CHAPITRE YI
(xe SIÈCLE.)
§ i. — Le caractère dominant au commencement du x° siècle se manifeste dans la tendance littéraire des esprits, qui se propage partout. La linguistique formait l'étude de prédilection en Orient, et les Arabes enviaient tellement les Juifs distingués, que le grammairien arabe Mazeni, sous Watek-Billah. en 913, refusa à un Juif de lui donner des leçons pour cent pièces d'or*. Il prétexta que ce serait un péché d'instruire un Juif. Ces tendances ne devaient pus être favorables aux rabbanites; mais, conformément à l'esprit de l'islamismCj on eut du moins le souci de classer toutes les sciences, afin de ne pas les laisser se perdre et de les distinguer l'une de l'autre avec perspicacité, leur accordant à toutes une valeur incontestable. Il n'existe donc pas encore à cette époque de scission entre la littérature et la philosophie, ainsi qu'on l'observe par la vie de quelques savants de ce temps.
« Dounasch naquit vers le commencement du x* siècle, probablement à Kairawan, mais d'une famille originaire de Bagdad^. Il jouissait de bonne heure de l'intimité du célèbre médecin Isaac Israeli, ce qui ne pouvait manquer d'exercer une heureuse influence sur ses études, qui embrassèrent à la fois les livres sacrés des Juifs, la philosophie, les sciences mathématiques et la méde-
iOÔ HISTOIRE DES ISRAÉLITES
cine. Dans son commenlaire sur le livre Yecîrâ, qu'il composa Tan 345 de l'hégire (955-956), il mentionne plusieurs de ses ouvrages antérieurs, notamment un traité sur le calcul indien, un traité astronomique en trois parties, probablement relatif au calendrier juif, et qu'il envoya à 'Hasdaï ben*Isaae, à Cordoue; un grand ouvrage d'astronomie dédié au khalife fatimite Ismaïl ben-al-Kayim, surnommé Al-Maiiçour; enfin un ou deux ouvrages de physique ou de métaphysique qu'il ne désigne pas clairement. En fait d'autres auteurs, Dounasch cite, outre Saadia, l'auteur de la logique, probablement Arislote et l'historien Joseph ben-Gorion; Dounasch avait aussi écrit des ouvrages de médecine, et, en particulier, sur les médicaments simples. »
C'est là, comme on le voit, le modèle du savant en général, qui a des notious étendues sur les connaissances tant sacrées que profanes de son époque. Mais ce n'est pas encore ce qu'on appelle de nos jours un spécialiste, un homme adonné seulement à des travaux homogènes et uniformes. Cette gloire a élé réservée à un savant de ce même siècle, un peu postérieur à Dounasch, nommé R. Yona Abou'I-Walid Merwan Ibn-Djana'h.
« lbn-Djana'h (né vers 985 à 990), comme nous le voyons par ses écrits, avait fait île vastes études nonseulementdans la langue hébraïque, dans l'Écriture sainte et dans le Talmuil, mais aussi dans la langue arabe, qu'il possédait parfaitement, et dans les sciences profanes , notamment dans la logique et la médecine. Dan3 sa jeunesse, il s'était essayé aussi à faire des vers hébreux, occupation alors fort à la mode parmi les beaux esprits juifs, qui s'inspiraient de la poésie des Arabes et en imitaient en hébreu les différents genres, et même la forme rhythmique. Le goût de la poésie, commodes lettres et
des sciences, s'était répandu parmi les Juifs d'Espagne, vers le milieu du x' siècle, par l'heureuse influence qu'exerçait sur ses coreligionnaires le médecin 'Hasdaï ben-Isaac, qui jouissait d'une grande considération à la cour de Gordoue,sous 'Abd al-tta'hman III et Al- Haçara II. Ce que Jehouda al-'IIarizi dit à cet égard dans le Ta'hkemoni (xviii' séance), est confirmé par Moïse ben-Ezra, qui «lit dans son traité de rhétorique et de poétique que les Juifs d'Espagne n'obtinrent de véritables succès dans la poésie que vers l'an 4700 de la création (940). »
A cette époque les Juifs grandissent notablement en considération, en partie par des causes politiques, en partie à cause de leur éducation par laquelle ils surpassaient les Arabes et les chrétiens. Ils étaient tellement estimés qu'un ecclésiastique allemand, vivant à Saragosse comme Juif, engagea Abderrahmann II à forcer tous les chrétiens de se convertir soit à l'islamisme soit au judaïsme; il mit le clergé chrétien en grande inquiétude, sans toutefois avoir été écouté. Les Juifs, sans sacrifier la loi, adoptèrent entièrement le génie arabe. Vivant dans les fonctions à l'instar des nobles Arabes, ils se plaisaient à leurs poésies gracieuses.
