CHAPITRE VII
(xi° siùcle.)
§1. D'après unechartede l'évéqueAdalberon Icr,il paraîtrait qu'à la lin du x* siècle, les Juifs pouvaient avoir des biens territoriaux dans le Pays Messin : un certain David fut obligé de restituer à l'abbaye de Sainte-Glossinde de Metz une vigne qu'il possédait. Ce David habitaitsans doute à Metz, car ses coreligionnaires y étaient nombreux, puisqu'ils avaient synagogue et rabbin. Le commentaire nommé Tossaphoth sur le Talmud, au traité Schabbath^ parle de R. Eliezer, fils de Samuel de Metz, qui exerçait ses fonctions dans cette ville, l'an 4535 de l'ère de la création, ou 965. L'évéque Adalberonïl, qui occupa le siège épiscopal de Melz, depuis l'année 984 jusqu'au 15 décembre 1005, époque de sa mort, fut, parait-il, très-favorable aux Juifs, car l'auteur anonyme de la vie du prélat assure qu'ils répandirent des larmes à sa mort 4 . Au commencement du xi e siècle, un clerc s'étant fait juif, au grand scandale de l'Eglise messine, Alpert, moine du couvent de Saint-Simphorin, résuma, dans un livre intitulé : De diversitate temporum, les réfutations et les raisonnements qu'on employait a cette époque pour combatlre « l'incrédulité » des Israélites. C'est un monument curieux, conservé par Eccard dans un recueil des histoires du moyen
Le fait de cette abjuration, que! qu'en soit le motif, est infiniment remarquable, car il prouve chez quelques membres du haut clergé un esprit de tolérance bien rare à une époque où l'on brûlait sans pitié les hérétiques pour la plus grande gloire de l'Eglise et l'édification des fidèles.
Ce que le fanatisme avait engendré là, devint encore pire dans les véritables États du roi par suite des préjugés et des iilécs préconçues, propagées au sujet des Juifs occidentaux que Ton comparait aux Arabes victorieux.
Plusieurs villes de l'intérieur de la France perdirent, au commencement du xi e siècle, par les persécutions, les synagogues qui s'y étaient formées et qui auraient Uni peut-être par rivaliser, sous le rapport des lettres et des sciences, avec celles de Montpellier. Orléans renfermait un grand nombre de Juifs qui désiraient correspondre sans doute avec leurs frères de l'Orient; mais voyant l'exaspération des chrétiens contre les Sarrasins qui s'étaient emparés de la, Syrie, ils expédièrent, dit-on, un messager pour le Levant avec une lettre en hébreu. Tel est du moins l'aveu arraché pur les tortures à un moine hérétique (1010). Sur ces entrefaites, la nouvelle de la' destruction du temple de Jérusalem étant parvenue en Europe, et le bruit s'étant répandu que dans tous les pays on allait anéantir la nation hébraïque, ceux d'Orléans se dispersèrent et se cachèrent, mais leur messager fut saisi à son retour par les autorités et livré aux flammes pour avoir, disait-on, averti le prince de Babylone des parties faibles de la chrétienté 2. Voilà comment toutes lesdémarches des Juifs leur furent imputées à crime. Plus tard, ils y revinrent et habitèrent la Roche -aux-Juifs, et ils y eurent une synagogue, convertie ensuite en chapelle des Templiers, conversion analogue à celle qui eut lieu à
Auxerre en 1204 et à Troyes en 1324, dont les synagogues devinrent des églises.
En maints endroits ils furent massacrés, pillés ou convertis par la violence. Ces troubles paraissent s'être renouvelés sous le roi Henri !«'. Mais Philippe l<* soucieux, non des hommes et de leurs droits, mais de leurs possessions, accordasa protection à ces malheureux. Incorporés primitivement dans les meilleures parties de Paris et d'autres villes, ils y obtinrent des rues spéciales et des quartiers distincts (1060), même en dehors du mur d'enceinte.
