‹ Histoire des instruments de musiqueChapitre 19 sur 70 · I. Ernest Closson, Pascal Taskin · texte numérisé non relu

I. Ernest Closson, Pascal Taskin

a. Toutefois, et une lettre de J.-J. Rousseau précédemment citée eu fait foi, l'épinette n'avait point disparu. Le Dictionnaire des arts et métiers, publié à Amsterdam en 1767, nous renseigne à cet égard : <c Les fadeurs de clavecins font aussi des épinettes, qui sont des demi-clavecins à une corde pour chaque touclie. »

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vif agrément; dans son Ar^ de toucher le clavecin, François Couperin en a fort judicieusement parlé : «Le clavecin, dit-il, a dans son espèce un brillant et une netteté qu'on ne trouve guère dans les autres instruments. Il est parfait quant à son étendue et brillant par lui-même... Cet instrument a ses propriétés comme le violon a les siennes. Si le clavecin n'enfle point ses sons, si les battements redoublés sur une même note ne lui conviennent pas extrêmement, il a d'autres avantages qui sont : Xdi précision, la netteté, le brillant et Y étendue.

« A l'égard des pièces tendres qui se jouent sur le clavecin, il est bon de ne les pas jouer aussi bruyamment qu'on le ferait sur cTautres instruments, à cause du peu de durée de ses sons, la cadence et le goût pouvant s'y conserver indépendamment du plus ou moins de lenteur. »

Tout serait à lire dans ce remarquable ouvrage, où l'auteur va jusqu'à indiquer le moyen de se corriger soi-même des « grimaces du visage en mettant un miroir sur le pupitre du clavecin ». Citons seulement ce dernier trait décoché aux mauvais exécutants : « Il faut surtout se rendre très délicat en clavier et avoir toujours un instrument bien emplumé. Je comprends cependant qu'il y a des gens à qui cela peut être indifférent, parce qu'ils jouent également mal sur quelque instrument que ce soit. »

Il y a lieu, à propos du clavecin, de rappeler les

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noms de Hsendel et des Bach, ceux de Purcell, Byrd, Kuhnau, Lully', Chambonnières, Daquin, Dandiieu, Dagincourt, Scarlatti, Frescobaldi, Rameau, des Couperin, etc.

La douceur des sons de cet instrument, surtout en France où, si nous en croyons le musicographe voyageur Burncy, « les plumets sont fort légers et le toucher facile », a fait naître sous le crayon de Voltaire une charmante comparaison, à propos de le muet dans notre langue : « Toutes ces désinences heureuses », écrit-il à Tovazzi, a laissent dans l'oreille un son qui subsiste encore après le mot prononcé, comme un clavecin qui résonne quand le doigt ne frappe plus les touches ». Cette subtile douceur alla, c'est du moins ce que rapporte Martinelli, jusqu'à attendrir le cœur d'un créancier, qu'avaient en vain imploré les supplications d'un musicien son débiteur. Pour invraisemblable que soit l'anecdote, elle n'en démontre que mieux la popularité des clavecins, « à la cour aussi bien qu'à la ville ».

Au xvn° siècle elle est évidente. La Gazette de

I. Les biographes de Lully ont omis de signaler parmi ses œuvres un recueil non daté, intitulé ; « Lessons for the harpsichord or spinet, viz, Allemands, airs, corauts, minuets, sarabands et ziggs, composed by M. Baptist Lully. London. » La première porte cette mention : « Thèse foUowing lessons are composded by M. Lully. u (Weclcerlin, Catalogue de la réserve du Conservatoire.) L'érudit bibliothécaire ajoute cette réflexion ; « Je crois que c'est le seul document où l'on fasse paraître LuU}' comme claveciniste. » L'authenticité de ce recueil demeure au reste douteuse.

