CHAPITRE Y III
(xu e siècle.)
§1.— La première croisade servit d'exemple aux suivantes; et lorsqu'on 1145, le pape Eugène III exhorta les chrétiens à la croisade et qu'il ordonna à saint Bernard de les prêcher, aussitôt se levèrent des moines féroces qui provoquèrent le massacre des Juifs. Les passions que ces derniers excitèrent, ne purent être apaisées par le prédicateur, qui partout interdit sévôreraeut les massacres des Juifs *. Aussi Jes affreuses scènes de 1096 se renouvelèrent.
Ainsi, le 6 mai 1147, trois Juifs de Bacharat, ayant trouvé protection au château contre les croisés, crureut pouvoir enfin quitter leur asile et retourner à leur demeure. Mais rencontrés enroule par quelques chrétiens traînards des bandes de croisés, ils sont arrêtés ; et sur leur refus de recevoir le baptême, ils sont massacrés. A leur tour, les habitants de Wurzbourg ne voulurent pas faire exception à la règle, et ils se jetèrent sur les Juifs de la ville, massacrèrent le rabbin Isaac avec tous ses disciples; puis, saisissant une jeune fille, ils l'entraînèrent à l'église pour la baptiser, Mais elle refusa le baptême ; on se jeta alors sur elle, on la frappa à coups de pierre et de poings, et on la laissa étendue pour morte sur les dalles même de l'église.
Cependant une femme chrétienne en eut pitié; elle vint au milieu de la nuit, l'emporta dans sa demeure, a soigna et la rappela à la vie. Les autres Juifs s'étaient cachés chez leurs amis chrétiens, et le lendemain, ils se retirèrent au château, où la protection leur fut accordée. L'évêque ayant fait réunir tous les corps et les membres épars, les fit enterrer dans un jardin que la communauté acheta, une fois l'orage passé, et dont elle fit ensuite un cimetière.
Le grand mouvement des croisades, commencé sous l'impulsion du pape, devait être partout funeste aux Juifs; là s'unissaient la barbarie et le fanatisme pour s'acharner contre une poignée d'hommes désarmés, pour les assassiner ou les forcer, l'épée sur la gorge, à se convertir. Pierre, Guillaume et Gottschalk traversèrent Trêves. Aussitôt les hordes sauvages s'élancèrent sur leur proie. Perdus sans espoir, la plupart tendirent le cou au poignard, après avoir sacriliô leurs propres enfants pour les arracher au christianisme ; et l'on vit des femmes et des jeunes filles se jeter dans la Moselle pour échapper aux excès de la soldatesque. Une petite partie seulement de la communauté put se réfugier dans la citadelle, près de l'évôque Gilbert. Celui-ci abusa de la situation des fuyards pour les forcer à adopter le christianisme. Mais plus tard, lorsqu'ils furent délivrés, ils retournèrent au judaïsme 2.
L'exemple une fois donné se communiqua bientôt par toute la vallée du Rhin. Les mêmes soulèvemenls se firent à Metz, à Cologne, à Mayence, à Worms. Dans celte dernière ville, quoique protégés au château par l'évêque, ils furent assiégés par la populace, jusqu'à cequ'ilsse fussent donnés réciproquement la mort ; à Spire, ils se défendirent si vaillamment qu'ils purent être secourus à
temps. La bande que le comle Emico conduisit par le Mein et le Danube jusqu'en Hongrie, commit les mômes excès. D'anciens documents parlent de 5000 Juifs tués là, et de 12,000 dans le reste de la Germanie, ce qui ne parait pas exagéré. Leur véritable protecteur, Rothard, archevêque de Mayence, ne prit pas assez le parti de ces malheureux, peut-être parce que l'orage arriva d'une façon trop imprévue. L'empereur Henri IV agit plus noblement en déclarant à Regensbourg, en séance solennelle, que les baptêmes forcés seraient sans valeur et il lit rendre aux Juifs dépouillés leurs biens. Cependant cel acte de justice ne fut pas exécuté par les grands corps de l'Etat, qui ne songeaient qu'à exercer les plus basses déprédations et des actes d'inhumanité.