Renaud II, comte de Sens, qui succéda à son père en 1012, élait un très-grand partisan des Israélites qu'il favorisait extrêmement. Raoul Glaber assure qu'il se faisait appeler le Roi des Juifs, tant il affectionnait cette nation dont il avait adopté, suivant cet historien, les usages et presque embrassé la religion 3 .
Geoffroi, fils d'Otton, fut son successeur, en 1049, dans le comté de Màcon, où il y avait beaucoup d'Israélites. Ou rapporte de ce com te une anecdote qui dénote chez lui plus de zèle que de lumières. C'était l'usage dans l'église de Màcon de baptiser un enfant le samedi saint à la bénédiction des fonts. Une année, personne n'ayant présenté d'enfant à cette cérémonie, le comte Geoffroi, qui était présent, sort de l'église avec quelques-uns de ses nobles, court au pont des Hébreux et se saisit d'un enfant juif qu'il amène à l'églis», où sur-le-champ il lui impose le baptême. La comtesse Béatrice, femme de Geoffroi, fut la marraine et donna le nom de son époux à l'enfant, lequel, ayant persisté dans la religion chrétienne, se fit moine de Cluni.
Plusieurs seigneurs français se liguèrent avec Guillaume, duc d'Aquitaine, pour aller combattre les Sarra-
8ins d'Espagne, en 1063. L'armée qui marchait sous leur commandement tua sans pitié tous les Israélites qu'elle rencontra sur sa route ; ceux qui demeuraient dans le territoire de Narbonne auraient eu sans doute le môme sort, si le Yicomte Béranger n'eût empêché qu'on ne leur ôtat la vie. Parmi les lettres d'Yves de Chartres, on en voit une du pape Alexandre II, au vicomte de Narbonne, Béranger, tils de Raymond I er , par laquelle il le félicite d'avoir sauvé la vie aux Israélites de ses terres, que dc3 fanatiques, en passant par le Narbonnais pour aller à une croisade contre les Sarrasins d'Espagne, voulaient mettre â mort. Cette lettre est de Tan 106o. L'archevêque Guifred, de Narbonne, n'exerça pas en cette occasion la mémo humanité ; on peut en juger par la lettre qu'Alexandre II lui écrivit dans le môme temps, pour lui prouver qu'on devait mettre une grande différence entre les Israélites qui vivaient paisiblement dispersés en divers pays, et les Sarrasins qui persécutaient les chrétiens.
L'abri tutélaire dont les Juifs pouvaient jouir permit à plusieurs d'entre eux de développer leur intelligence, d'étudier les lettres et de faire tomber quelques-unes des chaînes qui comprimaient l'activité morale de la nation. Judas ben Meir Cohen, dit R. Léon, et Siméon Hagadol, àMayence. tenaient chacun une grande école où se rendaient en foule les jeunes Israélites de l'Europe. Gerson bon Judas, connu aussi sous le nom de Gerson Hazaken (le vieux), né à Metz, à la fin du x« siècle, suivit la direction imprimée aux études bibliques des descendants d'Israël. Il y fit de rapides progrès, fut élevé au titre de grand-rabbin de France, et mérita le surnom de MeorHagoîa « lumière de la captivité. » La chaire qu'il occupait devint célèbre. Après avoir longtemps enseigné le Talmud à Troyes
el composé de nouveaux commentaires sur la Bible, il vint à Worms, en 4030, pour y convoquer un synode de trois cents rabbins qui sanctionnèrent ses institutions, presque toutes marquées au coin de la sagesse et de la philanthropie la plus éclairée. Gerson ben Judas condamnait la polygamie, le divorce, le lévirat 4 .
La jeunesse de notre pays se ressentit particulièrement de la grande influence exercée par cet illustre rabbin. 11 tira de l'obscurité beaucoup d'intelligences précoces qui, sans lui, fussent demeurées incultes. Lorsqu'à sa mort, arrivée en 1040 à peu près, Jacob ben Yakar, l'un de ses élèves, hérita de la chaire du maître , il continua le patronage exercé par lui, et l'école de Troyes vit affluer, comme précédemment, des disciples distingués venus de l'Alsace, de la Lorraine, du Pays Messin et des provinces voisines.