Loret nous décrit ainsi un concert du mercredi

saint :

Où les chanteurs les plus célèbres, Violes, clavessins et luths', Chantant psalmes, motets, saluts, H3-nines, antiennes, cantiques, Firent des concerts de musiques Certes assez mélodieux Pour contenter la cour des dieux !

La Fontaine goûtait délicieusement le clavecin, seul ou accompagnant la voix. Il mande à l'ambassadeur Bonrepaux :

J'ai cependant un clavecin.

Un clavecin chez moi ! ce meuble vous étonne. Que direz-vous si je vous donne Une Chloris dont la voix Y joindra ses sons quelquefois?

Il prise vivement le jeu de M"' Certain, élève de Lully,

Dont le rare génie et les brillantes mains Surpassent Chanibonnière, Hardel, les Couperains. De cette aimable enfant le clavecin unique Me charme plus qu'/sis et toute sa musique.

Fénelon a loué la valeur d' « un clavecin bien accordé, exprimant la valeur de ciiaque son ». Et le xvm' siècle aussi aimera ce délicat instrument. C'est lui qui devra seul accompagner la

I. Ceci nous fait souvenir de l'invention du clavecin-viole, en 1600, par Jean Heyden; invention que perfectionna, un siècle el demi plus tard, Ilochfeld en créant le clavecin à archets.

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voix de V Emile de Jean-Jacques, lequel, « luthier aussi bien que menuisier », accommodera et accordera lui-même « un vieux clavecin tout dérangé ». Plus près de nous, qui ne se rappelle la poétique évocation en laquelle Musset nous montre Lucie qui

sur son clavecin

Laissait tout en rêvant flotter sa blanche main !

Mais les triomphes de l'instrument soliste ne doivent pas nous faire oublier son emploi à l'orchestre. En 1607, Monteverde place deux cembali (clavecins) dans son Orfeo; Haindel aussi en utilise deux, chargés chacun d'une partie indépendante. Bach se tenait au clavecin pour la direction de ses cantates, et cet instrument, si utile pour l'exécution delà basse continue, ne se borna pas toujours à ce rôle, mais fit aussi entendre des dessins indépendants. Au reste, Mattheson voyait en lui l'auxiliaire indipensablede la musique, tant à l'église qu'au théâtre et à la chambre. Il observait avec étonnement qu'à Hambourg on avait conservé l'habitude d'accompagner dans les églises, avec « les régales aigres et repoussantes, quand le bruissement harmonieux et gazouillant du clavecin a, sur le choeur, un effet infiniment plus

beau ».

En outre cet instrument contribuait puissamment à maintenir la discipline dans l'orchestre.

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« Leclavecin, auquel nos prédécesseurs ont confié la direction », écrit Philippe-Emmanuel Bach, « peut non seulement remplir les basses, mais encore tenir tout ensemble dans la mesure et dans la justesse. Le son du clavecin tombe dans l'oreille de tous les instrumentistes. Et je sais que les ensembles les moins accordés, composés de musiciens médiocres, peuvent être cependant tenus, grâce aux sons du clavecin... Si quelqu'un se dispose à traînailler ou à précipiter le mouvement, le cembalo le remettra aussitôt dans le chemin ». A partir de 1780 le clavecin est véritablement le maître de l'orchestre. — Mais dès l'apparition des chefsd'œuvre de Gluck il s'effaça pour ne soutenir que le rccitath'o secco de l'opéra italien, et ce fut là le commencement de sa décadence.

