II. — IKSTRtlMENTS A CLAVIER
Nous réunissons cette section à celle qui constitue la troisième famille des instruments à cordes, c'est-à-dire celle des instruments à cordes frappées .
I. A. Lavignac parle d' « un orchestre de balalaïkistes » qui se fit entendre à Paris sous la direction d'Andréef. [La musique el les musiciens.)
C'est d'Orient, à l'époque des Croisades, que provint le plus ancien type de ces instruments, le santir, dont les cordes étaient mises en vibration par de petits maillets de bois. C'est par le même procédé que se jouait le tympanon qui, d'abord diatonique, au xvii' siècle, devint chromatique au siècle suivant. Le nombre de ses cordes, primitivement assez restreint, s'éleva jusqu'à vingt-quatre rangées de cordes quadruples. Le zimbalon ou tsimbalon* hongrois n'est que le perfectionnement du tympanon, dont la personnalité n'a guère impressionné la littérature. A peine y peut-on glaner ces vers de Piis :
En sautillant une touche subtile
Interroge à tâtons le tympanon docile.
De ces instruments et du manieorde ou manicordion, sorte de tympanon mécanique, dériva le
I. Lenau aim.iil cet instrument et rroyait voir en ses vibrations « les ondulations d'un pont sur lequel galopent, avec la nostalgie des bonheurs de la terre, les spectres des héros morts pourla patrie».
clavicorde\ Chez ce dernier les touches'mettaient en action des languettes ou des morceaux de bois, puis de cuivre, qui venaient en percuter les cordes ; celles-ci étaient frappées juste au point de division nécessaire pour l'obtention du son voulu.
La faible et charmante sonorité du clavicorde, que modifiait expressiveraent le toucher de l'exécutant, fit longtemps les délices des musiciens et spécialement des âmes religieuses. Dans une de ses visions Ignace de Loyola vit la Trinité sous la forme d'un clavicorde à trois cordes. Il est probable que le pieux visionnaire ne possédait pas de cet instrument une idée nette, car le nombre de cordes y varie généralement de vingt-six à trente-quatre.
Jean-Sébastien Bach aimait le clavicorde, pour lequel il écrivit les quarante-huit préludes et fugues dont l'ensemble forme son Wohltemperirtes Klavier. Son fils Philippe-Emmanueiraffectionnait aussi ; car, selon \ Art du faiseur d'instruments, il valait « beaucoup mieux pour les commençants que le clavecin s, parce que, ajoutait l'auteur : « 1° il est plus aisé à toucher; 1° comme il est capable de piano, Ae forte et même de tenue quand on sait bien le ménager, on peut bien s'accoutumer à donner de l'expression à son jeu ». Cependant il faut convenir que Marpurg professait une opinion
I. Virdung, en i5i i, mentionne le clavicorde, conjointement avec le clavecin, la virginale (alors dans toute sa nouveauté), le clavicylerium (variété du clavicordej et d'autres instruments.
contraire, et préférait pour les débutants le clavecin dont les vibrations se prolongeaient davantage. D'ailleurs Philippe-Emmanuel pèse équitablement les mérites respectifs des deux instruments dans son Essai sur la vraie manière de jouer du clavecin : « Les deux instruments à clavier les plus connus sont le clavecin et le clavicorde, le premier pour les musiques fortes, l'autre pour jouer solo ».
L'Angleterre fit grand cas du clavicorde. Dès l'an i5oo, un écrivain en célèbre le son agréable'. Deux ans plus tard Elisabeth d'York, femme du roi Henri VII, récompense le donateur « d'une paire de clavycordes », en lui faisant remettre quatre fois le montant de leur valeur. La vogue de ce délicat instrument fut durable et s'étendit jusqu'à la fin du xviii" siècle.
Notons que le clavicorde est le véritable ancêtre du piano. Les types que nous allons étudier avant d'arriver à celui-ci découlent d'un principe différent : le pincement et non le frappement de la corde.
Vers la fin du xv" siècle, cette modification se dessine. La petite lame métallique qui percutait la corde du clavicorde est remplacée par
1. C'est William Comish, qui, dans son Treatise hettveenc Trufhe and Information, écrit ces vers naifs :
The clavichord hath a luiicly Kynde, As Ihc wyre is wrested high and low : The; sungc of himself yet newer the les Is true and tunabic, and sing it as il is.
un petit morceau de bois passant à côté d'elle et dans lequel est insérée une plume de corbeau. Celle-ci, actionnée par la touche, vient mettre en vibration le fil sonore. Tel est, en abrégé, le mécanisme de la virginale, deVépinette et du clavecin qui leur succédera.
La virginale ne diffère de 1 epinette que par la forme de la caisse. Rectangulaire chez la première, elle est pentagonale chez la seconde à qui elle donne l'aspect d'une harpe horizontale.
