CHAPITRE VI
La position du pays destiné au peuple israélite é tait favorable au commerce . Il a la forme d'un quadrilatère, dont un des grands cotés à l'occident , suit , dans un espace de quarante lieues environ , le littoral de la Méditerranée. Ils pourront élever sur divers points des villes qui leur permettent de participer aux avantages de Sidon et de Tyr. Ils communiqueront par mer avec l'Egypte, l'Asie Mineure et toutes les îles de l'Archipel voisin : du côté de terre, ils seront aux portes de cette même Egypte, de l'Arabie et de la Pbénicie, et à peu de distance de la mer Rouge .
Mais quel bien résulterait de cette position , si la nature de leurs lois les réduisait à un com-
COMMERCE.' 3a I
plet isolement? Telle est du moins l'idée qu'on s'en forme , en général ; de sorte que par un double préjugé contradictoire on admet , d'une part , qu'ils ne devaient pas établir des relations avec les nations étrangères ; d'autre part , qu'ils étaient libres d'user contre elles dans leurs relations d^ tous les moyens , même les plus reprochables.
Ce dernier préjugé surtout leur a causé d'autant plus de maux , que l'état cruel dans lequel ils ont si long-temps été retenus a fait regarder comme une conséquence de leurs lois , des effets qui n'étaient que la conséquence naturelle de cet état même.
Voici les lignes du texte qui ont donné lieu à l'erreur : « Tu ne prêteras point à intérêt à ton frère , ni argent , ni vivres , ni quoi que ce soit; tu prêteras seulement kV étranger forain "** {nocri) » ; qu'il faut bien distinguer de l'étranger habitant (giier) . affilié ou non au peuple hébreu.
Le mot employé à la place d'intérêt par la plupart des traducteurs qui ont écrit : « Tu ne prêteras point à usure à ton frère , mais à l'étranger », est donc absolument impropre.
« Le mot nechech qu'on a traduit par celui d'usure , dit l'assemblée des soixante - onze ilocteurs et notables réunis à Paris , a été fort
3aîà LIVRE IIÎ. CHAP. VI.
mal interprété ; il n'exprime qu'un intérêt quelconque * et nullement un intérêt usuraire *". » Moïse l'explique lui-même : « L'Hébreu ne prêtera à son frère, ni de l'argent à intérêt ^ ni des vivres avec promesse d'un surcroît : il ne recevra rien déplus que ce qu'il lui aura donné ''* •»
Quel est donc le but d'une loi qui ne permet de prêter à intérêt qu'au seul étranger forain (nocn)? La nature du commerce adapté aux besoins des Hébreux nous le découvrira.
Pour suppléera l'insuffisance de l'échange, le conmiercant s'établitcomme intermédiaire entre les producteurs et les consommateurs ; il achète la marchandise des premiers , la transmet aux autres, et dans ce passage lui donne une augmentation de prix qui forme son propre bépéfice.
Mais le comnier^ant, en se chargeant des denrées de divers producteurs , leur remet , ou comptant , ou à terme , ses propres denrées ou son argent en échange , et dans ce cas , les spéculations ont des bornes naturelles ; ou bien il accumule une quantité de marchandises audelà de tous ses propres moyens , et il ne les paie qu'après un temps plus ou moins long , en ajoutant pour ce temps, un surcroît au prix
* De même, chez 1rs Romains, tout intérôt de l'argent, médiocre 011 consiilérahlc, est exprimé ])ar un seul motfjènus.
COMMERCE. 3îl3
fondamental; ou un intérêt^ si au lieu des marchandises il a pris l'argent qui les représente.
Cette dernière forme qui conduit aux spéculations les plus hasardeuses est celle que le législateur semble i^ouloir entraver chez un peuple dont les premiers besoins étaient l'agriculture , la plus grande égalité possible dans les richesses^ et la plus parfaite identité dans les intérêts des citoyens. Au lieu d'emprunter a autrui pour une entreprise , on sera foixié de s'associer avec autrui et de partager les profits ou les pertes. .