Ces malheureuses victimes s'attachaient avec d'autant plus deforce à leur culte. Leurs parents nageaient dans le sang, les enfants étaient étendus frappés de la main du père même, et souvent l'avenir apparaissait encore plus sombre. Les plus détermiués conseillaient d'accepter le baptême, dans la prévision d'un retour prochaio. Dans leurs soutrrances, ils invoquèrent la justice divine et demandèrent au ciel de les venger de leurs ennemis inhumains : ces cris de douleur, poétisés par l'impression du cœur, retentirent dans toutes les synagogues et servirent pendant des siècles à exprimer ces maux inouïs qui se succédaient sans cesse 3 .
La conséquence la plus importante de ces faits, c'est rémigration en masse des Juifs allemands en Silésie, en Bohême, en Pologne, où ces communautés s'accrurent considérablement. Cependant beaucoup de victimes restèrent encore près du Rhin à l'approche de la seconde croisade. Là, le moine Rodolphe (1146) parcourut les villes et les bourgs pour propager, en vue d'une nouvelle
HISTOIRE DES ISRAÉLITES . m
croisade, la proposition de Beruhard de Clairvaux, et en môme temps pour tuer les Juifs comme ennemis du christianisme, ce qui était contraire à sa pensée. Cette fois, la plupart des Juifs échappèrent au carnage par la fuite en Franconie, en Souabe, surtout près de Nuremberg 4 . Bernhard condamna la conduite de Rodolphe et le fit enfermer dans un cloître. L'empereur Conrad III plaça les Juifs sous la protection du royaume. Mais déjà un grand nombre d'entre eux étaient tués, et le pape Eugène III avait accordé aux croisés et aux pèlerins la remise de toute dette juive, et ainsi les Juifs dépouillés durent contribuer aux Irais de la croisade. Toutefois les préparatifs de la troisième croisade furent moins sanguinaires (li88). L'empereur Frédéric, averti à temps par des troubles à la suite desquels les Juifs de Bclfort lurent tués ou chassé», eut soin de protéger les autres.
La protection officielle du gouvernement les sauva de nouveau. Dans les environs de Spire, on trouva un chrétien assassiné (1196), et alors comme toujours, on en • jeta l'accusation sur les Juifs. La populace se souleva et commença par profaner la tombe de la fille duR.Isaac Ben Aschera-Levi. On retira le corps de la morte qu'on pendit sur la place du marché pour l'insulter. A force de saerilices et d'argent, le malheureux père parvint à la ren :re à la tombe. Mais le lendemain, la populace revint assaillir la maison du rabbin, qui fut tué avec huit aulre? Juifs. Le reste des Juifs ne pouvant espérer de salut par suite de la connivence qui existait entre les assassins et Téveque de Spire, se retirèrent en masse dans la synagogue et s'y barricadèrent. La nuit, ils purent fuir de la ville, grâce au secours que leur apporta un Juif de Boppard, ' Hiskia Ben Ruben. Sa proie étant emevée, la populace deviut furieuse, et de rage elle incendia la synagogue ;
les livres de la loi furent lacérés, foulé3 aux pieds et toutes les maisons pillées.
Mais aussitôt qu'Otton, frère de l'empereur Henri VI, apprit ces actes, il s'approcha de la ville de Spire ; il dévasta les villages, campagnes et forêts qui appartenaient à l'évéque et aux bourgeois de la ville. Quand on vit les Juifs si puissamment protégés, on changea de conduite : les principaux meneurs et assassins furent pris, les Juifs dédommagés de leurs perles, la synagogue et leurs maisons reconstruites aux frais de la ville. Sept jours après, quelques chrétiens se jetèrent sur les Juifs de Boppard et en tuèrent huit. Olton revint les défendre ; mais cette fois, il Ht un exemple en les punissant d'une manière terrible : deux coupables eurent les yeux crevés. Quelques mois après, Henri VI condamna les bourgeois de Boppard à payer 300 marcs à Hiskia Ben Ruben 5.