Le célèbre Sigebert de Gemblours professait alors dans la ville de Metz, à l'abbaye de Saint- Vincent. II eut de fréquents rapports avec les Israélites de cette ville, qui l'aidaient dans la correction des nombreuses versions faites sur le texte original de la Bible. Sigebert savait l'hébreu, et la connaissance de cette langue, alors si rare parmi les prêtres, inspirait aux Juifs une confiance qu'ils n'accordaient peut-être à aucun autre chrétien. A la même époque, le savant Siméon ben Isaac ben Abou, disciple du rabbin Alphasi, quitta Mayence, sa ville natale, et vint à Metz , mais il n'y demeura qu'une année et mourut en 1091 , laissant une réputation éclatante, comme sage et comme poète. On le range parmi les meilleurs auteurs à l'usage du rituel journalier et du Machzor\ ses hymnes sont des modèles d'inspiration lyrique ; le morceau qu'il composa, qui se chante encore la nuit du Kol Nidrè, et qui commence par les
mots « C'est toi que je recherche... », est un poème sublime comparable aux psaumes les plus beaux du roi David. Siméon beu lsaac fut inhumé aux environs de l'esplanade de Metz, dans remplacement de l'ancienne citadelle. Les Juifs y avaient un cimetière bien avant qu'on ouvrit celui de la porte Chambière.
Metz n'était pas la seule ville du nord-est de la France qui possédât une communauté juive : il y avait aussi des Israélites à Verdun, car un commentaire sur le Talmud, écrit au x a siècle, parle d'un rabbi Ieh'ie!, de Paris, d'un rabbi Eliezer, de Verdun, en même temps que du rabbi ElieztT, de Metz; Strasbourg possédait un grand nombre de ces exilés, et partout ils subissaient à peu près la môme destinée politique. Serfs sans être attachés à la glèbe, ils obtenaient, moyennant finances, toute la liberté qu'exigeait leur profession. A Metz, ils occupaient, sur le versant oriental de l'ancienne enceinte, une ruegrimpante appelée tour à tour Juerue, Juif-rue, et contre laquelle existait parallèlement la rue d'Enfer, où se trouvait enfoui le trop pk*in de la population juive, avec les marchands forains, baladins et autres mécréants auxquels l'entrée de la ville était interdite. Une synagogue, la plus ancienne que nous connaissions en France, — car elle date du xi e siècle, — occupe la partie inférieure de Juif-rue, et y fixe d'une manière positive remplacement de la première colonie israéiite.
§ 2. — La position des Juifs était bien meilleure dans les parties de l'Espagne (mi avaient pu se maintenir sous des princes chrétiens et résister quelque temps à l'islamisme, jusqu'à ce que celui-ci se fût rendu maitrede toute la Péninsule. Malgré l'inimitié qui régnait entre les chrétiens et les Juifs depuis la conduite injuste des rois visigoths envers ces derniers, les chrétiens respec-
taientceux dont l'importance politique grandissait à la cour des musulmans par leur éducation scientifique, leurs capacités diplomatiques et leur fermeté de caractère.
Pendant quatre siècles, depuis la bataille de Xérès (711) jusqu'aux croisades, les Juifs rentrèrent presque tous dans les contrées qu'ils avaient habitées auparavant, et bientôt Ton vît des communautés nombreuses dans les grandes villes de la Catalogue, d'Aragon, de Léon, de la Vieille et de la Nouvelle-Caslille, et plus tard aussi en Portugal. Les prescriptions des couciles étaient peu observées. Le peuple et les princes espagnols étaient placés si bas sur l'échelle sociale, que le clergé même trouvait avantage à la présence des Juife, car ces marchands seuls donnaient encore un peu d'activité au commerce de l'Espagne et fournissaient des ressources pour la guerre contre les infidèles. Toutes ces raisons expliquent la position importante qu'occupaient les Juifs dans plusieurs États chrétiens, en dépit de la haine qu'on éprouvait pour leur religion; elles expliquent aussi la résistance opposée aux tendances de quelques chrétiens zélés, qui eussent volontiers anéanti ce qu'on appelait t l'incrédulité juive, » C'est ainsi que le clergé refusa d'obéir au roi lorsqu'il voulut massacrer les Juifs pour faire la guerre avec leur argent contre Abulkassem-Ebn-Abad-Almolamad , de Séville, et le pape Alexandre II (1064) loua le clergé pour cette action 5 .