En même temps il établit .une espèce d'assurance générale et mutuelle entre tous les ci-' toyens , natifs ou étrangers ; entre cette foule de petits propriétaires qui forment l'Etat : tous viendront au secours les uns des autres avec désintéressement , de tribus à tribus , de ville à ville , de particulier à particulier. « Si tu prêtes de l'argent ou des vivres à ton peuple , n'exige ni intérêt ni surcroît : quand ton frère devenu pauvre tendra vers toi ses mains défaillantes , tu le soutiendras ; de même tu soutiendras l'étranger habitant afin qu'il vive avec toi : tu lui prêteras sans intérêt ton argent et tes denrées "^ »
Une distinction était donc indispensable entre les nationaux et les étrangers yôroi/î^ qui
n'étaient pas soumis à la loi de l'Etat , et que rien ne pouvait forcer à remplir par récipro- <:ité la condition exigée . « Le texte qui autorise le prêt à intérêt avec l'étranger, ajoutent les soixante-onze docteurs, ne peut et ne doit s'entendre que de ces nations étrangères avec lesquelles on faisait le commerce et qui prêtaient elles-mêmes aux Israélites , cette faculté étant basée sur un droit naturel de réciprocité * . »
Ainsi, la valeur réelle de ces expressior>s qu'on lit dans le tableau de l'abondance promise : « Vous prêterez à beaucoup de nations , et vous ne leur emprunterez point '*^ », devient des plus faciles à saisir. Cette abondance amènera du superflu qui nécessite l'exportation : alors les productions seront livrées à des étrangers qui , après un certain temps , les rendront avec un intérêt ou surcroît qu'ils sauront exiger
* Le principe tic la réciprocité explique une foule d'opinions des docteurs, qui sont des plus choquantes quand on. les isole des circonstances qui les firent naître. Les écrivains qui ont avancé que leur jurisprudence permettait X usure envers l'étranger ou le Gentil y ont presque tous oublié de citer leur principe même ; le simple énoncé lui enlève tout ce qu'il pourrait offrir d*inique; il établit la réciprocité entière et par conséquent TégaFité entre le Gentil et THébrcu. Le voici en propres termes : « Il n'est pas permis de faire un cheptel de fer avec un Israélite \ mais il est permis de recevoir d'un Gentil , ou de donner à un Gentil un troupeau à ces conditions. Il est permis de recevoir d'un Gentil de l'argent à usure (à intérêt) et de lui donner de l'argent de la même manière. » {Mischna, de Damnis, lib. II , cap. v , J 6. )
à leur tour. Mais les Hébreux n'auront nullement besoin d'emprunter aux autres nations, car ils paieront à l'instant les productions étrangères avec celles qu'ils auront recueillies en abondance . S'ils suivent au contraire une fausse route , leurs champs ne rapporteront plus rien ; loin de prêter aux nations, ils se verront forcés d'aller prendre chez elles, le blé, l'huile , le vin et toutes les denrées dont ils seront entièrement privés ; loin de donner des secours à l'étranger qui habitera dans leur ville, ils réclameront eux-mêmes sa bienfaisance **^.
La loi de Moïse a donc pour caractère de laisse^ toutes les facilités possibles à la circulation des produits de l'intérieur à l'extérieur, et réciproquement; de favoriser les relations amicales avec les peuples étrangers dont on n'a point à craindre l'influence sur la patrie *. La tribu de Dan est destinée à se tenir sur les navires ; la tribu d' Aser , à demeurer dans les havres. Les flottes de Salomon s'unissent à celles des Phéniciens ; Jérusalem devient un si grand marché , qu'on la nomme la porte des peuples : elle est l'entrepôt de toutes les marchandises
* Les lois défendaient à tont Athénien et u tout étranger établi , de prêter de l'argent sur un vaisseau qui ne devait pas transportci: à Athènes le blé et les autres marchandises dont elles faisaient le <l^tail {Lois /athéniennes de Samuel Petit, ch. ](xiii ).