L'érudit humaniste Scaliger nous apprend en sa Poétique l'étymologie du mot epinette : « On avait, dit-il, ajouté aux plectres des pointes déplumes de corbeaux qui tiraient des cordes d'airain une harmonie plus douce. Dans mon enfance on appelait cet instrument clavicymbalo et harpsichorde , mais maintenant il a pris le nom dépinette à cause de ses pointes semblables à des épines. » Olivier de Serres note aussi à cet égard l'emploi des plumes : a Par-après on assortit l'emploi des plumes, selon ce à quoi on les destine, pour les licts, pour les épinettes, pour empenner les flesches, et pour autres usages'. »
La virginale fut surtout en faveur parmi les Anglais. Les femmes principalement en raffolaient. Le célèbre musicographe Burney en définit
I. Suivant G. Becker, l'épinette devrait son nom au Vénitien Spinetti qui l'aurait inventée vers la fin du xvii» siècle ; mais cette étymologic paraît douteuse.
le jeu de façon humoristique : « une égratignure avec un son à l'autre bout ». C était l'instrument favori de la grande Elisabeth, et certains même ont pensé qu'il devait son nom à la « reine-vierge ». Mais ce n'est là qu'une flatterie démentie par l'histoire, puisque le père et la sœur de la souveraine, Henri VIII et Marie Tudor pratiquaient la virginale déjà pourvue de cette dénomination'. Nous pensons, avec le D' Johnson, qu'il faut en chercher l'origine, soit dans la prédilection des jeunes filles pour la virginale, soit dans les cantiques en l'honneur de la Vierge Marie, dont elle murmurait les accompagnements.
En tout cas la virtuosité de la reine Elisabeth paraît avoir été remarquable, à en juger d'après ses recueils de musique qui nous ont été conservés. Les mémoires de Sir James Melville, envoyé auprès d'elle par Marie Stuart en i564, contiennent à ce sujet un curieux passage : Après que la reine eut interrogé l'ambassadeur touchant la beauté de Marie et sa manière de s'habiller, on en vint à parler de son goût pour la musique. Elisabeth, apprenant que sa rivale se récréait volontiers en jouant du luth et de la virginale, demanda si elle
I. llonri VIII f.iisait venir'à grands frais d'Italie des organistes, des luthistes et des joueurs de virginale ot d'épinette. L'un d'eux, Luani de Lcze, qui avait fait à son propre compte le voyage de Venise à Londres dans l'espoir de se voir attacher à la musique du monarque, n'y put réussir et, desespéré, se poignarda. (V. Paul Rcyher, f.cs masi/ues anglais.)
s'en acquittait bien : « Assez bien pour une reine », répondit le prudent gentilhomme. Le soir même, un de ses pairs le conduisit dans une galerie d'où il put entendre la souveraine jouer a admirablement » de la virginale. La royale musicienne s'interrompit au bout de peu d'instants, en apercevant l'auditeur que ses propres ordres avaient probablement amené là.
Shakespeare a chanté la virginale en un charmant sonnet où il célèbre a le bienheureux bois résonnant sous les doigts harmonieux » d'une musicienne aimée, et 1' « accord métallique qui ravit "9 son oreille'. L'épinette faisait partie des instruments dont le Gargantua de Rabelais apprit à jouer. Et en effet elle se répandit rapidement en France. Les protestants s'en servaient pour l'accompagnement de leurs cantiques ; Clément Marot, dans la préface de ses Psaumes, exhorte les « dames de France » à ne plus chanter que l'amour divin, qui, mieux que l'autre.
Fera vos lèvres remuer
Et vos doigts sur les espinettes
Pour dire saintes chansonnettes.
Jean Denis, auteur d'un Traité sur l'accord de l'espinette, daté de i65o, fait observer que c'est
I. Le poète américain Longfellow a évoqué, non sans charme, l'antique épinette :
On Ihe old spinet s ivory kejs It played inaudible mélodies.
(Taies of a wayside iun.)
« le plus bel instrument du monde et le plus parfait, vu qu'il ne se peut faire de musique qu'il n'exprime et n'exécute tout seul ». Il publie d ailleurs une a Table ou sisthesme parfaict pour mesurer toutes les intervales et consonantes du clavier de l'espinette, tant bonnes que mauvaises, » complétée par une amusante critique des poses ridicules qu'affectent les acheteurs d'épinettes lorsqu'ils se mettent à les essayer.
En complétant un passage de la Muse historique de Loret à l'aide d un autre, emprunté à la Vie de Molière, de Grimarest, nous apprenons le secret de la mystérieuse épinette construite par le facteur Raizin, de Troyes, laquelle exécutait tous les airs réclamés par l'auditoire :
Quand on lui dit : « Dame Epinette, « Jouez un peu la Boivinelte, « Jouez ceci, jouez cela, »
Soudain cette machine-là, Sans faire languir votre attente.