De môme, sous son successeur Alphonse, on trouve les Juifs très-puissants et même possesseurs de privilèges ecclésiastiques, malgré les représentations du pape Grégoire Vil 6 . Leur situation était si agréable enCastille, que beaucoup de Juifs s'y réfugièrent à l'incursion des
Almora vides, sous Joussef ben Taschfin (1089). Des documents précis constatent l'idée favorable que se formait d'eux le roi Pedro, en Aragon, qui combattit les musulmans et les vainquit. Du reste, on pensa que tous les Juifs appartenaient au roi, idée suggérée sans doute par eux-mêmes, ce qui leur permit de compter sur sa protection directe, pendant que l'exercice de la puissance royale à leur égard était limitée par les cortès.
A celte époque, Gordoue avait perdu sa puissance. De regrettables guerres civiles, pour ou contre les usurpateurs, déchirèrent toute l'Espagne arabe et donnèrent naissance à plusieurs royautés. Par suite, les Juifs aussi furent divisés. Ils formèrent des communautés séparées à Saragosse, Valence, Malaga, Tolède et autres grandes villes. Les plus remarquables trouvèrent le repos et le calme à Grenade où subsistait une communauté fort antique. Là, l'Africain Habous, général de l'un des usurpateurs de Gordoue, s'était déclaré régent (101 i) ; puis après un espace de sept ans, retournant dans son royaume, il transmit la royauté à son neveu qui portait le même nom. A la cour de ce Habous II, l'épicier Samuel Lévi de Malaga, fut longtemps, à cause de la justesse de son esprit, confident d'Al-Adif, conseiller privé du roi, et obtint, à la mort de celui-ci, le poste de premier conseiller royal.
«C'était une chose extraodinaire de voir un Juif arriver à la dignité de vizir et intervenir directement dans les affaires de l'Etat 7 . La fortune de Samuel et de son fils doit nous donner une haute idée de leur capacité, en faveur de laquelle Habous et Badis surent braver les préjugés et le fanatisme de leurs contemporains, eton comprendra que les musulmans ne purent voir avec indifférence le pouvoirexercé par un infidèle et l'influence dont les Juifs
jouissaient alors à la cour de Grenade ; il paraît même que cette faveur servit quelquefois de prétexte à d'autres princes musulmans d'Espagne, ennemis de Badis, pour présenter celui-ci comme un impie, indigne de régner sur les vrais croyants. La sagesse et la modération du pieux et modeste Samuel commandaient le respect et lui servaient d'égide contre les manœuvres delà jalousie; peutêtre même Samuel n'avait-il pas pris positivement le titre de vizir. Mais l'orgueil de son fils Joseph, arrivé au faîte du pouvoir, finit par faire éclater l'orage, longtemps contenu, et par amener une terrible catastrophe, le massacre des Juifs de Grenade. La priucipale cause de ce fait n'était que la jalousie des chefs berbers, excitée par l'ascendant qu'avaient pris les Juifs dans le gouvernement de Grenade et alimentée parles fanatiques exhortations d'un poëte musulman, qui enveloppait dans te mêmeanathôme le roi Badis et les puissants Juifs. Mais s'il est vrai que la fortune de Joseph et son ambition excitèrent la jalousie et le fanatisme des musulmans, sa grande générosité ne manqua pas de trouver parmi ceux-ci maint admirateur sincère. *
Cependant Al Hakem provoqua des émigrations en persécutant les Juifs, leur défendit d'avoir des anneaux à la main droite, de monter à cheval, de placer des selles sur leurs ânes ou leurs mulets, et de porter des chaussures ordinaires. Les laïques durent porter des colliers formés de ronds de bois, puis ils devaient porter des anneaux particuliers, se couvrir de vêtements jaunes, s'abstenir de la fréquentation des musulmans, ne louer ni âne, nicharriot, ni vaisseau. Enfin, on rapporte que le barbare tua près de 12,000 Juifs au Caire. Il est certain que la conduite de Hakem causa des émigrations, et probablement elle [désorganisa aussi l'école d'Egypte.