Avec le clavecin remplaçant le clavicorde, les a cordes pincées » semblaient bien avoir définitivement détrôné les a cordes frappées ». Celles-ci néanmoins étaient appelées à triompher en dernier ressort, mais après avoir subi nombre de métamorphoses qui, tout en conservant le principe de l'instrument ancestral, en devaient considérablement modifier l'application,

Hullmandel, élève d'Emmanuel Bach et habile claveciniste en même temps que bon compositeur, a écrit, pour V Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, un article sur l'histoire du clavecin qui renferme des vues judicieuses quant à la naissance

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du piano. Après avoir parlé des tentatives, heureuses ou non, qui avaient eu pour but la variété des sons du clavecin, et déploré la complication de ces mécanismes, il concluait en disant :

« Tant de complications dénotent l'imperfection du clavecin. Elles exigent trop d'adresse dans les ouvriers, et trop de patience dans ceux qui exécutent : les ressorts en sont trop gênants et les réparations trop souvent nécessaires, pour que les instruments où on les a entassées ne soient pas très rares. Est-ce d'ailleurs par des imitations fausses et puériles que l'on doit chercher à nous attacher! Un instrument où l'unité, la pureté du son et tous les degrés désirables de force et de douceur parlent au cœur sans blesser l'oreille, remplit bien mieux le but de la musique. » — Cet instrument si éloquemment souhaité, c'est le piano.

Le piano semble avoir été d'abord conçu en Italie, en dépit des revendications de la France et de l'Allemagne. C'est, en effet, le Florentin Bartolomeo Cristofori (ou Cristofoli) qui, en 1711, construisit son gravicembalo col piano e forte, comportant des marteaux suspendus au-dessus des cordes. En somme il avait inventé les trois principaux organes constituant le mécanisme du piano moderne. Un article de Scipio Maffei, dans le Giornale di Litterad d'Italia, les décrivait en des termes que nous transcrivons en les résumant :

« Le marteau : A la place des sautereaux habituels qui produisent le son au moyen d'une plume, on place un registre de marteaux qui frappent la corde par-dessus et dont la tête est garnie de peau de daim. Ils sont envoyés contre la corde avec le degré de force qui convient à l'exécutant.

« U échappement : Le marteau, une fois le coup donné, et avant que le doigt ait quitté la touche, a la liberté de retomber.

« L'ctoufjoir : Quand le clavier est au repos, les sautereaux, garnis de drap, touchent la corde et l'empêchent de vibrer ; mais quand l'extrémité du levier se lève pour pousser le marteau par-dessus, l'autre extrémité où est fixé l'étouffoir s'abaisse et laisse la corde libre, »

D'autre part la Grande-Bretagne met en avant le nom du moine Wood, qui habitait Rome et y aurait construit, en 171 1, un forte-piano bientôt envoyé en Angleterre.

Dans notre pays, nous rencontrons le facteur Marins, inventeur du clavecin brisé, et qui présenta en 17 16, à l'Académie des Sciences, le plan de quatre clavecins à maillets. L'académicien chargé du rapport estima que « tout cela avait paru très bien pensé ». Après quoi il n'en fut plus question. Notons que les instruments présentés par Marins se rapprochent de notre piano carré, tandis que ceux de Cristofori annoncent notre piano à queue.

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L'Allemand Gottfried Sclirôter avait bien, vers la même époque, conçu l'idée d'un clavecin à marteaux: ayant fait part de ses projets à l'électeur de Saxe, celui-ci lui accorda généreusement son approbation, mais sans l'accompagner du moindre subside, en sorte que l'état de gène où végétait le pauvre inventeur l'empêcha de donner l'essor à son invention. Il s'était, ainsi que Cristofori, préoccupé d'assurer le jeu des nuances, et dans une lettre, de longtemps postérieure à ses infructueuses tentatives, on lit ces mots : « En 1717, je construisis à Dresde, après de longues réflexions, le modèle d'un nouveau clavecin avec marteaux sur lequel on ^onwait jouer avec force ou avec douceur. »

Ce fut en Saxe également que Gottfried Silbermann, non sans avoir utilisé les vues de Schrôter, fabriqua les premiers piano-tarte. 11 en établit deux qu'il présenta à Jean-Sébastien Bach. Celuici, après mûr examen, en loua le mécanisme, mais non pas la sonorité qu'il jugea inégale et faible particulièrement dans le registre supérieur. Silbermann ne se découragea point, et parvint enfin, après de laborieux efforts, à enlever l'approbation du maître.

