, Mosche, correspond à ce dernier nom. Dans l'œuvre pratique et prophétique du Pentateuque, par le mot comme par le fait. Moïse est à la fois le sauvé et le sauveur. Les temps où le règne de l'intelligence sera assuré porteront le nom de temps du Messie. Les signes de leur accomplissement manquent encore : « Le loup, disent ftiétaphoriquement les prophètes, ne mangera plus l'agneau; le léopard vivra avec le chevreuil'^; » tandis que les hommes n'ont cessé jusqu'ici de se dévorer entre eux ; que la servitude se rencontre partout sur la terre ; que l'absence des peines et le bienêtre sont loin de se faire ressentir à l'universalité des humains, dans la mesure que Dieu et notre nature permet. Mais laissons parler la doctrine hébraïque elle-même.
c L'anéantissement de toute tyrannie, la liberté, la paix formeront la principale différence entre le monde
actuel et les temps du Messie Israël vivra en paix
avec toutes les nations qui lui témoigneront de la déférence à cause de sa droiture et des choses miraculeuses
qu'il aura accomplies * Dans ces tesips-là, dont il
est impossible de déterminer l'époque, il n'y aura plus de famine, plus de guerre, plus d'ambition cruelle, plus de procès ni de pénibles conflits : la félicité coulera abondamment de toutes parts... Nous ne croyons pas cependant qu'il y ait une égalité.absolue de richesses, ni une égalité absolue de puissance; mais les intérêts seront disposés de manière à ce que, en travaillant modérément, on obtienne un grand résultat... Nous ne pensons pas non plus que l'abondance des récoltes, et toutes les richesses, le bon vin, la musique, soient le véritable objet à remplir ; mais comme pour la perfection de l'intelligence, il faut la perfection du corps, et qu'on ne peut s'adonner aux choses spéculatives, quand on est sous le poids du besoin et de toutes les contrariétés de la vie, il y aura dans ces temps-là de bonnes mœurs, beaucoup de sagesse, beaucoup de droiture, des assemblées d'hommes justes et une connaissance parfaite de rÉternel *\ •
Le débat suivant et textuel des envoyés de Jephté avec le roi d'Ammon ne manque ni de fermeté ni de mesure : « Quand vos ancêtres montèrent du pays d'Egypte, leur dit ce roi, ils s'emparèrent d'une partie de mon territoire depuis le torrent d'Arnon jusqu'au torrent de Jaboc et même jusqu'au Jourdain; maintenant donc, rendezle-moi de gré à gré. — Tes plaintes manquent de fondement, répliquèrent les envoyés ; il n'est pas vrai que
* On conçoit comment l'imagination des rabbins a pu broder sur cette base, et comment ils ont été conduits à se faire une large part dans rétat futur du monde, pour se dédommager des peines et des Avanies que leur prodiguait Tétat présent. *
DOS ancêtres se* soient emparés de ton pays; au contraire, lorsque les rois d'Édom et de Moab nous eurent refusé le passage, nous fîmes un grand circuit pour ne pas entrer chez eux, et nous dépêchâmes des envoyés au roi des Amorrhéens. Mais il se résolut h nous combattre ; nous fûmes vainqueurs, et telle est Torigine de notre conquêle. Nous Tavons faite au nom de Jéhovah, notre Dieu, et elle nous appartient, comme celles que tu as faites au nom de Kémos, ton dieu, t'appartiennent à toi*même. D'ailleurs, une^possession de trois cents ans confirme notre droit. Vainement le roi de Moab a voulu nous chasser; songes-y donc; nous ne t'avons offensé en rien, et ce n*est pas une bonne action que de nous qienacer de la guerre : si tu persistes, que TEternel, le juge des batailles, juge aujourd'hui la cause des en* fants d'Israël et celle des enfants d'Ammon *"• »
Ces mêmes Ammonites du temps deSaûl assiégèrent la ville de Jabès; et lorsque les habitants* eurent de* mandé à capituler, le chef ennemi leur adressa cette sauvage réponse, qu'il ne traiterait alliance avec eux, qu'à Iq condition de leur crever à tous l'œil droit **. Saûl lui fit payer chèrement son audace. Cependant des relations amicales se rétablirent plus tard avec David ; les deux peuples et les deux rois s'unirent assez étroitement. Après la mort du roi des Ammonites, celui d'Israël se décida aussitôt à envoyer des hommes choisis à son fils et successeur, pour lui offrir ses compliments de condoléance et lui donner des marques d'affection aussi vives que celles qu'il avait reçues du feu roi**. Mais la gloire de David qui venait de triompher des Philistins, des Moabites et d'une grande partie de la Syrie, avait réveillé dans l'ftme des chefs amniO"
nites des sentiments de rivalité et de haine ; ils poussèrent le nouveau prinee à une démarche funeste. On s'empara des ambassadeurs, et, sous prétexte qu'ils avaient plutôt le dessein d'explorer le pays que d'apporter des paroles de cçnsolation,. on leur fit l'outrage le plus sanglant ; on leur rasa la tète et la barbe, on leur coupa les habits à moitié du corps et on les conduisit en cet état hors des frontières. Ceux-ci n'osèrent se présenter à Jérusalem, et de Jéricho ils firent connaître le traitement essuyé". Le cri de guerre retentit de toutes parts 2 les Syriens, jaloux de reprendre leur supériorité, accoururent en • grand nombre au secours des Ammonites; mais rien ne résista aux armées hébraïques qui, pendant tout le règne de David, furent invincibles.