3a6 LIVRE III. — GH\p. vr.
qui arrivent du Désert et qui y vont : sa position est admirable. Sidon et Tyr en sont si profondément émues de jalousie, qu'elles se réjouissent à pleine voix de sa chute , en disant : « Tant mieux que Jérusalem soit brisée ; sa solitude aœroîtra notre population "^. »
Mais, dans l'intérieur de l'Etat, la loi veut arrêter l'avidité mercantile que Platon redoutait à l'excès pour sa république : « Cette avidilé avec laquelle on trafique , dit Montesquieu , de toutes les actions humaines et de toutes les vertus morales ''^ » ; qui ferme l'esprit des citoyens aux grandes idées; qui les porte à sacrifier le bien perpétuel de la patrie à des intérêts du moment; qui les rend insensibles enfin à tout ce qui 3ort de l'étroite sphère dans laquelle ils sont plongés.
On voit par là combien est mal fondée la foule qui pense que les lois primitives des Hébreux propagent l'esprit d'un mauvais négoce. San»
doute cet esprit s'est répandu sur eux ; mais qui faut-il en accuser? rarement les torts sont du côté des hommes qu'on opprime 1 Interrogeons les siècles , ils nous diront quel mélange d'avarice et de fanatisme les priva des garanties les plus nécessaires, leur arracha tous les moyens naturels d'existence : ils nous diront comment des princes inhumains les firent servir
d'instrumens pour pressurer les peuples; les chassèrent et les rappelèrent tour à tour, sans autre dessein que de s'enrichir de leurs dépouilles ; sans autres moyens que la calomnie et le meurtre. « Les princes , après s'être servis de ces instrumens , leur faisaient rendre gorge , dit un vieil historien "^, et les chassaient souvent de leurs terres afin d'avoir de l'argent en les rappelant. En cette année ils furent arrêtés partout^ bannis du royaume et leurs biens confisqués : on les accusait d'avoir outragé des hosties et foulé des madones *. »
Au reste , c'est chez la noblesse romaine , dans Athènes même , et non pas chez les Juifs , qu'il faut chercher les débuts de l'usui'e, au sujet de laquelle on a écrit tant de choses, d'autant moins pourvues de sens que la question a été long-temps livrée à des théologiens, incompétens en cette matière.
* Dans la lettre que saint Bernard écrivit aux Allemands , lors de la seconde croisade, pour arrêter le massacre qu*on faisait des Juifs ; après leur avoir prouvé k sa manière qu'on les trompait en leur inspirant que c<î^ cruautés étaient un moyen de gagner le ciel , il ajoute : « Quant à la cupidité et aux usures que vous reprochez aux Juifs, nous voyons, hélas ! avec une douleur profonde, que de tous côtés, il y a des usuriers chrétiens qui font comme eux, et à qui le nom de chrétiens con\ient moins que celui de juifs baptisés. » ( Voyez toutes les histoires du temps)
Notez que la banque en général, le change , tout ce qui est trèshonorable aujourd'hui , était alors compris sous le nom générique 41'» sure.
La disposition de Moïse était proportionnée à Tordre des choses dans lequel elle entrait. En la détachant de cet ensemble pour la porter dans un ensemble tout différent , on se mettait en opposition avec lui-même.
L'argent veut être libre aujourd'hui dans son cours ; il se vend comme marchandise , car personne ne rend le même argent qu'il a emprunté ; sa valeur ne peut être fixée d'une manière invariable ; elle change et se modifie à l'infini , en raison des besoins, du nombre des demandes ^ des chances que les capitaux courent, des retards qu'ils éprouvent, et de la concurrence '^^. Celui qui emprunte avec connaissance de cause à un taux plus fort, s'y résout, parce que son crédit n'équivaut pas à un taux plus faible *. Tousles gouvernemens qui ont cherché à éteindre Vusiire n'ont donc jamais bien vu où gisait la racine du mal : jamais ils n'ont assez compris que l'intérêt trop haut de l'argent n'est qu'un des
* Lvs jurisconsultes hébreux admettent en principe que celui-là est aussi coupable devant la loi, qui a emprunte â un taux défendu, que celui qui a prêté. Tàm t's qmmutuddedù, quàm is qui mutuà accepil iUegiumiis (Mischna, de Synedriis , cap. III y § 3. Bartenora, Maimonide). « Ce qu'il y. a de piquant, dit M. J. B. Say dont je rapporte, dans la note 119, les opinions, ainsi que celles de M. Destutt de Tracy et des autres économistes» cVst que les gouvernemens qui ont fixé le taux de Fintérét, ont
presque toujours donne Texemple de violer leurs propres lois »
(Afo/iOM. PolU. y liv. II, ch. viu.)