Forkel, dans sa biographie de Bach, nous apprend que le roi Frédéric-le-Grand, fort épris de musique, ayant ouï parler du piano-forte, en fut si satisfait qu'il en acheta quinze et les fit

placer dans les différentes salles de son palais. Alors il invita Bach (dont l'un des fils, Philippe- Emmanuel, était à son service), à venir le voir. Dès qu'il eut appris son arrivée : « Messieurs, ditil à son entourage, le vieux Bach est ici », et il le convia d'essayer les nouveaux instruments, qui dès lors acquirent en Allemagne une place officielle.

Le succès récompensa les travaux de Silbermann. Son élève Jean-André Stein en remporta de non moins notables, et l'approbation de Mozart ne lui fut pas moins précieuse que ne l'avait été pour son maîti'e celle de Bach. Mozart, en effet, adopta ses pianos, et en fît, dans une lettre datée de 1777, l'éloge suivant :

« Dans les passages qui demandent un jeu vigoureux, je puis, ou enlever le doigt, ou le laisser sur la touche ; le son ne se prolonge pas au delà de l'instant où il s'est produit, il ne tremble pas, il ne manque jamais de vibrer, comme dans d'autres pianos. Il est vrai que Stein n'en vend jamais à moins de 3oo florins, mais on ne saurait trop payer la peine et le zèle qu'il déploie... Quand il a terminé un instrument, il y joue toutes sortes de passages, et n'en est satisfait que lorsque tous y sont exécutables, car il ne travaille pas en vue d'un intérêt pécuniaire, mais par amour de l'art. 11 dit souvent : a Si je n'étais pas un amateur si « passionné de musique, ma patience m'aurait

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« depuis longtemps abandonné, mais je veux des « instruments qui soient les auxiliaires du musi- « cien... » Stein garantit la solidité de ses tables d'harmonie. Quand il en a achevé une, il l'expose à l'air, au soleil, à la neige, puis, au moyen de languettes fortement collées, il en bouche les crevasses. Quand une table a été ainsi préparée, elle peut être considérée comme à l'épreuve de tous les accidents. »

La liste serait longue des facteurs qui s'attachèrent à perfectionner le piano, et des travaux qu'ils accomplirent. Nommons cependant les Allemands Streicher et Zumpe. Ce dernier était établi en Angleterre, et commença, vers 1760, à y faire connaître ses petits pianos carrés, au son doux et au prix modéré, qui ne tardèrent pas à être en grande faveur tant sur le sol britannique qu'en France même.

En 1763 Jean-Chrétien Bach vint donner à Londres une série de concerts, et par la perfection de son jeu sur le piano-forte, contribua largement à la diffusion de cet instrument pour lequel les compositeurs commencèrent dès lors à écrire. Le piano sur lequel Gluck composa son Armide est dû à Joseph Pohlmann, et peut nous donner une idée de ceux dont se servirent Haydn, Mozart et Beethoven. On jugera de l'intérêt qu'excitait le nouveau venu, par une affiche placardée à Londres en 1767, lors du a bénéfice » de Miss

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Bricker, et portant cette annonce : « A la fin du premier acte Miss Bricker chantera un air favori de Judith, accompagné par M. Dibdin sur un nouvel instrument appelé le piano-forte^ ».