On a déjà vu les stipulations commerciales résultant des actes diplomatiques de Salomon avec les peuples étrangers, surtout avec les Tyriens et les Égyptiens. Après sa mort, et lorsque le lien de la confédération se fut brisé et eut produit deux royaumes ennemis, Juda et Israël, chacun de ces deux États s'efforça d'attirer les princes étrangers dans ses intérêts afin d'accabler plus facilement son adversaire : insensés I qui ne voyaient pas qu'ils travaillaient à leur destruction commune. L'argent et l'or furent prodigués pour s'attacher ces dangereux auxiliaires. Des prophètes s'élevèrent avec véhémence contre cette fausse direction. Anani censura de toutes ses forces le roi Asa, arrière -petit-fils de Salomon, qui en avait donné l'exemple, et il acquit par là rhonneur d'être opprimé pour la cause de la vérité et du peuple '^ Bientôt les étrangers demandèrent ce qu^on ne leur offrait plus, et les princes juifs furent
obligés de réunir leurs efforts pour opposer quelque résistance. Vers Tan 900 avant notre ère, cent cinquante ans avant la fondation de Rome, Ben-Hadad II, roi de Damas, ayant réuni sous ses ordres une foule de petits rois syriens, une nombreuse cavalerie et des chariots, envoya des messagers à Achab, septième roi d^ Israël depuis la scission. Ils lui parlèrent en ces termes : c Ainsi, dit le roi de Syrie : ton argent et ton or sont à moi, tes femmes aussi et tes plus beaux enfants. iLe roi d'Israël consentit à se soumettre ; mais le lendemain les messagers se présentèrent de nouveau. • Outre ton argent, ton or, tes enfants et tes femmes, le roi notre seigneur veut qu'on fouille dans ta maison et dans celle de tes serviteurs, pour en emporter ce qui lui plaira. » Achab n'était coupable que d'une grande faiblesse de caractère : sans les conseils et l'empire de sa femme Jézabei, il aurait déployé des vertus. Les anciens et le peuple furent soudain assemblés; il leur exposa l'extrémité à laquelle on le réduisait : • Ne complais pas à cet homme,» s'écria-t-on d'une voix unanime; et quand les ambassadeurs, revenus pour prendre sa détermination, lui dirent avec jactance, • que sa capitale réduite en poussière ne suffirait pas pour remplir le creux de la main de toutes les ti*oupes que leur roi conduisait, f il leur fit cette réponse digne des plus beaux temps de l'antiquité : ff Ce n'est pas quand on ceint Tépée qu'il faut être fier ; c'est quand on la quitte ^\ •
Deux cents ans après, sous le règne d'Ézéchias, treizième roi de Juda, deux ambassades d'une importance majeure et d'une nature tout opposée occupèrent vivement le pays. Les rois d'Assyrie commençaient à développer le dessein dont je parlerai bientôt plii.s
amplement, celui de s'emparer des bords de la Méditerranée. Pendant le règne du prédécesseur d'Ézéchias, Tiglat-Piléser avait détrw't le royaume de Damas, et Salmanazar venait d'anéantir le royaume d'Israël. Sennachérib, qui lui succéda, résolut une expédition en Egypte. Il tira d'abord un gros tribut du roi de Juda, qui espérait par ce moyen détourner ses armes. Mais l'Assyrien fit marcher de grandes forces, et comme les Hébreux se disposaient à se défendre, il leur envoya trois de ses capitaines. Lorsque ces chefs furent devant Jérusalem, près de l'aqueduc du haut étang, qui touchait au chemin du Champ-du- Foulon, ils s'arrêtèrent et appelèrent le roi. Le grand-maître du palais, le secrétaire et Iç directeur des registres sortirent de la ville. « Rendez nos paroles à Ëzéchias : ainsi a dit le grand roi, le roi des Assyriens, quelle est votre présomption de vouloir vous opposer à moil Sur quoi comptez-vous? Sur l'Egypte? mais l'Egypte est un roseau fêlé, elle percera la main de ceux qui se hasarderont à la prendre pour appui. Sur vos troupes? mais le roi, notre maître, s'oblige à vous donner deux mille chevaux, si vous pouvez fournir un égal nonoibre d'hommes capables de les monter. Sur votre Dieu? mais les dieux des nations les ont-ils secourues? Les dieux d'Arphad, de Sepharvaïm, de Samarie, ont-ils arrêté le succès de nos armes? Peuple juif, ajoutèrent-ils, en se servant toujours de la langue judaïque, et sans écouter les représentants du prince qui les priaient de parler en syriaque, afin que de dessus les murailles le peuple n'entendît pas toutes ces menaces; peuple juif, c'est à toi que nous nous adressons I N'attends rien d'Ézéchias; tourne-toi du côté du roi d'Assyrie, il te donnera un pays aussi bon