§ 2. — Malheureusement, ce ne furent pas là les seules iniquités. Un Juif de Blois, allant un soir faire baigner son cheval dans la Loire, rencontra sur les bords un écuyer s'y rendant dans le même but et dont le cheval, effrayé tout à coup à la vue du vêtement blanc que portait le Juif, devint rétif et refusa d'aller à l'eau. Le domestique, connaissant la haine de son maître (un chevalier de la ville) pour les Juifs, rentra à la hâte et raconta qu'il avait vu un Juif jeter à l'eau un chrétien assassiné par lui, qu'il avait évité ce Juif dans la crainte d'être tué lui-même et que le cheval avait fpour cela refusé le bain. Le chevalier, qui avait une haine secrète pour une femme juive du nom de Pulcelina, fort estimée du comte de Chartres, résolut de profiter de cette circonstance pour se venger d'elle. Il se hâta de raconter le fait au comte Théobald, et formula l'accusation que les Juifs avaient tué, pour Pâques, un enfant chrétien dont le corps venait
d'être jeté à l'eau. Le comte fit aussitôt incarcérer tous les Juifs; Pulcelina seule demeura libre. Elle aurait pu peut-être sauver ses frères, si ses tentatives n'eussent été circonvenues par la jalousie de la comtesse. Le comte leur demanda une rançon, pour laquelle ils offrirent 180 livres en créances et 100 livres au comptant. L'offre était acceptée, lorsqu'un moine prétendit qu'il s'agissait de religion et qu'il fallait juger, puis punir. Faute de preuves et en présence d'un seul accusateur peu digne de foi, on l'éprouva par l'eau ; on le mit sur la rivière dans une barque, et comme il échappa, on lui accorda créance. Les Juifs furent condamnés, le 26 mai 1171, à périr par le feu : ceux-là seuls qui se convertiraient auraient la vie sauve, mais un très-petit nombre eurent recours à ce moyen. Trente-quatre hommes et dix-sept femmes moururent, et parmi elles.Pulcelina Lorsque R. Tam apprit ce fait, il écrivit aux Juifs de France, d'Anjou et du Rhin pour les prier de jeûner en ce jour (20 siwan), ce qui fut fait.
C'était la coutume à Béziers, la veille du dimanche des Rameaux, de faire un appel au peuple à la fin du sermon, de parcourir aussitôt les rues juives et d'y jeter des pierres. Annuellement, après cette exhortation, des cruautés infinies avaient lieu, jusqu'à ce qu'une ordonnance fût enfin mise en vigueur selon laquelle, au dimanche des Rameaux, l'archevêque devait recevoir en échange une somme d'argent; puis les pierres cessèrent de tomber. Bientôt après, les Juifs furent débarrassés de leurs ennemis, à la suite d'une enquête.
Raymond Trencavel, vicomte de Béziers, ayant été assassiné, on accusa aussitôt de ce crime les Juifs, dont on incarcéra les principaux et les plus riches. Mais, après des recherches minutieuses, on acquit la certitude et la
preuve de leur innocence, et on les relâcha. Au mois de février 1170, Roger H ayant acquis la preuve que cet assassinat avait été commis par suite d'une conspiration de» habitants de Béziers, en incarcéra une partie et fit pendre les autres à des potences, a On ne fit quartier qu'aux Juifs qui apparemment n'avaient pas trempé leur* mains dans le sang de Trencavel 7 . » Celte apparence d'innocence doit être regardée comme une certitude, car les Juifs, à cette époque, n'étaient pas assez aimés, pour qu'on les épargnât sur une simple apparence. [Les Juifs obtinrent encore plus de calme par suite des guerres, ou plutôt des violences des catholiques envers les Albigeois.