On aurait tortde croire, néanmoins, queledétrônementdu clavecin par le piano s'opéra sans luttes ardentes et réitérées. En France le mot de Voltaire à M™' du Deffand : « Le piano-forte est un instrument de chaudronnier en comparaison du clavecin », semblait à beaucoup un arrêt sans appel. « Vous aurez beau faire », disait l'organiste Balbâtre à Pascal Taskin, « jamais ce nouveau venu ne détrônera le majestueux clavecin ». Il s'y efforçait cependant, et bien des indices venaient montrer le succès de ses efforts. Vers 1765, Nicolas Séjan écrivait des morceaux, « pour clavecin ou piano-forte », et nombre d'autres compositeurs agissaient de même^ En 1770, le facteur parisien Virbès, organiste de Saint-Germain l'Auxerrois,

I. Il s'agit vraisemblablement de l'oratorio du D'' Arue, exécuté pour la première fois trois ans auparavant. Charles Dibdin, compositeur et chanteur, appartenait alors au théâtre de Covcnt-Garden où le concert précité fut probablement donné.

•j. Témoin les Ariettes choisies mises en .lonales, pointe clavecin ou le forte-piano, puis les six sonates portant la même indication, par J.-C. Bach. Eu 1796 paraissent à Vienne trois sonates pour te clavecin ou piano-forte, composées et dcdiées à M. Joseph Haydn, docteur en musir/ue, par Beethoven. Vingt ans après, ce maître publiera ses sonates, op. loi à 106, avec cette mention v pour le clavier à marteaux ». Mais il s'agissait du piano-forte délinitivement on usage, et dont Bcetlioven, poussé par un sentiment de patrioisme que motivaient les circonstances, s'était plu à germaniser le nom usuel, en un retour vers le passé.

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produisit une sorte de forte-piano qui fut annoncé dans V Avant-Coureur en des termes semblant impliquer un réel progrès dans la structure de l'instrument :

« Le même soir (i5 avril), le sieur Vii'bès fils, âgé de neuf ans et demi, et élève de son père, fera entendre plusieurs morceaux de musique sur un instrument à marteaux de la forme de ceux de l'Angleterre. Cet instrument a été exécuté en Allemagne suivant les principes de M. Virbès. Il rend des sons beaucoup plus forts et plus nets que ceux d'Angleterre, et l'harmonie en est plus agréable et d'un meilleur effet. » Un an plus tard le même journal annonçait que le jeune pianiste avait eu « l'honneur de toucher le forte-piano devant Madame la Dauphine ».

L'origine anglaise des succès du piano-forte pouvait bien contribuer à son extension sur notre sol, à un moment où la littérature et la philosophie anglaises exerçaient sur les nôtres une si grande influence. Le chevalier dePiisla soulignait en ces vers ironiques :

Fier de ses sons moelleux qu'il enfante sans peine, Avec un flegme anglais le piano se traîne, Et nargue, fils ingrat, le grêle clavecin,

Le périodique précédemment cité publiait, en 1771, un à-propos mtituléV Arrivée du forte-piano, dans lequel celui-ci était présenté avec autant

d'enthousiasme que de platitude. Tout d'abord l'auteur l'apostrophait en ces mots :

Quoi, cher ami, tu nous viens d Angleterre ! Hélas ! Gomment peut-on lui déclarer la guerre ?

Puis, sur un mode moins dramatique :

Il est donc vrai qu'enfin je te possède,

Mon cher ami, mon cher piano-forte.

Au plaisir de te voir, tout autre plaisir cède,

Ah ! que tu vas être fêté.

Ah ! comme tu seras goûté ! '

En France, non plus qu'en Angleterre, les facteurs ne demeuraient inactifs. A Paris, des étrangers viennent s'établir à côté de nos compatriotes. Mais leurs noms disparaissent devant celui de Sébastien Erard, arrivé dans la capitale en 1768, et dont la réputation, étroitement liée à celle de son frère, Jean-Baptiste Erard, ne tarda pas à prendre l'essor. La Révolution le força daller chercher refuge à Londres où il fonda une succursale.

I. Le chanteur Albanèse, auteur de cet écrit, récidivait, quatre ans plus tard, en ces termes qui dépeignaient les elTets de son instrument favori :

Du médion [sic) que le timbre est sonore ! Que les hauts sont brillants, que les bas sont profonds ! Ce sont clarinets et bassons, C'est le hautbois, c'est la mandore !