que celui que tu possèdes ''• » Mais le peuple, se conformant aux ordres qu'il avait reçus^ ne répondit rien : et bientôt T Assyrien orgueilleux* atteint par le bras caché dont il avait bravé le pouvoir, eut è déplorer la perte de son armée»
L'autre ambassade arriva de Babylone, chargée de présents pour le roi. Ézéchias, ravi* lui découvrit avec ostentation ce qu'il avait de plus précieux ; des ouvrages en or et en argent, des aromates, ses trésors, ses arsenaux, tout ce que renfermaient sa maison et sa cour. Isaïe censura hautement cette faiblesse. N'était-ce pas assez de la propension qu'avaient les peuples orien* taux h marcher sur l'Occident, sans y ajouter encore l'appât d'une riche butin 7 t Viendra le jour, lui dit-il, où toutes ces choses» tout ce que tes pères ont amassé sera enlevé au profit de Babylone; où ta postérité elle^ môme servira dans leur palais les rois de ce pays^*. »
Sous le second temple, Juda Machabée fut le premier à demander aux Romains leur amitié, devenue bientôt fatale au peuple d'Israël. Ses ambassadeurs dirent au sénat : • Juda, ses frères et le peuple juif nous ont en-voyés pour traiter alliance avec vous* pour que vous nous receviez* au nombre de vos confédérés et amis. • Et les Romains les agréèrent ^^. Le livre des Machabées renferme aussi les fragments d'une correspondance avec Sparte. On les a déclarés apocryphes. J'admets qu'il en soit ainsi, qu'aucun rapport n'ait jamais existé entre les deux peuples ; que les premières colonies qui« durant l'époque de Moïse, débarquèrent de l'Asie et de l'Afrique dans la Grèce, n'avaient emporté aucun souvenir de l'Egypte* d'où elles étaient sorties comme les ^jBscendants de Jacob et d'Abraham; j'admets enfin
que T.ycurge, voyageant dans l'Egypte et la Phénicie, après le règne de Salomon, pour 8*y enquérir des lois, tirait rien entendu dire des conditions si remarquables de la législation hébraïque ; j'admets tout cela. Mais dès que le peuple hébreu ne désavouait pas ces fragments, quelque controversés qu'ils soient; dès qu'il les publiait comme ofiiciels, on n*en retire pas moins d'utiles clartés sur ses principes et ses formes à l'égard des nations étrangères. « Jonathan, souverain pontife, le conseil de la nation, les sacrificateurs et le reste du
peuple juif, à ceux de Sparte, leurs frères, salut
Nous désirons renouveler notre ancienne amitié et fraternité, afin de ne pas vous devenir étrangers*. Nous nous souvenons de vous dans nos sacrifices et nos fêtes solennelles, et nous nous réjouissons de votre gloire. Nous avons enduré beaucoup d^afflictions, et soutenu plusieurs guerres. Toutefois, dans ces malheureuses circonstances, nous n'avons pas voulu causer de peines à nos confédérés et amis ; le Ciel est venu à notre aide, et nos adversaires ont été humiliés. Nous avons donc choisi Numénius et Antipater pour renouveler avec les Romains notre ancien traité ; en même temps nous les avons chargés de se rendre auprès de vous, de vous saluer et vous porter nos lettres ". f
* La copie da prétendu message, envoyé par an roi de Sparte dont le nom est défiguré, comme cela arrive souvent dans les livras sacrés, s'exprime en termes qui ont bien quelque chose de laconique : «Àrius, roi de Sparte, à Oai&s, souverain sacrificateur, salut. 11 s'est trouvé écrit que les Spartiates et tes Juifs étaient frères descendus d'Abraham ; à cause de cela, vous ferez bien de nous apprendre dans quel état vous êtes. Vos possessions et vos bêtes sont à nous ; les nôtres sont à vous ; c'est pourquoi nous avons ordonné qu'on vous le déclarât. » (I Machabées, m.)
Enfin pour ce qui concerne l'influence, incessamment exercée sur les destinées de l'ancien peuple par les nations étrangères, limitrophes ou lointaines, voici, je crois, Cû qui en ressort de plus essentiel.
L'établissement des Hébreux était à peine acompli, que la politique exigeait une solide alliance entre ce peuple, la Syrie, la Phénicie et T Egypte. Alors toute la ligne de la Méditerranée se serait trouvée défendue,et les puissances orientales ne leur auraient pas imposé le jôug.
