‹ Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébreuChapitre 11 sur 45 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Celte loi est fondée sur la première de toutes les lois, qui est celle de la nature.... Tout le peuple consentit expressément au traité.

BossuET. , Polit. Sac. , ï, iv, pr. a et 6.

C'est le propre des sciences d'arriver à des principes généraux , dans lesquels vont se réunir et se confondre tous les faits secondaires. Avec le seul principe de la gra/oHation^ l'astronomie» par exemple , se rend cx>mi)^te de toutes les lois les plus compliquées de Tharmonie céleste.

64 LIYBE I.

Il faut donc s'attendre à trouver dans la science politique quelques vérités supérieures, desquelles découlent les conditions nombreuses de Torganisation sociale. Les abus auxquels les idées générales ont donné lieu autorisent d'autant moins à les proscrire, que tout principe ne doit être lui-même qn un ïa.it principal. La gravitation que ]8ii citée n'a pas d'existence indépendante ; elle exprime l'état dans lequel se trouvent les uns par rapport aux autres la masse connue des corps célestes.

Sans doute il y a eu beaucoup de vide dans les systèmes : mais est-il possible.de s'en passer ? Lès compilations les plus informes en portent l'empreinte. Tout se lie, tout se combine dans les choses : celui qui cite un objet de détail a été forcé de le détacher d'un ensemble. De quel instrument se sera-t-il servi , pour ne pas le tronquer ou n'y pas laisser des parties étrangères? Quelle impulsion l'aura conduit à le ranger avant ou après un autre fait? Décri^'e et coordonner , voila les deux principales fonctions de l'imagination humaine. Des générations entières se sont plus particulièrement appliquées à l'une de ces deux choses. Pourquoi donc tomberions-nous d'un excès dans l'antre; et après nous être traînés à la suite. des inventeurs d'hypothèses, pourquoi crierions-nous, au systèine, comme on criifit

jadis à rhérésie * ! Opposons avec zèle à des faits inexacts et à des combinaisons mal conçues, des faits plus lucides et des combinaisons meilleures : et ne nous plaignons pas de ce besoin de coordonner, qui féconde Tobservation.

Les grandes vérités politiques ontuncaractère qui les distingue. Les lois de la physique et du ciel étaient en exercice avant tous les physiciens et tous les astronomes. Les médecins de tous les temps , ont trouvé une sorte de type dans rhomme jouissant de la santé la plus parfaite. Au contraire , il a appartenu aux premiers législateurs d'imaginer les lois humaines ; de remplacer ou de modifier, par des combinaisons réfléchies, les combinaisons que les circonstances seules avaient produites ; d'établir enfin un ordre social qui n'existait pas avant eux. Us furent donc

* On sait que le mot système signifie réanion , assemblage de plusieurs choses en un corps. Lorsque j'ai dit que décrire et coordonner étaient les deux principales fonctions de Vesprit , j'ai étendu ]a signification du mot décrire, et je lui ait fait embrasser Tidée d'analyse. Cette pensée de Quintilien , qu'o» écrit pour raconter et non pour prouver (scribitur adnarrandum et non adprobandum), ne doit rece voir qu'un sens très-restreint, attendu que, parmi les diverses questions auxquelles chaque produit de rintelligence peut donner lieu : celle-ci : €ju* est-ce que celaprouve? n'est pas delà moindre importance.

^ LITRE lé

forcés de chercher , hors de leur sujet même , des règles pour leur servir de guide ; car telle est la nature de notre entendement, que dans ses créations les plus suhlimes; il ne fait encore qu'imiter.

Uunivers visible dont Tordonnance est si régulière s'offrit aux plus anciens sages de Tlnde, de rÉgyple et peut-être de TÉthiopie, comme le véritable modèle à étudier pour former le monde social : aussi la cosmogonie fut-elle toujours une partie fondamentale de leurs systèmes de lois : aussi dans l'exaltation primitive de leurs idées, et quelles que soient les erreurs où il s tombèrent, est-ce de bonne foi qu'ils se crurent d'une nature supérieure à la foule qui les entourait; et qu'ils furent conduits par le< inductions les plus spécieuses , à imaginer une relation directe entre leur propre intelligence et l'intelligence une ou multiple à laquelle cette ordonnance était due.