COMMERCE. 32g
moindres embranchemens de cette usure , * qui embrasse tout intérêt trop fort d^un service quel-conque y sous quelque forme qu'il soit rendu. Jamais^ par conséquent, ils ne se sont assez pénétrés du nom qu'ils méritaient eux-mêmes , dès qu'il n'existe pas une sage prdpoftion entre l'argent qu'ils tirent du peuple, et le bien positif qu'ils lui procurent. Que cette usure publique cesse, et toutes les autres s'éteindront d'autant plus aisément que , sous un gouvernement équitable^ on ne regardera plus les richesses comme l'unique moyen de liberté personnelle *. « Partout où la loi sans force ne peut protéger le faible contre le puissant , dit avec sagesse Helvétius, on regarde l'opulence comme un moyen de se soustraire aux injustices, aux vexations du fort , au mépris enfin , compagnon de la faiblesse , et l'on désire avoir une grande fortune , comme un protecteur et un bouclier contre les oppresseurs "**. »
Dans les conventions , les Hébreux se donnaient leur parole et se frappaient dans la main devant témoins : cette formule était un contrat ** .
* La baisse de l'assurance qui forme souvent la plus forte partie de rintérét dépend de la sûreté dont jouit le prêteur : cette sûreté . à son tour dépend principalement de trois circonstances , dont la plus essentielle est la bonne administration du pays où il réside ( M. Say , Econom. polit. , liv. II , ch. viii ).
** On contractait on bien en donnant des arrhes , ou par ui\
33o LIVRE III. GUAP. VI.
Celui qui se portait pour caution, devenait^ comme de nos jours , responsable en tout de la chose "'.
Tout créancier qui concevait des craintes avait le droit de demander à son débiteur ua gage quelconque. Les lois, à ce sujet , sont remarquables. L'une consacre l'inviolabilité du domicile des citoyens : celui qui aura à réclamer une dette, n'entrera pas dans la maison d'autruipour se faire donner un gage '" ; mais il se tiendra au dehors et le débiteur l'apportera lui-même *. L'autre établit des exceptions morales : on ne prendra point pour gage d'une dette la meule qui écrase le blé "^ , c'est-à-dire qu'on n'ôtera point au débiteur ce qui sert d'une manière directe à son existence : s'il est pauvre, vous ne manquerez pas de lui rendre son gage , dès que le soleil sera couché , afin qu'il dorme dans son vêtement et qu'il vous bénisse "^.
Enfin l'année sabbathique était une année de relâche pour ces dettes , qui ne portaient , comme on sait , aucun intérêt : mais on pouvait exiger la
écrit , ou en transmettant la chose. Les objets ilieubles s'aliénaient ou par la vente ou par l'échange, ou par la donation (De Damnis, lib. II , cap. IV ).
* On ne pourra exiger de gage que par Tintermédiaire d*un envoyé du tribunal, dit la jurisprudence; mais cet envoyé n'apas le droit d'entrer dans la maison même du débiteur, k plus forteraison le créancier (Mischna, de Damnis ,lih, II ,cap. vîii , § i3*. Barteiiora).
COMAI£RG£. 33 1
dette de l'étranger forain "^, par les raisons déjà dites.
Les préceptes relatif^ à l'exercice du commerce sont simples : <c Observe fidèlement tes promesses ; ne déprécie point avec affectation la marchandise d'autrui; n'usurpe rien, ni par fraude , ni par violence ; ne gène point l'étranger qui s'établit chez toi ; viens à son secours , lorsqu'il est dans la peine, et ne fais aucun tort à quelque étranger que ce soit "^. »
Une des choses les plus sévènement recommandées était l'unité et la régularité des poids et mesures. Chaque année le sénat déléguait des hommes intègres pour en faire la vérification , en les rapprochant d'un étalon conservé dans le temple. « Que la balance soit juste , ayez soin que vos pierres à peser jet que toutes vos mesures soient exactes et justes * : celui qui
* On pesait tous les objets au siole et à la mine composée de soixante sicles^ lesquels, à raison de cent soixante grains chaque, équivalaient à une livre de seize onces et quatre gros environ.
hes mesures pour les liquides sont le chômer ou core, évalué à prés de trois cents pintes par Calmet. U se divise en dix hath , le batk en trois seah , le seah en deux hin , le hin en trois cahe , et lo cabe en quatre log,
Uépha , ayant la capacité du bath , servait à la mesure des grains , et se divisait en dix gomor.