m HISTOIHE DKS ISRAELITES
Lh plupart s'enfuirent àCairowan, où ils cutrùreul en rclalion avec les savants espagnols. Un second Isaac Israeli, appelé comme médecin à Cuirowan par un émir, s'y perfectionna dans son art avec le concours d'un illustre médecin, Isaac ben Àmram. L'érudition espagnole ne fit plus dès lors que croître. Samuel en eut le principal mérite par les nombreux sacrifices qu'il faisait à la science. Il écrivit lui-même sur le Talmud et sur la grammaire hébraïque. Il composa quelques poésies d'un mérite secondaire.
Ce ne fut pas seulement des contrées asiatiques de la Syrie et de la Mésopotamie, mais encore de l'Afrique et surtout du Maroc que les savants arrivèrent et augmentèrent par leur présence l'éclat des nouvelles écoles. Une persécution suscitée dans cette dernière contrée mit le savant Isaac ben Jacob Alfasi (ou de Fea) dans la nécessité de fuir à Gordoue, dans un âge avancé. Il y enseigna le Talmud, et, pour en faciliter l'étude à ses auditeurs, il composa à leur usage un abrégé et un résumé des sentences, en omettant les détails des débats, ainsi que la partie anecdotique. AlTasi fut élu Naguid, ou prince des synagogues, et mourut à Lucena, en 1103, âgé d'environ quatre-vingt-quatre ans. Il avait eu pour adversaire le rabbin Isaac Baruch, surnommé le Mathématicien, parce qu'il avait enseigné les mathématiques au roi de Grenade ; c'est une preuve de la haute opinion que les Maures se faisaient de son savoir. Alfasi et Baruch étaient chefs de deux écoles opposées; ils finirent cependant par se réconcilier.
§ 3. — Pendant quelques siècles les Juifs vécurent aussi en Angleterre, qui était devenue comme la France elle-même, leur patrie adoptive.
Avant l'invasion des Normands, on ne Uouve que peu
de traces de la présence d'habitants juils qui avaient immigré sans doute avec les chrétiens. Le premier mobile de l'immigration a été probablement le commerce d'esclaves, qui a dû être particulièrement vivace pendant la guerre avec les Danois. Quelques renseignements font supposer qu'au temps de Louis le Pieux, les Juifs avaient déjà en Angleterre des biens fonciers. Edouard le Confesseur déclara les Juifs, peut-être selon leurs propres vœux, la propriété du roi(lOU). Cette situation se maintînt par la suite ; la position des Juifs fut celle d'un Etat dans le royaume. Guillaume le Conquérant y introduisit tout le régime de la féodalité, selon le modèle alors en usage. Il ne promulgua pas de nouvelle ordonnance à l'égard des Juifs, quoiqu'à la suite de son expédition/ils fussent venus en grand nombre. Son Gis Guillaume (1089) profondément indifférent en matière religieuse, favorisait en général les Juifs dans son iatérôt, et força même des apostats à revenir au judaïsme, afin de ne pas voir ses revenus diminuer au profil de l'Kglise. Sous la domination d'un prince aussi rapace, les Jaifs pouvaient s'agrandir et acheter notamment des biens ecclésiastiques vacants m profit du roi. Dans les villes, leurs richesses s'accrurent, et un moment, la plus grande partie d'Oxford leur appartint.