Moïse les suivit, doué d'une capacité beaucoup plus haute. Le Monde, dit Philon le juif*, lui

• Philon le juif, né dans le premier siècle de Tère vulgaire , est Tun des hommes les plus remarquables qu*ait produits recelé d^ Alexandrie. Il combina dans ses écrits la doctrine de Moïse avec celle de Platon et avec les doctrines orientales; c'est pourquoi on l'appelait Philon platonisé , ou Platon philonisé. On lui doit les plus importantes notions sur Técole philosophique qui précéda le christianisme.

apparut comme une cité immense (1); et dans Texplication de cette prière à TÉternel : Fais passer tout ce qu'il y a de bon 'sous mes yeux ; faistoi connaître à moi; montre-moi tes sentiers ^ le savant docteur que j'ai déjà cité, Maimonide, justement surnommé l'Aigle de la Synagogue * , s'exprime en ces termes : « Tout cela signifie que Moïse demanda à voir avec les yeux de l'esprit,

* Moïse Maîmonide, ou fils de Maimon, médecin du Soudan d'Egypte, et le plus savantdes docteurs hébreux, naquit à Cordoue en Espagne , vers Tan 1139 , époque où les Juifs se livraient avec beaucoup d^ardenr aux sciences et aux lettres. Si Ton considère son siècle et sa position , auxquels il fut forcé, comme il nous lapprend lui-même, de conformer ses travaux et son langage , on le reconnaîtra pour Tun des esprits les plus étendus et les plus philosophiques qui aient existé. Je le citerai d*au tant plus souvent que dans son lad chazaka , main forte , ou abrégé du Talmud; dans son More neboukim, ou Guide des incertains , et dans ses préfaces , il a réuni les opinions les plus importantes des anciens docteurs. Il mourut, diton , Fan 1209. Ses écrits , après avoir occasionné quarante ans de dispute dans les synagogues , remportèrent complètement. Ce fut un pas immense chez les Hébreux vers les idées saines, un retour précieux vers le mosaïsme primitif. Mais les siècles n'étaient pas mûrs pour la réfor^mation qu'il avait projetée. Ses disciples, dans leur enthousiasme, ont dit de lui : que depuis Moïse le prophète jusqu'à Moïse Maimonide il ne s'est pas élevé d'homme pins admirable que ce dernier Moïse.

98 LITBE I.

tous les éHres créés , afin de juger leur nature « , leur assemblage et leur union réciproque; afin d'apprécier la raison de leur ordre , &oit en général soit en particulier * car ayant à régir et à

constituer un peuple, il voulait suivre le mode d'après lequel les choses sont régies et consti«tuées (2). L'antiquité elle-mémes'était formé cette opinion sur son compte. Au dire de Lucien , Lycurgue aurait emprunté du ciel tout le plan d'administration et de distribution qu'il appliqua à sa République , et suivant Diodore , cité par Photius , Moïse aurait calqué sa ville ou son petit État sur le Monde (3).

Mais après avoir découvert l'analogie qui existe entre Tordre du monde et Tordre social , il fallait déterminer sa nature et transporter dans la constitution publique le plus grand principe de la constitution de Tunivers.

Les prêtres égyptiens avaient regardé l'universalité des choses , comme composée de deux natures , ou de deux êtres absolument distincts ;

• L^aigle de Meaux se rencontre avec Taigle de la synagogue , quand il dit « Pour bien penser , Thomme doit rendre sa pensée conforme aux choses qui sont hors de lui,. Alors il entend la vérité., et quandilentendla vérité qu'il était capable d'entendre , que lui arrive-t-il ? sinon, d'être actuellement conforme h Dieu et rendu conforme à lui. (Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. iv,§ 8.)

Tun inteileetuel et actif, l'autre matériel et passif: ils admirent deux natures ou deux êtres ahsohtmeni distincts dans la société : un être intellectuel et actif représenté par l'aristocratie sacerdotale qui tint long-temps les rois et les guerriers dans sa dépendance immédiate ; un être matériel et passif représenté par le peuple.

Moïse ^ rejetant ce principe de dualité ou dua^ Usme * y ne "vit dans Tunivers qu'une seule nature, une seule personne , à la fois active et passive , qui est Jéhoyah ; nom sacré pour les Hébreux , qui signifie Vêfre , l'existence générale , l'unité universelle, comme on le verra mieux dans celui de mes liyres intitulé Théologie rationnelle. Dès lors la société dotit il allait être le législateur se présenta à son esprit comme devant former une personne unique, un seul et même peuple qui reçut le nom d'IsRAEL ; c'est-à-dire , celui qui prime sur les forts ; celui en qui réside la suprême puis*

* Je suis loin de prétendre <pie les Egyptiens n'aient pas envisagé les choses sous des points de vue très-différens ; mais je m'arrête à Tidée dominante de leur système , à celle dont les principaux &its politiques sont Fexpression.

•* Philon fait dériver le mot /^raéV des racines raa, êl, voyant Dieu, c'est-à-dire, comme Maimonide et Bossuet roût déjà expliqué , voyant les choses selon la vérité

Page 1