c A la fin du x® siècle, la connaissance de la grammaire hébraïque reçut enfin une base solide par les travaux de R. Jehou la Hayyoudj ou Abou Zaoaryya Ya'hya ben Daoud, qu'Ibn Ezra> dans ses divers ouvrages, nomme le chef des grammaiiiens. En effet, quels que puissent être les succès obtenus jusqu'alors par les commentateurs et grammairiens dans l'interprétation des mots et dans l'explication de certaines formes grammaticales, il était impossible de se rendre un compte exact de la nature des racines et d'une foule de formes essentielles des verbes et des noms, tant
qu'on ignorait absolument les règles de permutation, de suppression et d'assimilation, auxquelles sont soumises certaines lettres radicales qui jouent un si grand rôle dans la grammaire des langues sémitiques. Entre tous les grammairiens qui précédèrent Abou Zacaryya, un seul, à ce qu'il parait, Dounasch lbn-Labrat, avait quelques notions vagues de ces règles. Mais ce fut en Espagne qu'une étude approfondie de la langue arabe t de sa grammaire portèrent les Juifs à une connaissance plus parfaite des règles de la grammaire hébraïque. »
A Cordoue, on vit se réunir les grands génies arabes ou juifs, surtout au temps des rois Hakim et Hescham, dont le ministre Al-Mançour Mohammed-ben-Abi-Amer était un protecteur éclairé des sciences et des lettres. Déjà Hakim avait reçu dans sa bibliothèque les meilleurs travaux des Juifs, comme un de ses successeurs y reçut la traduction arabe du Talmud. Al-Mançour eut à leur égard les mêmes sentiments.
Il n'a rien été conservé de leurs œuvres poétiques ; mais leur goût pour la poésie n'en porta pas moins ses fruits. Les savants, afin de pouvoir s'adonner au mécanisme compliqué de l'art poétique, élaient obligés d'étudier avec soin la grammaire arabe ; ils s'en appropriaient les divisions, les distinctions et les termes techniques pour mesurer et construire les vers hébreux d'après le rhylhme des vers , arabes. L'émulation qui les stimulait dans ces études les conduisit rapidement à la connaissance des règles nécessaires et agrandit leur savoir dans 1rs travaux profanes, de sorte qu'on aborda aussi les sciences exactes, qu'on étudia l'histoire naturelle, l'astronomie et la médecine. De même ils cherchaient à se faire des notions exactes en géographie, et c'est là sans doute ce qui explique pourquoi 'Hasdaï tenta de se for-
mer une idée nette de la constitution du royaume Judeo- Khozare qui, de son temps, existait encore (vers 960), et pourquoi il adressa à ce sujet une lettre au roi Joseph 3. La réponse, réelle ou supposée, donne une grande étendue de pouvoirs au monarque juif dans ce royaume, parle du rabbinisme qui y régnait et des douze rois juifs qui avaient dominé jusque-là. Ces mêmes traditions sont devenues, quelques siècles plus tard, le sujet d'une œuvre philosophique et théologique (le Cozri). En même temps fleurit Salomon-ben-Gabirol, de Malaga, auteur d'un grand nombre de poésies synagogales, et célèbre par son œuvre philosophique, la Source de vie, répandue en latin et en arabe parmi les scolastiques sous le nom corrompu d'Avicebron 4 .
La passion de la versification poussa donc indirectement les esprits à des études pratiques, parce qu'on s'efforçait de propager par les vers plutôt des notions scientifiques que des produits de l'imagination. Et ainsi les chants de cette époque, tout en s'élevant parfois au sublime, sont instructifs.
§2. — Gomme le gouvernement perse poursuivit les Juifs et les expulsa de Babylone et des environs, la grande académie de Pumbedita se trouva détruite. Dès lor3, les savants qui la composaient durent errer à l'aventure et chercher à s'approcher des pays où leurs coreligionnaires pouvaient leur assurer un refuge. Le hasard voulut qu'un des plus grands docteurs de Pumbedita, R. Moïse et son fils Henoc fussent pris sur mer par des pirales et traînés sur les côtes d Espagne. Les Juifs de Cordoue les rachetèrent par charité, sans savoir qui ils étaient, mais quand on apprit que ce bienfait avait délivré un des plus grands savants exilés de Perse, la joie fut générale ; R. Moïse $fut nommé juge de la nation et on
le proclama maître de Cordoue (948). Son fils fut également chargé de renseignement, ce fut alors que se forma l'académie de Cordoue.