Ce n'est pas à dire que les gouvernements aient autorisé ces massacres. Par une charte donnée au château de Montélimart, le 3 août 1178, l'empereur Frédéric Barberousse confie à Pons, évôque d'Avignon, ceux d'entre les Juifs de cette ville qui sont reconnus appartenir spécialement à la chambre de l'empereur, afin qu'ils fussent plus tranquilles et mieux défendus; il prend aussi sous sa protection les autres Juifs de cette ville, ou ceux qui se décideraient dans la suite â l'habiter. « Ce que nous faisons surtout, dit la charte, dans l'intention de délivrer ces mêmes Juifs des .vexations des comtes et des nobles, et quelles autres personnes que ce soit, et de pouvoir retirer des mains dudit évéque la défense inhérente à notre dignité, s'il ne les défendait pas convenablement. »
Il en est de même du pape Innocent III : par l'une de ses bulles, il autorise le vol, sous prétexte de ne plus permettre de relations entre Juifs et chrétiens. Mais ses intentions hostiles ne vont pas jusqu'à attenter à la vie de3 Juifs. Cela résulte nettement de sa lettre du 16 septembre 1199, dictée en faveur des Juifs, par laquelle il défend de les forcer à recevoir le baptême, de leur ôler
tours biens par la violence, de les troubler dans la célébration de leurs fêtes, d'exiger d'eux des services qu'ils ne devaient pas, de prendre quoi que ce soit de leurs cimetières, ou de déterrer leurs morts. (Cela avait doue lieu I)
Malheureusement, l'on réprimait les prédications paciliques d'ecclésiastiques généreux, comme celles de Bernard de Clairvaux, dont la voix retenait jusqu'en Aile- magne -, on inventa l'a6sertjon mensongère d'un fait que Ton disait habituel aux Juifs, savoir la crucification d'un enfant chrétien la veille de la féte de Pâques ou le Vendredi-Saint. Toute la cour de Louis VU y ajouta foi, encouragé pur la lettre remplie de haine contre les Juifs que lui adresse, en 1446, l'abbé de Cl uny, Pierre dit le vénérable.
Cependant, ce roi ne leur fit subir qoe des restrictions peu importantes, qui ne furent instituées qu'afin de surveiller le commerce. Mais Philippe-Auguste, par son zèle pour l'Église, crut devoir sévir davantage.
A peine son père est-il mort, Philippe- Augus le fait incarcérer tous les Juifs. Il comptait recevoir d'eux une forte somme comme rachat de leurs personnes; et, pour qu'aucun d'eux ne s'échappât, il avait donné ordre de les arrêter le jour du sabbat. Ils se rachetèrent, en effet, au prix de 15,000 marcs d'or (19 janvier 41SQ). Ce fut le prélude de ce règne si malheureux pour les Juifs. L'année n'était pas écoulée qu'il déclara nulles toutes les dettes de chrétiens envers les Juifs, à la condition que le cinquième de ces dettes serait payé au roi. C'est à l'instigation de Bernard, d'un ermite de Vincennes, qu'il agit ainsi ; cet ermite lui démontra que ce serait là une œuvre agréable à Dieu (et au Use!). Mais là ne s'arrêta pas Philippe-Auguste : il fit plus que réduire les Juifs à la misère, il les
exila, cl donna un édit en 1181, par lequel les Juifs devaient quitter le royaume avant la Saint- Jean. Auparavant, on les pilla.
Lorsque parmi les gages on trouva aussi un riche crucifix et un évangile dans un étui précieux, le roi décida de ne plus souffrir les Juifs dans le pays. On leur accorda comme limite temporaire d avril à juin pour quitter le territoire. Mais avant de faire connaître cet ordre aux Juifs/ on entoura de soldats leur synagogue un samedi matin, on pilla toutes leurs possessions dans leurs maisons, et on ne leur laissa que les ustensiles de peu de valeur. Ils furent vivement frappés. Leurs tentatives et leurs prières pour rappeler cet ordre restèrent infructueuses. Ils partirent, à l'exception de quelques-uns" qui préférèrent le giron de l'Église. Leurs maisons furent vendues, et quarante-deux fabriques de draps et de cuirs à Paris furent données à des fabricants chrétiens. On s'imagine aisément combien l'industrie et tous ceux qu'elle nourrissait durent souffrir de ces mesures. Le roi put s'emparer de leurs maisons, champs et vignes, et de tout ce que les malheureux Juifs possédaient encore, et il lit transformer les synagogues en églises 8 . Par un ordre daté de septembre 1206, il règle les obligations contractées par les Juifs et le prêt fixé à 2 deniers pour livre par semaine (16 p. O/o). Toute obligation, payée au gré du débiteur devra être scellée par le bailli ; le gage ne pourra être ni un vase sacré, ni un vêtement ensanglanté ou mouillé récemment; le sceau des Juifs sera gardé par deux hommes de probité et assermentés; enfin une seule personne rédigera les actes au profit des Juifs. Cette constitution est renouvelée en février (1218) 9.