Le nom de Syrie, chez les Hébreux, Aram^ embrasse une étendue qui varie suivant les époques, et dans laquelle la Palestine, la Phénicie, et tous les pays environnants sont souvent confondus. On peut regarder la Syrie, en général, comme bornée à l'orient par l'Euphrate; à l'occident, par la Méditerranée; au midi, par le Liban et la Palestine; au nord, par le mont Taurus : ce qui donne à peu près cent vingt lieues de long sur cent de large. La Phénicie, comprise dans cet espace, touche à la Palestine, et s'étend entre le Liban et la mer. Le principal fleuve de la Syrie est l'Oronle, qui du sud-est va se jeter dans la Méditerranée, et à l'embouchure duquel fut bâtie, par les successeurs d'Alexandre, une des deux villes du nom de Séleucie. La Syrie ancienne était primitivement gouvernée, de même que le pays de Canaan, par une foule de petits chefs ou rois dont les États se bornaient à une ville, et qui exerçaient un pouvoir plus ou moins rapproché de ia démocratie ou du pouvoir absolu. Soit par des confédérations, soit par des conquêtes, ils formèrent des royaumes plus considérables, dans lesquels les divers princes conservèrent longtemps leur domaine particulier, en se reconnaissant vassaux d'un principal roi. C'est la
marche ordinaire du travail humain, et ce qui est arrivé également dans la formation des empires modernes. On dirait une espèce d*application des lois générales de TaiBnité qui rapproche les éléments des corps, les unit, les sépare, les réunit de nouveau jusqu'à ce quMI en soit résulté un ensemble plus ou moins parfait, qui est destiné à son tour à devenir l'élément d'une plus grande masse. Les principaux royaumes de l'ancienne Syrie furent Gessur, Hàmat, Soba et Damas ; les deux derniers plus importants que les deux autres. De Josué jusqu'à David, la possession du territoire avait été le principal objet de la nation hébraïque : elle ne l'avait acquis que par lambeaux, et on les lui disputait chaque jour. David, dont il sera parlé plus amplement è propos des rois et des guerres, compléta, à peu de chose près , le plan primitif de conquête. Son rival le plus redoutable était Hadadézer, roi de Soba, qui aspirait à la domination de toute fa Syrie; le prince hébreu vint à bout de ses années. Son empire s'étendit jusqu'à l'Euphrate; de sorte que cette question a surgi : Est-ce pour user de la faculté que lui laissaient les instructions mosaïques que David s'était porté vers le grand fleuve, ou bien est-ce en souvenir et comme consécration de ses succès que l'autorisation relative à l'Euphrate a été insérée dans le Pentateuque? Pour mieux régner en Syrie, le prince hébreu épousa la fille du roi de Gessur, prit sous sa protection spéciale le roi de Hamat, et contracta amitié avec le roi de Tyr,^*. Cette ville, Sidon, Béryte, Biblos, Aradus*, formaient
* Le nom de Tripoli fut originairement donné à la réunion des trois villes, Tyr, Sidon et Aradus.
434 RAPPORTS AVSC L'ÉTRANGBR.
les principautés de la Phénicie. La suprématie, après avoir appartenu à Sidon, passa à Tyr, qui, dans ses changements de gouvernement, suivit un ordre inverse de celui des Hébreux* Vers Tan 1100 avant notre ère, ces derniers substituèrent des rois à leurs juges {chophétim) \ Tyr, six cents ans plus tard, substitua des juges ou suffètes à ses rois. On sait à quelle grande an^ tiquité les Phéniciens prétendaient^» Leurs divinités Baal, Astarté ou Vénus, Thamuz ou Adonis et beaucoup d'autres, qui représentaient principalement la lune, le soleil et toutes les forces génératrices de la nature avaient donné naissance à une foule de pratiques dont ce n*est pas ici le lieu de parler. Ils inventèrent, diton, les caractères de récriture; et j'ai déjà signalé leurs manu-* factures, leur grand commerce et leurs coloniea
Salomon, guidé par les mémeis vues politiques que son père, avait resserré les liens avec le roi de Tyr, et pris en mariage, dans les premières années de son règne, une princesse égyptienne. Mais les vices intérieurs de son administration lui firent perdre sa prépondérance extérieure. Un- soldat heureux, monté sur le trône de Damas, parvint bientôt au plus haut degré de puissance. Après la folle séparation de Juda et d'Israël, fomentée surtout par les menées de T Egypte, il s'agrandit aux dépens des deux royaumes. Benhadab II et Hazaêl furent les rois syriens de Damas qui jouèrent le rôle le plus important. L'antiquité de leur ville était grande , puisqu'elle existait avant Abraham , et que
* A plus de U'ente mille ans. Peut-être que le nouveau gouvernement établi après la prise de Tyr par Nabuchodonosor, ne fut-il qu'un retour à un gouvernement plus ancien.
rhistorien Hécatée attribue à ce patriarche d'y avoir gouverné.
Dès que les rois assyriens eurent renversé Damas, Talliance aurait dû se resserrer d'autant plus entre rÉgypte et les Hébreux, que ceux-ci avaient à y gagner un appui fonnidable, L'Egypte, à son tour, pouvait faire du pays d'Israël un poste avancé, un rempart destiné à empêcher les maîtres de la Babylonie de conduire leurs soldats jusqu'à ses portes. Mais les prévoyances n'allèrent pas si loin ; ou plutôt il fallait que le flux et le reflux des peuples fussent accomplis, que rOrient tombât sur l'Occident, qui le refoulerait à son tour. Dans la première irruption des Assyriens (vers 771 av. J.-C), Phul, leur roi, s'était contenté d'un tribut, et avait servi la tyrannie de Ménahem, roi d'Israël: c'est dans la seconde irruption (en 7&0), que le royaume de Damas fut anéanti. Dans la troisième (en 721), le royaume d'Israël, qui avait laissé aper-cevoir ses desseins de se confédéfer avec l'Egypte, subit le même sort. Il a été dit que, pour mieux s'assurer le pays, Salmanazar emmena captifs les habitants, et y transplanta des colonies persanes et mèdes \ A la quatrième irruption, sans une peste qui frappa probablement son armée, Sennachérib aurait détruit Juda et peut- être soumis l'Egypte. Les généraux de son successeur ravagèrent la Syrie, et de nouvelles colonies occupèrent le pays des Hébreux.