Si parfaitement vous contente.
Qu'on croit, avec étonnement, Que ce soit un enchantement.
Le mot de l'énigme consistait en ceci, que l'un des enfants du facteur, enfermé dans la caisse de l'instrument, satisfaisait, grâce à un clavier intérieur, aux demandes du public, lesquelles probablement ne dépassaient pas les limites du répertoire des airs connus. L'épinette régnait encore
au xviii" siècle. En une lettre datée de 176g, Jean-Jacques Rousseau s'adresse à M""^ Boy de la Jour en vue de la location d'un de ces instruments : « Je ne voudrais pas, écrit-il, une patraque, je voudrais une épinette bien en état et tout ce qu'il faudrait, cordes, plumes, marteau, écarlate pour raccommoder ici ce qui pourrait se déranger. »
L'étendue de l'épinette et de la virginale était généralement de quatre octaves et quart, h'arcispineta usitée en Italie se distinguait de l'épinette par ses dimensions plus amples. Il faut aussi nommer le pantaléon (ou pantalon) inventé au début du xviif siècle par l'Allemand Hebenstreit, qui en joua devant Louis XIV. Ce fut, dit-on, ce monarque qui baptisa l'instrument du prénom de son inventeur.
Le clavecin, qui procède des précédents instruments, devait porter au plus haut degré leurs qualités et leurs ressources. Il constitua, une fois pourvu de tous ses perfectionnements, une individualité complète et parfaite.
Il apparaît avec le xvi" siècle (Virdung le mentionne en i5ii),et, outre la différence des formats, se distingue de ses prédécesseurs en ce que chaque touche vient faire vibrer deux cordes au lieu d'une. Vers la fin de la même période, le facteur anversois Hans Ruckers imagine de fabriquer des clavecins à double clavier, ce qui s'était fait déjà pour la virginale. Il en augmente
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rétendue, le nombre des cordes à l'unisson, et obtient, grâce à d'ingénieuses combinaisons, des sonorités plus pleines et plus variées. Cette famille des Ruckers forma une dynastie d'habiles constructeurs auxquels on attribue nombre de perfectionnements dont ils ne furent pas toujours les auteurs. A côté de leurs noms s'inscrit glorieusement celui de Pascal Taskin. qui exerça son art au xviii' siècle. Elève du bon facteur Blanchct, il ne tarda guère à surpasser son maître. Il construit, en 1765, des clavecins à « deux claviers, dont chaque clavier est composé de soixante et une touches, lesquelles font cinq octaves chacune », et recherche diligemment le moyen de donner au clavecin la faculté d expression qui lui manque. C'était une des grandes préoccupations des facteurs, qui s'efforçaient, au moyen de l'installation de « jeux » appeléspar des registres imités de ceux de l'orgue, d'y répondre partiellement. Des rangs de sautereaux supplémentaires étaient ainsi actionnés. a Parmi ceux-ci, les uns ébranlaient des cordes qui, accordées à l'octave des cordes principales, corsaient la sonorité de ces dernières; d'autres les pinçaient à un endroit plus éloigné du point d'attache, d'où un timbre plus profond et plus velouté, — ou bien, garnis de feutre, provoquaient une sonorité sèche. Diversement combinés, ces jeux fournissaient jusqu'à une douzaine de timbres différents, qui assuraient à l'exécution un puissant
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élément de diversité... On aboutit ainsi à plus de vingt changements destinés à imiter le son de la harpe, du luth, de la mandoline, du basson, du flageolet, du hautbois, et d'autres instruments'. »
Après les noms des Ruckers etdesTaskin il sied de citer ceux de Rigot, Cristofori, Nicolas Dumont, Silbermann, Richard Péronard, Faby, Virebez, etc. A ce dernier l'on doit un clavecin qui imitait dix-huit instruments, à l'Anglais Mercia un autre qui reproduisait les sonorités de la trompette et de la timbale. L'Allemand Spath fit plus encore avec ses cinquante changements, auxquels coopéraient des pédales. Mais tout ceci est peu de chose auprès du chef-d'œuvre élaboré à Prague en 1795 par de Blaha, « docteur ès-philosophie et èssciences pharmaceutiques, professeur à l'Université », et qui donnait l'illusion, non seulement des instruments à percussion, mais aussi de la pluie et du tonnerre !
Le règne du clavecin fut long et glorieux-. L'élégante et fragile douceur de son timbre .charmait les auditeurs. Les plus illustres musiciens touchaient le clavecin et composaient à son intention des œuvres que l'on entend toujours avec le plus