L'ordonnance ne mentionne pas le nombre des localités atteintes par elle, ni celui des Juifs émigrés, ni le nouvel
emplacement qu'ils se choisirent. Elle ne concernait sans doute que Paris avec ses environs, et les Juifs se rendirent probablement dans les baronnies avec des trésors secrets; puisque plus tard on les retrouve là, et nréme placés sous la protection ou l'influence du roi. Les communautés de la Provence étaient surtout nombreuses; et l'on mentionne encore dans cette contrée des préposés juifs.
§ 3. — Les Juifs anglais avaient joui d'une paix profonde jusqu'au jour du couronnement de Richard Cœur de Lion (3 septembre 1189). En revenant de l'église, le roi reçut dans son palais toutes les députations de citoyens, et entre autres celle des Juifs, composés d'hommes très-riches et très-estimés, qui venaient présenter leur don de bienvenue. Un prêtre fanatique qui se trouvait là, Barduin, archevêque de Cauterbury, jaloux peut-être de la beauté du don, fit observer au nouveau roi qu'il ne devait pas accepter de présents des Juifs et qu'il devait même les faire sortir de la salle, parce qu'ils avaient perdu, selon lui, tout droit à de pareilles grâces par leurs fautes. Richard, sans penser aux conséquences d'une pareille exclusion et ne voulant pas froisser les chefs de l'Église, se soumit aux remontrances de l'archevêque. Mais les domestiques du palais, qui reconduisirent les Juifs, crurent par cela môme être autorisés à les maltraiter; et le peuple de la rue, à son tour, se mit à poursuivre les députés juifs à coups de poings et de pierres.
Aussitôt le bruit se répandit dans tout Londres que le roi désirait leur massacre, et la populace ameutée par les moines se jette sur leur quartier. Mais les Juifs avaient eu le temps de se barricader chez eux ; la proie semblait échapper, lorsqu'on résolut d'incendier toutes les maisons et de détruire ainsi toutes les créances sur les chrétiens.
Un grand nombre de Juifs fuient massacrés, d'autres se donnèrent eux-mêmes la mort pour échapper au baptême qu'on voulait leur imposer; le R. Jacob Tain d'Orléans périt en ce jour. Uu seul accepta le baptême; ce fut Benedic d'Yoïk, un des députés à qui la peur avait tourné la tôle et qui, 1 émeute une fois apaisée, demanda au roi la permission de retourner à son ancienne loi, La plupart des maisons lurent incendiées et les synagogues détruites. Le lendemain, Richard ayant appris ce qui s'était passé, fit arrêter et juger les principaux meneurs; et, pour empêcher que la nouvelle de ce massacre ne donnât occasion aux chrétiens de son empire à l'imiter, il envoya de suite en Normandie, en Poitou, et dans le reste de son royaume des exprès, pour que les autorités s'opposassent à de pareils soulèvements.
Ce fut là le premier acte de ce fanatisme qui dut coûter aux Juifs d'Angleterre taut de sang et de persécutions. Le plus important est celui de York, le 16 mars 1190.
« Le vendredi avant le dimanche des Rameaux, dit Fleury, les juifs d'York, au nombre de cinq cents, sans compter les femmes et les enfants, s'enfermèrent, par la crainte des chrétiens dans la Tour, malgré le capitaine et le vicomte, à qui ils refusèrent de la rendre ; et ceux-ci excitèrent le peuple à les attaquer. Les Juifs se voyant pressés jour et nuit, offrirent une grande somme d'argent pour se retirer la vie sauve; et comme le peuple ne voulut pas le permettre, un d'entre eux leur conseilla de se tuer les uns et les autres, ce qui fut exécuté.