* Déjà, dans l'irraption précédente, Tiglat^Piléser avait trans* porté en Assyrie une partie des habitants subjugués. — Or, les dates précises de ces irruptions et transplantations sont d*un intérêt considérable dans ^histoire de l'échange réciproque des idées au sein de l'Asie anoienne.
Une révolution 8*opéra en Orient; les Assyriens furent abattus par la puissance chaldéenne qui s'éleva à Babylone; la splendeur de leur capitale, Ninive, s'évanouit pour jamais. Alors TÉgypte, placée sous la conduite du pharaon Néco, songea à prévenir son ennemi, à porter la guerre en Asie. Josias, seizième roi de Juda, qui avait beaucoup à se plaindre de ce pharaon, voulut s'opposer à son passage. Yainement Néco lui assura que ce n'était pas contre son royaume, mais contre Babylone que ses efforts se dirigeaient Josias périt dans la bataille. Au lieu de réparer le malheur de cette guerre, de s'attirer la confiance de la Palestine et de la fortifier, le vainqueur lui imposa des tributs : il mit sur le trône, aux dépens du roi que le peuple juif avait établi , le frère de ce roi dont il espérait une soumission plus grande ^. Mais dans une nouvelle irruption, Nabucadnézar ou Nabuchodonosor le Grand mit l'Égyptien en déroute et lui enleva toutes ses con* quêtes d'Asie. Uqe sixième, une septième irruption dirigées par le même monarque soumirent Jérusalem, prévinrent une alliance tardive avec le pharaon, dont l'armée accourue au secours de cette capitale essuya encore upe défaite. La Judée vaincue et ruinée prépara aux successeurs de Nabuchodonosor la conquête entière de l'Egypte.
Ainsi plusieurs siècles s'étaient écoulés pour le développement d'une idée simple de sa nature, savoir, que la position même de Ninive et de Babylone inspirait à leurs maîtres de s'enrichir des produits des deux mers. Tous les actes, toutes lès agitations, les combats, les fautes de la Syrie, de l'Egypte et de la Palestine concoururent à ce résultat. En même temps ce résultat était
lié au développement d'une idée, ou d*une nécessité plus universelle, je veux dire le choc, le mélange, la composition et la décomposition des peuples, pour arriver à l'ensemble harmonieux que doit former un jour Fhumanité.
Avec ces données, on concevra sans effort les prophètes juifs qui, jugeant par inspiration du particulier au général, attachaient les mêmes effets aux mêmes causes. D'après eux, le défaut d'équité, d'intelligence, d'ordre, d'équilibre, entraînerait la ruine d'Israël : il en arriverait de même aux nations; elles se précipiteraient les unes sur les autres et disparaîtraient de la face de la terre. Mais le peuple hébreu resterait, parce qu'il portait dans sa loi tous les éléments de la justice universelle. Quoique détournée souvent du but par ses erreurs, ses intérêts, ses passions, joints aux circonstances extérieures, la force de son principe résisterait à toutes les forces contraires et finirait par les absorber.
Certes, on ne peut s'empêcher de reconnaître beaucoup de profondeur dans ces jugements, une vraie majesté dans ces hommes dont la pensée allait, à travers les siècles et comme une flèche, frapper les dynasties et les nations. Mais si leur voix solennelle en sonnait tristement l'agonie et la fm, si leurs chants se plaisaient, pour ainsi dire, à se promener sur des ruines, c'est que de tous ces édifices fragiles qui, dans les jours de leur apparente splendeur, n'avaient pas mis à l'abri leurs habitants, un édifice devait sortir tôt ou tard où l'homme finirait par obtenir et apprécier toutes les douceurs et les grandeurs de ses destinées. Avec quelle abondance d'images, quelle énergie, quelle pétulance
ne se jettent-ils pas sur TÉgypte, par exemple, dont on a vu la politique faible et étroite laisser les Assyriens accabler Israël et Juda. Écoutons d'abord Isaîe. « Yoid la charge de l'Egypte. Jéhovàh va monter contre elle sur une nuée légère; les idoles trembleront, le cœur de l'Egypte lui manquera. I.'Égyptien combattra l'Égyptien, chacun son frère, chacun son ami, ville contre ville, royaume contre royaume. L'esprit de l'Egypte s'est dissipé ; elle n'a plus de bon conseil ; je la livrerai à un maître rigoureux, à un roi cruel... Son fleuve tarira, ses canaux resteront à sec, ses digues seront rompues,... ses prairies. disparaîtront, ses manufacturiers en fines étoffes «seront désolés, ... ses principaux ont perdu la raison, les plus sages dans le conseil du pharaon diva* guent; ils lui répètent qu'il est le fils des sages, le fils des anciens rois ? Fais-les donc venir maintenant ces sages -là et qu'ils te déclarent, s'ils le savent, les dé* crets de l'Éternel contre l'Egypte. Un esprit de renversement est répandu sur elle ; on la prendrait pour un homme ivre qui se roule dans l'ordure'*. »