Deux autres écrivains nous montrent en peu de mots la rapide fortune du piano. C'est d'abord le bon Colin d'Harleville :

Parce que je commence à dessiner un peu

Et qu'enfin mon piano me plait mieux que le jeu.

Et plus tard Casimir Bonjour :

Et l'on trouve un piano dans l'arrière-boutique.

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Le compositeur Ignace Pleyel, dont l'établissement à Paris date de 1809, prit également, dans la facture du piano, une place considérable. Après ces noms qui précèdentdeglorieuses et durables dynasties, il convient de citer ceux de Pape, Herz, démenti, Broadwood, Steinway, etc.

Le piano avait adopté et conservé la forme de ses prédécesseurs, avec les cordes disposées horizontalement. Le piano à queue, offrant au point de vue de la sonorité la disposition la meilleure, et le piano carré étaient donc tout d'abord seuls en usage. Toutefois, on avait dès le début du xvii° siècle essayé la construction de clavecins verticaux. Le même principe, appliqué aux pianos, était appelé au succès universel que l'on sait, et qui n'a cessé de s'accroître'.

Tout d'abord il sied de mentionner le cabinetpiano-forte, construit en 1807 par l'Irlandais Southwell et dressant dans une caisse droite ses cordes verticales. Quatre ans après Wornum en réduit la hauteur et en fait le cottage-piano. Encore rapetissé en 1817, il prend le nom modeste de piccolo. En France, la maison Erard avait, dès 1824, avantageusement substitué le piano droit au carré.

L'étude de la mécanique du piano et des innombrables modifications qu'elle a subies selon les époques, les pays et les facteurs divers, entraîne-

I. Le sirenion, du Viennois Promberger, était une sorte de piano vertical.

rait à des développements trop considérables et dont la longueur dépasserait de beaucoup le cadre de cet ouvrage. Quant à donner une liste des instruments plus ou moins bizarres dérivés du piano, il y faut également renoncer. Signalons seulement les pianos à clavier double, mobile, demi-ovale, tournant, renversé; piano à pédalier, piano-orgue, piano-trémolopbone, piano sans cordes, sans fond, piano-girafe à la forme élancée comme celle de ce gracieux ruminant ; piano à sons soutenus, pianoquatuor, piano-lyre, piano- rond, piano- écran, piano-secrétaire, et aussi les pianos à noms d'allure scientifique : diaphonique, diplophone, dittanaclasis, éolique, harmonomètre , mégalophone, mélographe, microchordon, pianographe ; et terminons par le jovial piano à tambourin et à sonnettes \ Au surplus, j'en passe, et des meilleurs! On sait en outre que de nombreuses inventions, d'ailleurs fort ingénieuses, permettent de substituer à l'exécutant un appareil mécanique. Mais l'on peut affirmer, quelles que soient leurs prétentions à cet égard, que Jamais elles ne remplaceront le jeu des doigts bumains actionnés par le cerveau du musicien ^

I. Citons aussi le claviorganum de Zumpe et Buntebart, combinaison du piano et de l'orgue, et le piano-harmnnica n qui file et enfle les sons à volonté, de sorte qu'on euleud le violon, la basse et l'alto », invention due au facteur Tobias Schmidt, lequel se livrait aussi à n des découvertes mécaniques utiles à Ihnmanité u. Ainsi, ce fut lui qui construisit la première guillotine.

•j. On trouvera une fort intéressante étude sur ce que j'appelle-

Pt. 9.

Piano vertical, style Empire.

Musée du Conservatoike de Paki

Pl. io.

Jeu (if tiiiiliros à cluvior (.wiii" siècle).

Petit piano carré, sl\Ie Dmpirc.