» Chaque père de famille prit un rasoir dont il coupa la gorge à sa femme, à ses enfants, ensuite à ses domestiques, enfin à lui-même. Quelques-uns jetèrent les corps morts au dehors sur le peuple, d'autres les enfermèrent dans la maison du roi, où ils les brûlèrent avec le hâli-
ment. Ceux qui rcsti-rciit après a\o:r lué les autres furent massacrés par le peuple. Pendant ce temps quelques chrétiens pillaient et brûlaient les maisous des Juifs. Ainsi périrent tous les Juifs d'York; et leurs papiers élant brûlot, les chrétiens se crurent quittes de ce qu'ils leur devaient. >
Ce récit fait par un ecclésiastique chrétien, d'après les sources chrétiennes, en dit assez pour qu'il soit inutile de faire ressortir ce qu'il y eut de barbare et d'inhumain dans tous les cœurs de ces misérables, que l'intérêt seul guilait et qui, pour un pareil acte, ne furent pas môme troublés dans leur criminelle quiétude. Est-ce pour avoir lai-sé de pareils crimes impunis que Richard fut surnommé Cœur de Lion? Le nom de tigre eût été mieux appliqué **.
Toutes les transactions étaient faites au profit du roi qui se réservait aussi le droit d'arbitrage. C'est ce que lit publiquement le roi Jean, avec toutes sortes d'égards personnels pour quelques Juifs particuliers et des faveurs exceptionnelles pour les communautés, en vue du commerce (1199). Il étendit leurs droits commerciaux, leur accorda un directeur religieux, chargé en même temps des fonctions àejusticiaire, et les dispensa de toute imposition pendant leur voyage. Pour obtenir le laisser-passer, déjà vu avec déplaisir par les barons mécontents du royaume, les [Mîs payèrent 4000 marcs. Toute la conduite de Jean envers eux, avait pour effet de s'en servir comme d'une machine de guerre contre les barons. Son but principal fut d'endetler les barons envers les Juifs, puis d'enlever à ceux-ci le bien hypothéqué ou le paiement. Lorsqu'ils se furent installes peu à peu dans le pays, et que le roi fut exposé à de graves inquiétudes par suite de ses malheureuses guerres, il les fit empri*
sonner el ne leur enleva pas seulement tout ce que Ton trouva, mais les obligea par des tortures à donner leurs biens cachés. Le roi mit au supplice pendant sept jours un habitant juif de Bristol et lui fit arracher chaque jour une dent, jusqu'à ce qu'il en obtint la somme; refusée auparavant 12 de 10,000 marcs d'argent; telle était la cruauté du roi qu'il ne se calmait pas devant celte résistance et que sa soif dominait tout sentiment d'humanité. Probablement, celle tyrannie, dont les Juifs ressentaient seuls les effets, était dirigée contre les barons, auprès desquels ils rcmetlaient leurs trésors, pour les arracher à la rapacité du roi. Par Jean, ils devinrent donc riches pour un moment, puis on les plongeait dans une misère d'autant plus affreuse qu'elle était subite.
§ 4. — En revanche, on vit fleurir à la cour d'Alphonse VIII plusieurs juifs, tels que Don Samuel ben-Jaes et Moïse ben-Aboudal après le ministre des finances Joseph ben-Abou Bost d'Êgica, distingué par ses hautes capacités politiques et renversé probablement par une intrigue de Martin, archevêque de Tolède ; comme Martin lui-môme mourut en qualité. de traître, sa haine contre les Juifs resta sans effet.
Dans le royaume portugais nouvellement organisé, la situation ne fut guère moins favorable (1181). On trouve déjà, quelques années après, que Sancho I er protégeait les Juifs contre la rapacité des chevaliers de la t Croix anglaise* 3 , » qui, l'année précédente, avaient commis eux-mêmes des horreurs effroyables en Angleterre, ou les avaient provoquées; ils débarquaient en ce moment sur les côtes du Portugal pour y continuer leurs déprédations (1190). Dans les autres provinces, c'est-à-dire celles du nord-est, comme la Navarre et la Catalogne, jusqu'au-dessus des Pyrénées, les Juifs étaient placés
sous la domination des vassaux des rois d'Aragon et se trouvaient môme presque indépendants sous les comtes de Toulouse.
En outre, le clergé les estimait partout et les protégeait môme contre la violence, comme par exemple à la prise de Tolède, lorsque les chevaliers commirent sur eux des excès sans bornes. Aux entreprises tentées contre eux par quelques évôques, le pape Honorius III opposa des remontrances pleines de succès.