Gelte institution acquit bientôt le renommée de celles de la Perse et y attira les savants et les disciples. R. Moïse répandit le goût de* éludes talmudiques que les Juifs espagnols avaient moins cultivées jusque-là. Le klialife de Cordoue, du nom de Hakem, favorisa K; Talmud, et contribua à l'éclat de l'académie élevée sous ses auspices. Il approuva l'académie d'avoir choisi un tel savant pour lui servir de chef ; car on lui avait fait comprendre que, grâce à l'arrivée de cet étranger, les Juife espagnols n'auraient plus besoin des secours de l'Orient. Leur espoir se réalisa bientôt, et les écoles talmudiques fleurirent prornptement. Comme R. Moïse voulut retourner dans sa patrie, le khalife sut le fixer dans sa capitale, où une foule de disciples suivirent ses leçons. Ceux-ci propagèrent ensuite la littérature sacrée dans les autres villes d'Espagne ; des académies se formèrent ainsi a Grenade, à Tolède, à Barcelone, etc., et c'est de 'cette époque que date ce qu'on appelle la première école espaguote-juive.
Probablement Ton ne reçut qu'à celte époque des exemplaires du Talmud complets et cotlationnés exactement. Haschem eut une grande estime pour l'œuvre célèbre des législateurs juifs ; et, soit pour la connaître, soit pour la retilre accessible aux juges dans l'exercice des prescriptions juives, il chargea un disciple de Moïse, Joseph ben Isaac Staaas, de traduire cet ouvrage en arabe, mission que cet écrivain accomplit à la satisfaction du roi. — C'est ainsi que les Juifs espagnols devinrent, jusqu'à un cei tain point, indépendants. Leur noble orgueil était flatté d'être en possession des sciences qui
HiSTOUtti DES ISHAÉLITLS ill
les distinguaient et tle s'approprier aussi celles des Arabes. Dès lors, celle conscience tle soi-nienic funuc un des principaux traits caractéristiques des Juifs de la Péninsule, surtout fous le pouvoir musulman; et malgré les oppressions, elle leur donne un maintien plus libre, des mœurs élevées et une fécondité de travaux intellectuels qui, plus tard, en exil et'duns leurs nouvelles résidences, font l'objet de l'admiration générale.
A la mort de Hasdaï, le- partis furent divisés : les uns se déclarèrent pour Hénoc,fils de Mosô, les autres pour Joseph Stanas, qui protégeait sansdoute l'éducation arabe contre le Talmud et croyait que son érudition justifiait ses prétentions aux fonctions de rabbin supérieur des communautés espagnoles. Après maintes luttes, Héuoc fut nommé à l'unanimité (998) ; Joseph Stanas, qui persista dans son opposition, fut mis en analhéme. En vain il fit des démarches auprès de Haschem et d'autres amis puissants pour se mettre à l'abri de cette hostilité, il se vit forcé d'abandonner son pays. Il voulut fuir à Pumbedila pour gagner les faveurs de Haï-Gaou, comme ennemi des rabbins qui avaient produit le schisme des écoles babyloniennes. Mais cette tentative ne réussit pas davantage, et il mourut sans gloire à Damas. Pendant ce temps la lutte continua, et deux frères, Jacob et Joseph Gav, fabricants de soieries, gagnèrent le visir du roi par de riches présents ; Jacob Gav fut en conséquence nommé chef temporel des Juifs et successeur de Hasdaï. Jacob ordonna aussitôt à Hénoc de se désister de toute tendance juridique, et écrivit à Joseph Stanas. Mais celuici crut indigne de vaincre ses adversaires par de tels moyens et refusa de se rendre à cet appel. Sur ce, Jacob fut mis en prison par Al-Mansour, pour n'avoir pus assez obligé ses administrés à enrichir le trésor royal. Peu de
jours après, il fui libéré et relâché par le roi ; mais cet incident suffit pour calmer ses sentiments à l'égard d'Hénoc, qui put remplir désormais ses fonctions sans être inquiété. Désintéressé et impartial, Hénoch obtint une renommée méritée. Il mourut après un service de plus de quinze ans (1015) en tombant du haut d'une chambre intérieure de la»synagogue,le dernier jour de la fôle des tabernacles. Ses consultations juridiques furent encore estimées plus tard, mais il ne reste plus rien des œuvres écrites par lui.
§ 3. — C'est dans l'Espagne presque seule que les Juifs jouirent de cette liberté d'allures, landis qu'en Italie comme en France ils n'avaient qu'à se débattre au milieu du régime féodal, t Diversement traités parleur3 divers maîtres, ils élaient constamment abreuvés de dégoûts. La, ils élaient livrés à l'arbitraire d'un seigneur ; ici, ils gémissaient sous le joug intolérant d'un évéque. Les rois, dans leurs libéralités, leur donnaient des maîtres selon U?ur caprice. Ainsi nous voyons Louis, roi de Provence, confirmant Manassé, archevêque d'Arles, dans la propriété de ce que tous ses prédécesseurs avaient obtenu des précédents rois de Provence, et notamment des Juifs qui vivaient sur ses terres 5 . Nous trouvons à cette époque une foule de donations du môme genre, fruit du régime féodal.