t Préparez le bouclier et l'écu, disposez-vous pour la bataille, s'écrie à son tour Jérémie, lorsque le pharaon Néco, après avoir opprimé la Judée, marche contre le roi de Babylone ; harnachez les chevaux, que \e& cavaliers les montent ; prenez vos casques, afQlez vos lances ; revêtez les cuirasses. Mais que vois-je! l'effroi s'empare d'eux; ils tournent le dos; les hommes forts de T Egypte sont mis en déroute ; ils fuient en toute hâte sans regarder en arrière ; la frayeur de l'Eternel les a environnés. L'homme léger à la course ne s'échappera point, l'homme fort ne trouvera pas de salut; ils sont renversés vers l'Aquilon auprès du fleuve
d'Euphrate. Qui est celle-là, qui apparaissait comme un fleuve dont les eaux sont agitées? T Egypte. Elle disait : je couvrirai la terre, je détruirai les villes et leurs habi-» tants;.,. mais voici une journée de vengeance, ob répée s'abreuvera de sang et sera rassasiée : voici un sacrifice à l'Éternel dBs armées près du fleuve d'Euphrate. Cours en Galaad, ô vierge ! fille de l'Egypte, et demande du baume; mais tu multiplierais en vaîn les remèdes ; il n'y a pas de guérjpon pour toi *\ »
Enfin le violent Ézéchiel trouve sur le même sujet de nouvelles images, c Fils de l'homme, m'a dit l'Éternel, tourne ta face vers l'Egypte, et prophétise contre le pharaon et contre son royaume. Parle-leur ainsi : C'est à toi que j'en veux, pharaon, roi d'Egypte, grande bote aquatique qui te tiens couchée au sein de tes canaux, et qui te contentes de dire : le fleuve est à moi ; je me suis fait moi-même. Eh bien I je mettrai des crochets dans tes mâchoires, j'attacherai à tes écailles tous les poissons qui vivent dans tes eaux, et je vous tirerai tous ensemble hors du fleuve; je vous étendrai sur le sable du désert. Vous y tomberez de tout votre poids, et je vous livrerai aux bêtes de la terre et aux oiseaux des cieux, pour qu'ils vous dévorent : car vous n'avez eu envers la maison d'Israël que la consistance du roseau ; quand elle t'a pris en sa main, tu fes rompu et tu lui as percé jusqu'à l'épaule ; quand ils se sont appuyés sur toi, tu as cassé et les a fait tomber à la renverse *\
La captivité de Babylone ouvrit une phase nouvelle aux rapports des Hébreux avec les nations étrangères. La pensée des principaux d'entre eux fut de se faire bien valoir à la cour où le roi les avait admis; de gagner
Tesprit du monarque, et d'obtenir par la faveur la liberté qu'ils n'avaient pu conserver par les armes. Daniel, qui était du sang royal, obtint la plus brillante destinée dans cette période. Qu'on juge du despotisme asiatique. Nabuchodonosor eut un songe qui l'agita beaucoup ; à son lever il le perdit de mémoire. N*importe, il fit appeler ses mages, ses astrologues, ses enchanteurs, ses Chaldéens, et leur imposa de lui donner l'interprétation du songe qu'il avait oublié. En vain ces compagnies exprimèrent l'impossibilité d'y suffire; le roi le veut, et, s'ils n'y réussissent point, un arrêt général d'extermination punira leur ignorance. ^Le décret est lancé : Daniel demande un sursis ; il réfléchit avec trois de ses compagnons versés comme lui dans les lettres et la science, et une inspiration de la nuit lui apprend ce qu'il doit faire. Deux partis se présentaient, deux nécessités : ou deviner le songe oublié, ou influer assez fortement sur l'esprit du desposte, pour lui persuader qu'il avait songé la chose qui lui serait racontée. « Grand roi, lui dit Daniel, tu as vu en songe une statue immense et éclatante. Elle se tenait debout devant toi, et on ne pouvait la regarder sans frémir. Sa tête était d'un or très-fin, sa poitrine et ses bras d'jirgent, son ventre et ses hanches d'airain, ses jambes de fer. Tu la contemplais lorsqu'une pierre, se détachant d'elle-même delà montagne, brisa la statue, et ayant broyé ensemble la terre, le fer, l'airain, l'argent et l'or, s'agrandit et devint bientôt une montagne qui remplit toute la terre. Voilà le songe ; voici l'interprétation. Toi, qui es le roi des rois, à qui les enfants des hommes, les bêtes des champs, les oiseaux des cieux obéissent, qui as reçu de l'Éternel le sceptre, la puissance, la force et la gloire, tu
es la tête d'or très-pur ; mais après toi s*élèvera une monarchie de mdindrc importance ; ensuite un troisième royaume qui sera d'airain et qui dominera au loin ; puis une quatrième monarchie, aussi forte que le fer, qui brisera tout, mais qui aura un côté faible, comme l'indiquent les pieds en partie de fer et en partie de terre. Enfin un dernier empire se formera, dans lequel seront confondus tous les royaumes, et qui n'aura plus jamais à craindre la destruction. •
Le roi, surpris de ces paroles, prononcées avec beaucoup de solennité, fut charmé sans doute d'être appelé la tête d'or très-fin, tandis que tout le reste ne consistait qu'en argent, en airain, en terre et en fer. Il fit grâce, en faveur de cet or-là, à la pierre qui avait tout broyé; et se prosternant devant la sagesse du jeune homme, retira l'édit de proscription, établit Daniel gouverneur de Babylone, et lui accorda des places importantes pour ses trois amis. Ce premier signe d'aliénation mentale, de la part d'un prince qui avait voulu l'interprétation d*un songe dont il ne se souvenait pas Ipi. même, fut suivi de quelques autres; aussi, à prendre le fait tel qu'on le voit inscrit dans les chroniques, est-il permis d'en déduire le développement complet d'une maladie qui a son nom particulier dans la science médicale, et qui laisse croire à l'homme affecté qu'il est changé en loup, en chien, ou en tout autre animal ^\