Il en résulta, comme on devait s'y attendre, un calme qui profita à la littérature. Les deux disciples d'Alfasi conservèrent florissante l'école de Lucène, Joseph ben- Megas comme talmudiste, Baruch encore plus comme linguiste et philosophe, vers 1160. Le second fat en môme temps professeur d'Abraham ben-David qui se fit connaître comme historien; le premier, qui survécut à son ami, devint plus célèbre par son disciple Maïmon, qui occupa plus tard de hautes fonctions à Cordoue et qui eut la gloire d'avoir pour (ils le célèbre Maïmonide.
Du reste, toute cette époque, abstraction faite de quelques tristes événements, est remarquable par ses hommes de génie, ses poètes, ses philosophes, ses grammairiens, ses dialecticiens, ses linguistes, autant que par ses rabbins; on admire d'autant plus ce tableau qu'il est en contraste avec l'état du judaïsme dans les autres parties de l'Europe, livrées eu proie aux croisés. Parmi cette foule d'esprits distingués, on en remarque particulièrement quelques-uns; ce sont : d'abord Juda Halévy, dont le mérite poétique égalait ou dépassait môme, selon quelquesuns, celui de Salomon ben Gabirol. Son style est assez pur, ses vers ne sont point forcés, et contiennent un profond sentiment de la poésie; il est plein de feu dans ses actions de grâce, louchant dans ses plaintes, élevé dans
ses épopées. Peut-être laissent-elles à désirer à cause des jeux de mots et de la versification, qui est d'un genre étranger à la langue hébraïque. Il laissa un monument plus solide de sa gloire, le Cozari, œuvre écrite en arabe et traduite de bonne heure en hébreu (1169) par Juda Ibn-Tibbon, destinée à défendre le judaïsme contre les attaques des karaïtes, des chrétiens et des musulmans. La conversion du roi de Cozares Boulan et ses conversations avec sonconlident sur la religion, forment le cadre dans lequel l'auteur présente sous forme de dialogue, suivant la scholaslique d'alors, sa philosophie théologique. Cet ouvrage est plus intéressant comme document littéraire, que par le fond. On raconte que cet écrivain voulut visiter Jérusalem, et que se trouvant devant les murs delà ville, il entonna un chant de deuil et fut tué par uu écart subit d'un cavalier arabe (vers (1130).
Bien au-dessus de celui-ci on plaça, pour son vrai mérite, Abraham ben-Meir ben-Ezra de Tolède, nommé ordinairement Ibn-Ezra (à peu près de 1090 à 1170), issu d'une famille qui avait eu le bonheur de donner le jour à beaucoup desavants; c'était un homme d'un esprit admirable et d'une grande érudition. Il était fort versé dans les deux langues classiques, il maniait avec une certaine facilité la philosophie aristotélico-arabe; le domaine du rabbinisme avec toutes ses minuties lui était familier, et il dut avoir connaissance de l'astronomie et des mathématiques, autant que celles-ci étaient indispensables pour la philosophie. Ces connaissances étaient dominées par son esprit fougueux, se révélant dans ses écrits par des détails spirituels; tout cela se montre dans son commentaire sur la Bible qui est le plus beau souvenir de l'érudition rabbinr que et de la critique à cette époque.
Ce savant, qui fut, dit-on, gendre de Judas Halévy,
resta sans fonctions, et en fut d'autant plus libre dans ses travaux pour l'exposition Je ses recherches. Par nécessité, il dut voyager : il visita l'Italie, la Grè^e, la Palestine, d'autres contrées de l'Orient, et môme l'Inde, s'il faut en croire une certaine relation. Ses œuvres portent en effet la trace d'une expérience due à ces voyais lointains et multiple?. Outre ses commentaires sur l'Écriture sainte, il écrivit de petits poëmes, des contes et des traités de linguistique [Moznaim, Çahouth, Sapha berourâ). Son style est aisé, quoique parfois, à force de concision, la clarté des expressions laisse à désirer ; mais au fond, le sujet devient clair par la netteté de l'exposition, et ses objections font voir le côté faible de ses contradicteurs. Ses écrits peuvent nous donner une idée de la liberté de penser, telle qu'elle était alors admise et pratiquée par les rabbins même les plus sévères, parce que la vie de cet écrivain a toujours été un modèle de piété sincère, exempte de reproches. Il mourut, dit-on, dans l'île de Rhodes, âgé de plus de soixante-dix ans.