Malgré cela, ils n'avaient de cimetière qu'à Londres, où ils durent transporter tous leurs morts ; cela prouve que le roi tenait beaucoup à les concentrer comme ses biens. Ce fut Henri II (U5i) qui leur accorda d'autres lieux de sépulture. Les mesures de rigueur de ce roi contre la noblesse et le clergé furent prolitables à l'industrie des Juifs, dont le roi tira des sommes cxoibitanles, surtout pour la croisade projetée. Par leur for tune ils devinrent de plus en plus indispensables au roi,
qui louait beaucoup de soldats mercenaires. De temps en temps, ils soutenaient aussi des chevaliers persécutés contre les intérêts du roi. C'est là ce qui leur donne i'ap-. pareuce d'usuriers, appliqués seulement au gain. Après la littérature hébraïque, qui faisait leur occupation intellectuelle, un peu isolée du reste des sciences, ils cultivaient la médecine, au grand chagrin des empiriques ecclésiastiques qui les traitaient de sorciers pour les faire mal venir du peuple; on ne manqua pas non plus de les accuser de crucifier des enfants chrétiens. Plus s'amélioraient leurs relations avec les rois, plus le peuple les haïssait sous des prétextes religieux.
Il en fut de môme pour leur situation générale en Europe . Malgré la protection accordée légalement aux Juifs et mise en vigueur dans les cas urgents, la position qui leur avait été faite en dehors de la différence de religion, devait leur attirer divers raalheurs.Dans les ordonnances, il y avait déjà des restrictions à l'activité des Juifs au sujet de leurs biens mobiliers, surtout à l'acquisition de l'argent, car étant exclus de tous les honneurs, ils ne pouvaient guère se préoccuper de briller par des productions intellectuelles et artistiques, ou par des services rendus à l'Etat.
Tout élan était rendu impossible au génie par suite des impôts écrasants et de la pauvreté qui en était le résultat; un membre du judaïsme qui 6e serait particulièrement distingué n'aurait pu vivre que par ses coreligionnairei plus fortunés, déjà chargés de pourvoir à l'entretien des savants, et il n'aurait recueilli que le mépris des dominateurs, parce qu'il n'y avait pas de participation financière à espérer d'eux.
Mais avec l'argent, le Juif acquérait l'importance et l'estime, et devenait effectivement utile à l'État. Avec
l'argent, il pouvait aussi atteindre des libertés plus étendues et établir mainte institution utile. Enlin, avec de l'argent, il était aisé de quitter une localité dangereuse et d'avoir accès dans un asile plus sûr.
Donc, forcés par les circonstances de s'adonner au commerce et à l'industrie de l'argent, les Juifs y furent de plus ep plus enclins, et s'y adonnèrent d'autant plus volontiers, que des lois spéciales leur accordaient à cet égard certains privilèges, et que les guerres civiles des nobles qui les plongeaient dans des dettes sans limite, leur en fournissaient l'occasion. Les Caorsini, association italienne privilégiée pour l'usure, et l'établissement de maisons d'emprunts, ne pouvaient suffire à tous les besoins ; ils prenaient peut-être aussi un taux trop élevé et ne prêtaient que sur garanties incontestables. De bonne heure même, ils furent chassés de certaines contrées, suivant plusieurs édits. Les Juifs pouvaient donc compter d'autant mieux sur la durée de leur industrie. Le taux généralement très-élevé, de 25 et môme de 50 pour cent sinon davantage, autorisé légalement pour les prêts en ces temps hasardeux, engageait bien plus que le revenu précaire de tout autre travail et procurait le nécessaire aux Juifs, même peu aisés, tous habitués à ne chercher que peu de plaisir dans la vie matérielle. Les Juifs devinrent ainsi indispensables aux hommes légers et imprudents, en un mot à tous ceux, grands ou petits, qui les entouraient.
Enfin en novembre 1095, dans le concile de Clermont en Auvergne, présidé par Urbain II, Pierre l'Hermite fit de fortes remontrances au clergé et obtint le décret d'une guerre sainte contre les musulmans. Partout on se prépara à cette guerre.