Gomme les successeurs de Nabuchodonosor s'abandonnèrent à la paresse et à la débauche, la décadence de l'empire fut rapide. Les Mèdes, possesseurs de l'Assyrie, se virent rangés sous les mêmes drapeaux que les Perses, par l'élévation de Cyrus, qui marcha bientôt à la conquête de Babylone. Tandis que le roi chaldéen,
BetsaBar, qu'Hérodote appelle Labydenus, Be préparait par des festins à résister à un si puissant ennemi, on sait qu'au milieu d'une de ces orgies, trois mots apparurent tout à coup sur la muraille, en caractères de feu. Dans son épouvante, il fit appeler ses mages, qui n^en trouvèrent pas Tlnterprétation. Mais Daniel, alors revêtu du titre de chef de mages, des astrologues, des dévins et des Chaldéens, lui dit : « Ces trois mots sont : iiÉNÈ, qui signifie que Dieu a compté les années de ton règne et en a marqué la fin ; tékel, tu as été pesé dans la balance et trouvé léger ; oupharsin ou pérès, ton royaume a été partagé et donné aux Mèdes et aux Perses". »
Babylone passa en effet sous la domination persane, et Daniel, ayant acquis la confiance des nouveaux souverains, les suivit à Suze, et fut mis à la tête des affaires publiques. 11 était toujours avantageux pour Tempire de posséder les rives de la Méditerranée. La résolution des rois d'Assyrie de substituer des colonies aux habitants du pays d'Israël n'avait suscité que des troubles. Combien n'aurait-on pas de meilleures garanties pour la conservation de ce pays, en y rétablisr^ sant un peuple qui l'avait défendu avec valeur, qui ne pouvait chasser de son souvenir ses sujets de plainte envers l'Egypte, la Syrie, et qu'une reconnaissance éternelle, autant que ses propres intérêts, attacheraient au puissant royaume de Perse! D'ailleurs, queliionneur pour le monarque appelé à accomplir ce grand œuvre I Plusieurs siècles avant sa naissance, le Dieu souverain du ciel et de la terre avait signalé son nom, ses victoires; et l'éclat imposant qui jaillirait de sa couronne.
Gyrus, convaincu par ces raisons, et flatté de cet
hommage, signa Tédit qui rendait aux Juifs la liberté de rétablir leur cité. Quarante-deux raille hommes montèrent de Babylone, sous la conduite de Z#obabel, de la tribu de Juda, qui présidait le conseil des anciens, et de Josué fils de Josédec , chef de la magistrature sacerdotale.
Mais les populations voisines et ennemies de la Judée ne virent pas sans effroi qu'elle allait revenir à son an» cien pouvoir, et que tôt ou tard elle regagnerait ses premières Umites. Les colonies samaritaines songèrent avec habileté à se faire admettre dans le nouveau gouver« nement, comme amis et confédérés, afin d'acquérir peu à peu de Tinfluence et détourner toutes les mesures qui pourraient donner trop de prépondérance à Jérusa» lem. Les anciens des Hébreux , ayant compris tout ce que leur proposition renfermait d'arrière-pensée, leur répondirent , en peu de mots , < qu'ils se trouvaient assez forts pour rebâtir le temple , et que, Cyrus ne leur ayant imposé à ce sujet aucune condition, ils s'en tenaient à la lettre même de ^édit'^ » Alors les Samaritains, aidés des Arabes, des Ammonites et des Asdodiens, s'efforcèrent de jeter l'épouvante dans l'esprit des Juifs par de fausses nouvelles. Ils corrompirent des gens qui leur servaient d'espions et qui proposaient de mau* vaises mesures au conseil ; ils eurent auprès du roi de Perse des hommes affidés qui nuisaient sous main aux affaires de leurs adversaires. En même temps ils écrivirent Tes lettres suivantes, qui dévoilent très-bien la question politique du jour et confirment ce trait de ca« ractère déjà reconnu chez l'ancien peuple, la crainte et l'impatience d'être asservi : « Le conseil des nations diverses que le grand et glorieux Osnapar a traospor-
tées des contrées au delà de TEuphrate dans la Samarie. au roi de Perse, salut. — Tes serviteurs pensent qu^il est de Hur devoir de ^avertir que les Juifs revenus à Jérusalem bâtissent la ville rebelle et méchante, posent les fondements de ses murailles et les relèvent. S'ils accomplissent leur dessein, ils se soustrairont bientôt à payer le tribut, la capitation, Timpôt, et porteront un notable dommage au revenu du roi. Or, il ne nous convient pas à nous, qui avons été nourris par le roi, de souffrir cela; c'est pourquoi nous rengageons de chercher dans le livre des Mémoires de son père, il y verra que cette ville a toujours été pernicieuse aux rois et aux provinces, et que toujours il s'y est tramé des complots, lesquels ont occasionné sa ruine ^. »