Pour mesures de longueur, ils avaient le doigt, équivalent à uu peu moins qu'un pouce } le tophaCf ou la palme des Romains, de quatre doigts; le zereth composé de douze doigts; la coudée, de deux zereth ou vingt pouces et demi ; la canne, de six coudées.
33^ LIVRE in. CHAP. VI.
ose se servir de poids et mesures altérés cornmet une abomination ''^. »
La résistance des peuplades qui tenaient les bords de la Méditerranée , et la faute que commirent les Hébreux de faire la guerre par tribus au lieu d'agir en masse ; les empêchèrent d'obtenir les limites et de prendre aussitôt l'attitude qui leur avait été ordonnée.
Ce n'est qu'après les conquêtes de David , et sous Salomon , que nous les voyons établir des rapports généiaux de commerce avec lés royaumes de Tyr, d'Egypte et de Syrie. Le roi d'Israël fît des emprunts au roi de Tyr et des échanges avec lui. Par un traité avec le roi d'Egypte, il a le privilège sur Içs autres nations, pour acheter le lin filé et les chevaux '"^.
Ce grand homme avait apprécié dans toute leur étendue les avantages que sa position géographique donnait à Jérusalem. Il voulut en faire la reine des pros^inces. Une partie du commerce de l'Asie occidentale devait avoir recours à sa protection . Au midi , le comptoir d'Ezion-Guéber, situé à l'extrémité de l'un des. golfes qui terminent la mer Rouge , lui livre
Enfin X^ch^mui sabbathique, c'est-ù-dirc la distance hors de laquelle on ne devait pas se transporter dans le jour de repos, comprenait . deux mille coudées ou cinq cent soijuinte-di\ toises environ.
COIIIMERGE. 333
toutes les denrées de l'Asie orientale : au nord , la ville de Tadmor ou Palmire , qu'il a bâtie dans une espèce d'oasis, lui sert d'entrepôt, de Jérusalem à l'Euphrate, Loin de troubler dans leur commerce les villes étrs^ngères qui ont leurs ports «ur la Méditerranée , il se liera avec elles d'amitié , et il les favorisera d'autant plus que leur richesse accroît la sienne ; qu'elles respecteront sa puissance, car elles se souviennent de toute l'énergie dont est capable le peuple d'Israël dirigé par un chef vaillant comme David , ou comme tel autre de lieurs ancêtres.
Mais pourquoi fut-il jeté par une ambition trompeuse hors des bornes convenables aux besoins des Hébreux? Il ne suffit pas d'imaginer de grandes choses, il faut les approprier aux temps et aux circonstances, il faut les consolider; et Salomon manqua de celte sagesse. Le commerce d'Israël devait être simplement un commerce de commission et de transit : sa richesse territoriale lui mettait en main les avances nécessaires pour l'accomplir d'une manière aussi avantageuse à lui-même qu'à ses commettans. Outre les bénéfices commerciaux, il y trouvait des débouchés nombreux à ses produits agricoles; ensuite il jouissait à bon marché des produits étrangers , attendu que les tranîr-
juifs *^° : tous Içs objets de luxe (jue j'ai cités supposent des relations étendues avec une foule de contrées. Cinq cents ans .après Salomon, Jérusalem méritait, comme on l'a vu, d'être appelée la porte des peuples; elle excitait la jalousie de Sidon et de Tyr , et Ezéchiel faisant la description du commerce de cette dernière ville , disait : « Juda et le pays d'Israël ont porté sur tes marchés le blé, l'huile, le miel et le baume ; la tribu de Dan, Javan et Mosel, le fer fabriqué *, la casse et le roseau aromatique '^', » Enfin on aperçoit de tout temps, dans Jérusalem, un nombre très-considérable d'étrangers.
