‹ Histoire des instruments de musiqueChapitre 59 sur 70 · Divina Commedia [Purgatorîo · texte numérisé non relu

Divina Commedia [Purgatorîo

et jouer des orgues aussi meslodieusement comme je fis oncques. »

Montaigne apprécie la musique ; il se déclare satisfait de rencontrer en Suisse des salons appelés « poêles », tendus de cuir gaufré et ornés de volières, où on joue de l'orgue, de la viole et de l'épinette ». Mais lorgue le touche spécialement: « Il n'est, dit-il, âme si revesche qui ne se sente touchée de quelque révérence à considérer cette vastité sombre de nos églises et à ouïr le son dévotieux de nos orgues. » Marguerite de Navarre les nomme aussi avec complaisance.

Milton, dans le XP chant de son Paradise lost, a chanté l'orgue et ses jeux ; Robert Browning l'a noblement célébré dans sa pièce mystique : The musician and the organ. Mais peut-être est-ce chez Victor Hugo qu il sied de chercher la plus belle description que cet instrument ait mspirée :

L'ardent musicien qui sur tous à pleins bords

Verse la sympathie, L'homme-esprit n'était plus dans l'orgue, vaste corps

Dont l'âme était partie.

La main n'était plus là, qui, vivante et jetant

Le bruit par tous les pores.

Tout à l'heure pressait le clavier palpitant

Plein de notes sonores. Et les faisait jaillir sous son doigt souverain

Qui se crispe et s'allonge, Et ruisseler le long des grands tubes d'airain

Comme l'eau d'une éponge.

■ifi INSTRUMENTS A VENT

L'orgue, majestueux se taisait graveiuent

Dans la nef solitaire ; L'orgue, le seul concert, le seul gémissement

Qui mêle aux Cieux la terre ' ; La seule voix qui puisse, avec le floi dormant

Et les forêts bénies.

Murmurer ici-bas quelque commencement

Des choses infinies.

(Dans l'église de... Les Citants du crépuscule.)

Balzac a pu écrire avec raison que « l'orgue est certes le plus grand et le plus magnifique de tous les instruments créés par le génie humain. Il est un orchestre entier, auquel une main habile peut tout demander ; il peut tout exprimer ». Le poète américain Lowell nous a montré en de beaux vers a l'organiste penché sur son clavier et construisant avec ses doigts errants un pont unissant son chant à la Terre du Rêve ».

L'orgue a aussi servi de thème à de hardies ou piquantes comparaisons. Ainsi Erasme raconte qu'un prédicateur, tonnant contre la mode des plis nombreux dont s'ornaient les costumes féminins, les assimilait à « des tuyaux d'orgue que le diable faisait jouer ». Rabelais nous dépeint, en l'Ile de Quinte-Essence, la jeune dame de « dix-huit cents ans pour le moins », montrant « les orgues desquelles sonnant, faisait ses admirables guarisons. Icelles estoient de façon bien étrange ; car les

I. En i838 le poète entendit dans la catlu'drale de Cologne n un orgue admirable pleurant avec une ineffable suavité » [Le Uhin).

INSTRUMENTS POLYPHONES A RESERVOIR D'AIR 2i3

tuyaux estoient de casse en canon, le sommier de gajac, les manchettes de rubarbe, le suppied de turbith, le clavier de scammonie ». Et Pascal a magnifiquement dit : « On croit toucher des orgues ordinaires en touchant l'homme ; ce sont des orgues à la vérité, mais bizarres, changeantes, variables ; ceux qui ne savent toucher que les ordinaires ne seraient pas d'accord sur celles-là ; il faut savoir où sont les tuyaux. » Ce qu'affirma de l'homme l'auteur des Pensées; Melchior de Vogué, dans son étude sur le Roman russe, le rapporte au style, à propos de cet art où excellèrent Tourguénef et surtout Dostoïewski, « d'éveiller avec une ligne, un mot, des résonnances infinies, des séries de sentiments et d'idées ». Ces mots ne semblent pas « écrits en longueur, mais en profondeur; ils traînent derrière eux de sourdes répercussions, qui vont se perdre on ne sait où ; c'est le clavier de l'orgue, ces touches étroites d'où le son parait sortir, et qui se relient par d'invisibles conduites au vaste cœur de l'instrument, au réservoir d'harmonie où grondent les tempêtes ».

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