Parmi ses contemporains, et à côté de Salomon Parchon, surtout célèbre par son Dictionnaire hébreu, on remarque la famille de Kimchi, le père et ses deux fils. Joseph Kimchi ben-Isaac, nommé Mestre Petit, quitta l'Espagne après la persécution des Almohades. Il se rendit à Narbonne et y vécut jusqu'au dernier quart du xu« siècle. Il porta toute son attention sur les éléments et la formation de la langue, qu'il traita selon la méthode des grammaires européennes, osant le premier s'écarter des systèmes arabes, suivis jusqu'à lui, pour donner sur l'Écriture sainte, des explications claires et des traductions simples. Envisagé à ces deux points de vue, il fraya pour ses compatriotes une voie nouvelle, surtout pour une époque à laquelle personne n'avait connaissance des
services littéraires rendus par d'autres écoles. Il essaya aussi ses forces dans quelques traductions et dans quelques poésies ; mais son véritable mérite consiste dans ses œuvres linguistiques, répandues par ses fils et appréciées par ceux qui faisaient des recherches analogues; elles ne sont parvenues à la postérité que mutilées et n'ont été conservées qu'incomplètement 14 .
Ses deux fils, l'alné Moïse, et l'autre bien plus jeune, David, marchèrent sur ses traces ; le frère cadet est estimé et loué à juste titre. Un petit livre du premier, une sorte de méthode de logique (Schebilè daath) a acquis une certaine importance, parce que Eliahou Bachour s'en est occupé. Celui-ci acquit plus tard une grande renommée dans le cercle des savants chrétiens. Diverses explications des livres bibliques par cet auteur se sont propagées plus tard, parce qu'on les a confondues parfois avec les œuvres d'Ibn-Ezra, sous le nom duquel elles se trouvent jointes aux éditions de la Bible, surtout pour les livres d'Ëzra, de Néhémie et des Proverbes. Il en résulte que ces livres nous ont été transmis sans porter le nom de leur véritable auteur. On a aussi de lui quelques poésies, comme de la plupart de ses contemporains, mais elles sont un d'ordre inférieur.
Cependant, le principal mérite de Moïse est d'avoir été le maître de son frère David, que l'on considère comme le premier linguiste de son temps, et dans les siècles suivants l'attention se tourne encore vers lui. On connaît ses œuvres remarquables : ce sont une grammaire et un dictionnaire réunis sous le nom de Mikhlol (recueil), outre ses interprétations sur les livres des Chroniques et dos Prophètes; son explication de la Genèse nous est malheureusement parvenue incomplète. On reconnaît en lui partout l'homme qui tranche par un jugement net des
opinions opposées, guidé suns doute par l'influence d'Ibn- Ézra et de son autre contemporain Maïmonide, dont il connaissait les œuvres. Il manifeste clairement une tendance analogue dans ses commentaires, et c'est à cause de ses opinions hardies, que le médecin Judas Alfachar s'est élevé contre lui. A l'époque de la querelle de 1232, dont il va être question plus loin, il est déjà un vieillard très-avancé en âge; mais l'année de sa mort n'est pas fixée.
Dans ce même siècle, on vit fleurir le savant universel Raschi (abréviation de R. Salomon Uschaki), né à Troyes en 1104, qui après avoir parcouru l'Asie et toute l'Europe méridionale et orientale, se rendit en Allemagne. Le fruit de ces voyages se révèle dans ses commentaires sur la Bible et sur le Talmud, où se trouvent des mots français, latins, italiens et môme arabes oupersaus. Ce rabbin, qui était à la fois médecin, astronome et grammairien, eut le bonheur de sauver ses coreligionnaires de la Bohême d'une persécution imminente. Il intercéda en leur faveur auprès du duc Vladislas, qui conçut de l'estime pour Raschi, probablement parce qu'il avait guéri à Jérusalem l'évêque d'Olmiltz. Le duc le reçut avec bonté plusieurs fois, et dès lors les Juil's de Prague purent cultiver en paix la religion de leurs ancêtres.