Mais tout à coup quelques prêtres fanatiques firent en-
HISTOIKte DKS ISRAÉLITES
IciiJre qu'il nVlail pus besoin li'aiïer eu Orient combattre les incrédule* avant d'avoir exterminé ceux qui étaient au milieu des chrétiens. Cette idée gagna bientôt le suffrage de tous ceux qui étaient les débiteurs des Juifs et qui étaient contents de payer leurs dettes d'une manière aussi facile et sans bourse délier. Les croisés s'empressèrent alors de se jeter sur les Juifs et de les massacrer 8 . C'est surtout en Allemagne que d'horribles boucheries eurent lieu, et celle de Spire ne fut pas une des moins cruelles. Dix personnes furent massacrées; une femme, sur le point d'être atteinte par les croisés, se donna la mort pour ne pas tomber entre les mains des assassins. Le reste de la communauté dut le salut à la protection de l'évéque Jean, qui donna asile aux Juifs dans son palais épiscopal.
Lorsque la nouvelle des massacres de Spire parvint à Worms et qu'on apprit que les bandes des croisés se dirigeaient sur celte ville, les Juifs obtinrent la protection de l'évéque, qui les invita à se retirer à l'évéché, où ils aéraient à l'abri de tout attentat. Un grand nombre de Juifs profitèrent de cette bienveillance et furent en effet sauvés; mais ceux qui ne s'étaient pas rendus à l'évéché furent tous massacrés; les rouleaux de la loi furent lacérés et foulés aux pieds.
Le trait suivant est rapporté par Guibert de Nogent : Après la publication de la première croisade, en i09ô, et comme on se préparait à partir pour la Terre-Sainte, les bourgeois de Rouen, réfléchissant sur le grand nombre de Juifs qui habitaient leur ville, se dirententre eux : « Qu'estil besoin d'aller jusqu'en Orient pour attaquer les mécréant tandis que nous avons parmi nous des Juifs qui sont les plus grauds ennemis de Jésus-Christ? > Là-dessus, ils prennent la résolution de les massacrer tous; et les
ayant rassemblés de force ou par adresse dans une église, ils les égorgent, n'épargnant que ceux qui consentent à se faire chrétiens. Guillaume II, comte d'Eu, présent à cette scène affreuse, eut compassion d'un enfant qui tomba entre ses mains, le sauva du carnage, et le remit à la comtesse sa mère qui, l'ayant reçu avec plaisir, lui demanda s'il voulait être chrétien. L'enfant, qui craignait la mort, témcigna qu'il le désirait. Aussitôt on le mène à l'église, où il reçoit le baptême, et prend le nom de celui à qui il devait la vie. Gnibert dit avoir appris ce fait de la comtesse elle même; et il ajoute qu'elle prit soin < de l'éducation de ce néophyte, et lui fit apprendre le latin. Puis craignant, dit-il, que ses parents ne le perverti&sent comme ils Pavaient tenté plusieurs fois, elle le plaça dans l'abbaye de Saint-Germer, où il lit profession et devint un religieux 9.
Jean I«, fils et successeur de Guillaume au comte de Soiseons, en 1099, était, comme Renaud 11, comte de Sens, un grand ami des Israélites. Guibert de Nogent, auteur contemporain, qui dit beaucoup de mal de lui, rapporte ce qui suit : « Il était si porté pour la doctrine perfide des Juifs, que ce que la crainte les empêchait d'exprimer contre le Sauveur, il avait, lui, la hardiesse de le proférer. Mais pour bien connaître l'extravagance de ses discours, on n'a qu'à lire le livre que j'ai écrit contre lui à la demande du doyen Bernaz. (C'est son traité contre les Juifs.) Cet homme, néanmoins, qui se plaisait à élever les Juifs au-dessus des chrétiens, était regardé comme un insensé par les Juifs mêmes, qui le voyaient pratiquer notre religion, tandis qu'il approuvait la leur. »