Après avoir été suspendus pendant les dernières années du règne de Gyrus, pendant tout le règne de Cambyse et de son successeur éphémère Smerdis, les travaux reprirent sous Darius, fils d'Hystaspe, que l'Écriture nomme Assuérus. L'édit primitif fut ratifié en la septième année du règne d'Artaxerce Longue- Main, en l'an &67 avant Jésus-Christ. Esdras ramena à Jérusalem une nouvelle troupe de Juifs et excita l'activité, soutenu en cela par les prophètes Aggée et Zacharie. Neuf ans après, Néhémie, échanson du roi de Perse, vint lever de nouveaux obstacles et repousser par les armes les populations qui s'opposaient à la restauration d'Israël. Dans la suite, les Juifs n'eurent que de faibles démêlés avec la Perse qui marchait vers sa ruine ; et ils lui donnèrent un dernier et beau témoignage de reconnaissance, lorsque, après la bataille d'Issus (en 333), si funeste pour la famille de Darius Godoman, Alexandre eut mis le siège devant Tyr. Un
ordre fut transmis à toutes les populations d'alentour de porter des secours et des vivres à Tarmée macédonienne. Jaddus, alors grand-prétre et prince de Judée, répondit que le serment de fidélité prêté au roi de Perse prêtait pas délié par le malheur de ce roi, et qu'il n'enverrait pas des vivres à son ennemi. Les Samaritains espéraient qu'Alexandre, vainqueur, exhalerait sa colère sur Jérusalem ; mais le contraire arriva. Jaddus, n'ayant d'autres armes à lui opposer, se revêtit de ses ornements pontificaux, fit couvrir les chemins de fleurs et alla à sa rencontre. Ce vieillard vénérable, cette fermeté généreuse, cet encene, cette réception inattendue charmèrent le jeune héros; d'antiques prédictions sur sa future gloire flattèrent doucement son oreille, et il accorda des faveurs à ceux dont la perte semblait assurée ".
Dans les grands mouvements politiques qu'occasionna sa mort, la Judée fut longtemps à savoir sous quelle domination resterait la Syrie et la Phénicie. Antigène y régna quelque t^eoips et étendit par des victoires sa puissance sur toute l'Asie. Ptolémée, fils de Lagus, ligué avec les autres généraux d'Alexandre, marcha contre lui et traversa là Syrie; mais bientôt forcé de l'évacuer, il se rendit maître de Jérusalem et se fit suivre d'une nombreuse colonie de Juifs qui peuplèrent Alexandrie et Cyrène. La preuve de fidélité donnée à Darius le détermina à leur confier plusieurs de ses places fortes. Après la bataille d'Ipsus (en SOI), où Antigène perdit la vie, la Syrie tomba en partage à Séleucus, la Palestine et la Cœlé-Syrie ou Syrie creuse, comprise entre le Liban et l'anti-Liban, échurent au roi d'Egypte. Mais celte dernière contrée qui
446 RAPPORTS ÀYBC L'ÉTRANGER.
avait une grande importance, à cause du bois de construction qu*on en retirait, devint un éternel sujet de discorde entre la famille des Séleucides et les Ptolémées. Pendant plus d'un siècle on vit la Cœ!é-^yrie perpétuellement prise et reprise, et la Judée perpétueU. lement foulée et refoulée par les puissantes armées qui se rencontraient sur son territoire. Quelle consti* tution, quel patriotisme, quelle constance auraient résisté à des désastres si multipliés ! Et comment se faitil que des historiens aient accusé le peuple hébreu de n'avoir jamais su conserver sa liberté, dont il se montrait d'ailleurs si avide? Aucune nation du monde, proportions gardées, n'a plus foit dans cet intérêt; mais aussi aucune n'a eu à lutter contre un concours de circonstances plus graves.
Cependant, sous les Machabées, le territoire ne tarda pas à se délivrer du joug étranger, la Judée toucha à ses anciennes limites ; de sorte que, sans les Romains, la balance des premiers temps se serait rétablie entre TÉgypte, la Palestine et la Syrie, et qu'un nouveau David aurait probablement fini par reprendre l'avantage sur les princes syriens et, selon les propres termes des anciens Juifs, par relever la majesté de Vempire* Cela explique le profond attachement que les patriotes hébreux conservaient à la mémoire de ce roi, et les qualités auxquelles ils croyaient devoir reconnaître leur libérateur, ou messie. < Si tu as tant de pouvoir, di<^ saient-ils à Jésus, fais-le servir d'abord à nous rendre l'indépendance ; reconstitue l'État, et puis enseignenous, comme prophète, tout ce qui te semblera bon
Mais le flot, arrivé jadis de l'Orient, partit cette fois des rives occidentales, et Rome, cédant à un mouvement
qui devait la détruire elie-méme, engloutit à la fois l'Egypte, la Syrie et Jérusalem. Une longue barbarie a dominé depuis dans ces contrées ; quel sera leur avenir? Les oscillations des peuples continuent ; IMmpulsion générale vers rOccident semble terminée ; tous les yeux se reportent vers le berceau de Thumanité; et Timportance politique de Jérusalem et du pays d'Israël ne peut manquer de renaître, dès que la civilisation unira r Asie à r Europe; dès que le génie de Thomme sera parvenu à creuser Tisthme de Suez, pour mêler les eaux de TOcéan à celles de la Méditerranée, et pour éviter aux relations commerciales avec POrient Timmense circuit du cap de Bonne-Espérance \