Musi'i; vv Consi;kv\toiuk uk Paius

On ne saurait exagérer la place qu'occupe le piano dans la composition musicale. Nous avons parlé de 1 époque de transition qui le réunit au clavecin, son prédécesseur. Depuis lors presque tous les maîtres ont consacré à l'instrument vainqueur unepartdeleurs inspirations. Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, Hummel, Field, Schubert, Mendelssohn, Schumann, Chopin, Liszt, Heller, Grieg, MM. Saint-Saëns, Théodore Dubois, Widor, Lalo, César Franck, d'Indy, Fauré, etc., soit dans la sonate, soit dans d'autres genres plus libres, nous ont laissé d'admirables œuvres. Joint à l'orchestre ou à quelques instruments solistes, notamment ceux à archet, le piano a donné naissance à des concertos, trios, quatuors, quintettes, etc.

N'oublions pas, au surplus, que le « piano peut être considéré sous un double point de vue : comme instrument d'orchestre ou comme étant lui-même un petit orchestre complet », et que dans le premier cas, il apporte à « l'ensemble les ressources qui lui sont propres, et que rien ne saurait remplacer ». Au moment où Berlioz écrivait ces lignes, il était le premier à avoir, en dehors du concerto, employé le piano à l'orchestre, « au même titre que les autres instruments », et cela dans sa Fantaisie sur la Tempête, où deux exécutants jouent sur le même clavier. Mais depuis lors les continuateurs

rai n la psychologie du piano u dans le baron de Stora, d'Haléry (Derniers souvenirs et portraits) .

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ne lui ont pas manqué, et l'on peut tout particulièrement admirer, à ce sujet, MM. Saint-Saëns — , dans sa symphonie en ut mineur, et Vincent d'Indy, dans celle qu'il écrivit sur « un air montagnard ».

Quelques poètes, entre autres SullyPrudhomme, Coppée, André Lemoyne, dans sa Maison déserte :

Que dans un salon vide une corde se brise

La corde d'une harpe ou d'un piano dormant...

Rollinat, qui fit puissamment vibrer, en magnificiant Chopin, « les entrailles d'acier » des grands pianos, et a célébré, en un sonnet, l'instrument dans lequel il voit :

L'intime confident du vrai musicien,

ont essayé d'introduire le piano dans leurs vers, mais, soit qu'on le fasse disyllabique' ou trisyllabique, ce vocable y a mauvaise grâce. Théophile Gautier nous apprend que Lamartine « s'enfuyait à toutes jambes, quand il voyait s'ouvrir un piano». Mais est-ce le piano qu'il fuyait, ou le pianiste amateur'? Quant aux maîtres pianistes, il les goûtait sans nul doute, et les aurait probablement qualifiés ainsi que le faisait sa gracieuse admiratrice M'"® deGirardin, qui formulait ainsi son juge-

a. La raime question se pose à propos de Victor Hugo qui, d'après 'l'hcotlore de Banville, n'aimait pas les pianistes, non plus

ment : « Au piano, Thalbeig est un roi^ Liszt est un prophète. Chopin est un prêtre, Ilerz est un avocat, Kalkbrenner est un ménestrel, M™" Pleyel est une sibylle, Dohler est un pianiste. Quant à Léopold Meyer... il nous a fait l'effet d'un ouragan musical » [Lettres parisiennes du vicomte de Launay) .

Signalons enfin le charmant, épisode consacré au piano par le bon Legouvé en son livre : Nos fils et nos filles. On y trouvera une aimable et judicieuse leçon d'anatomie — matérielle et morale — du familial instrument.

d'ailleurs que les autres musiciens, témoin ces vers d'un rondeau facile :

On cause chez Victor Hugo

Sans redouter nul pianiste.

Tout flûtiste ou violoniste

Est reçu là comme iago.

L'auteur du présent ouvrage a essayé de remettre les choses au point dans un écrit intitulé Le sentiment de la musique chez Victor Hugo [Ftivista musicale italiana, I9i5).

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