Quand les dix tribus eurent été transplantées dans la Perse par Salmanazar , et lorsque les Juifs de Babylone eurent formé des établissemens , les relations commerciales avec ces contrées s'agrandirent : mais c'est surtout après la dispersion générale que le commerce , qui n'avait offert jusqu'alors qu'uft intérêt secondaire, devint leur objet principal.
* Moïse a dit, eu parlant du pays d'Israël, que c'était une Xx^rre où l'on trouvait le fer et Tairain (Deut., viii, 9). La Ph«^.nicie mctiait surtout dans le commerce ses étoffes teintes en pourpre et les produits de ses verreries j FEgypte , ses toiles et ses gazes légères ; Tldumée, des armes dont on a vanté rcxcellence ; la Syrie, ses draps , ses broderies, ses pierres précieuses j l'Arabie, ses parfums, ses chevaux j la Grèce et l'Arménie, des vases d'airain travaillés; l'Espagne, ses métaux j TAssyrie et l'Inde, de riches étoffes, de l'ivoire et de Tébène.
L^espoir qu'ils gardèrent long-temps de recouvrer leur liberté, et l'accueil peu favorable qu'ils reçurent des autres nations, les attachèrent à la fortune mobilière. Les persécutions et les spoliations auxquelles ils furent en butte , affermirent ces idées. Alors naquit entre eux et le^ peuples, qui les opprimaient une véritable guerre intestine , dans laquelle l'or ftit la seule arme défensive et offensive des Hébreux. Cependant durant le couVs de cette lutte déplorable, où le» plus fort se plaisait par système * à faire du plus faible un objet de pitié , ils rendirent d'éminens services au commerce, que l'ignorance du moyen-âge poursuivait de soii mépris. Si l'invention des lettres de change ne leur 'appartient pas en propre **, si l'on doit l'attribuer •k cette nuée d'agioteurs italiens et lombards qui , vers le commencement du douzième siècle, inonda l'Europe, et qui, en dis-
* Les Chrétiens d'autrcfçis disaient que pour proirver la véritc de leur doctrine il faHait que les Juifs fussent malheureux. Alors ils émettaient d'une main le principe» et de l'autre ils travaillaient Il la confection de la preuve. Singulière manière d'argumenter!
** « Ccpctidant on vit le commerce soi-tir du sein de la vexation et du désespoir , dit MQntesquieu ^ les Juifs proscrits tour à tour de chaque pays inventèrent les lettres de change.... -a {^Esprit des Lois^ liv. XXr,ch. -xx. ) En effet ils avaient de temps immémorial dans leur jurisprudence des modèles de lettres d'achat, de lettres de donation, de lettres d'échange. Il n'y avait qu'un pas delà aux â-utres lettres.
3^8 LIVRE m — chàp. VI.
paraissant^ laissa «sur les Juifs tout l'odieux de son passage , ils en répandirent l'usage de toute part. Tribu dispersée parmi toutes les tribus de la société humaine , ils continuèrent à travailler^ sans s'en douter eux «-mêmes, à la forinatioii de cette unité qui est toute la pensée djp leur loi : ils mirent en rapport l'Europe , l'Asie et TAfrique.; ils transportèrent dans chacune les produits des autres , et réveillèrent chez la plupart des peuples euippéens les idées d'industrie et de liens commerciaux.
Quelle résistance n'ont-ils pas faite «ur le seul terrain laissé à leur activité! E#t n'est-ce pas une chose frappante que de les voir se redres- Aer souvent du sein de la poussière, envelopper leurs opprçsseursv et s'élever, par leurs pfbpres forces, au point d'agir sur les destinées des empires !
Certes, lorsqu'on songé à l'économie, Tbabile té , la ténacité qu'il a fallu aux Juifs , seulement pour vivre , il est impossible d^ ne pas reconnaître que leurs facultés régulièrement dirigées eussent produit de grandes choses; et que cette force.de vie qui les distingue doit tenir à quelque cause ' profonde , tju^on aurait tort de. chercher ailleurs que dans les* grands principes de leur première institution.
TRÉSOR ET IMPOTS. 33gF