» En Italie, leur position était la môme, mais dans cette contrée, ils continuaient à explorer le commerce avec avantage. Si dans le centre de l'Italie, en effet, la féodalité leur faisait sentir la dureté de ses liens, dans les républiques commerçantes ils continuaient à vivre paisibles. Au x° siècle, nous ne voyons pas qu'ils aient été persécutés en Italie. L'invasion des Sarrasins dans cette contrée ne dut pas être pour eux un événement indiffé-
rent. Les troubles qui eu furent la suite leur apportèrent quelques années de repos, s'il est permis d'appeler ainsi des années passées au milieu des horreurs de la guerre. Mais telle était la condition des Juifs que le repos semblait n'être pas fait pour eux, et que les troubles suscités par la guerre pouvaient seuls les mettre à couvert des maux que le fanatisme leur prodiguait. L'invasion des Sarrasins en Italie dut contribuer à augmenter le nombre des Juifs dans cette contrée.
• Cette circonstance ne fut pas perdue pour les sciences; c'est en effet à cette époque que se rattache la fondation de l'école de Salerne, qui put rivaliser de gluirc avec celle de Montpellier. Les premiers professeurs qui y enseignèrent furent des Arabes et des Juifs. Ils attirèrent un nombre considérable d'élèves ; et pour s'accommoder aux besoins de ces élèves qui ne parlaient pas tous la môme langue, les cours se firent en latin, en grec, en arabe et en hébreu. C'est en cette dernière langue que professait le Juif Elisée. L'école de Salerne est une des traces les plus brillantes que les Juifs et les Arabes aient laissée en Italie ; elle a rendu d'émiuents ser. vices à la médecine, et là, comme dans le midi de la France, l'étude de la médecine a été un acheminement à la renaissance des le tires. Lorsque, il y a à peiue quelques siècles, on persécutait les Juifs avec tant d'acharnement, on ne se doutait pas que les hommes qu'on proscrivait avaient attaché leur nom à tout ce qui s'était fait de grand et d'utile dans le moyen âge.
* Au \° siècle, les républiques de Venise et de Gênes continuaient à fixer l'attention du midi de l'Europe par leur importance commerciale. Dans les siècles précédents, les Juifs occupaient les premiers rangs parmi
ceux qui concouraient à l'éclat du commerce dans ces
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deux villes. Ils ne perdirent pas, dans les siectes suivant?, la position qu'ils s'étaient acquise; ils étendirent môme aux autres villes de l'Italie cette supériorité dont ils jouissaient à Venise et à Gênes, et Livourne les vit bientôt se placer à la tête du commerce. On citait à cette époque en Italie des Juifs possédant d'immenses richesses, entre autres un nommé Pierre Lebon, qui avait changé de religion. Son fils devint anti-pipe sous le nom d'Anaclet.
» Ainsi l'Italie était toujours pour eux, par rapport au commerce, ce que l'Espagne et le midi de la France étaient pour les sciences. Il ne devait pourtant pas leur être permis de jouir longtemps sans trouble de leur supériorité dans ces diverses contrées. Daus les républiques commerçantes, les chrétiens n'étaient pas aussi arriérés que dans les autres Etats; les Juifs commençaient à trouver en eux des concurrents, et déjà, au xe siècle, on songeait à exploiter4eur qualité de Juifs pour leur susciter des entraves. C'est ainsi que Venise nous oll're, à cette époque, uue loi qui défend aux maîtres de navires de prendre à bord des Juifs et des marchands étrangers. Cette loi, qui est peut-être moins un acte d'intolérance qu'une mesure prise par des commerçants qui voulaient se défaire de concurrents redoutables, dut être facilement éludée; aussi elle n'empêcha pas les Juifs de conserver longtemps à Venise leur importance commerciale.»
On n'ignore pas qu'on leur doit, peut-être dés cette époque, la création des banques, de même qu'on leur fut redevable plus tard de la fondation des monts-de-piété,
§4. — -En Orient, et notamment en Perse, les Juifs jouissaient du privilège, accordé depuis des siècles, d'élire leur chef suprême, nommé Resch-Gloutha (prince de la captivité), choisi parmi les savants les plus élevés et
HISTOIRE DES ISRAÉLITES il*
qui avait le pouvoir d'instituer les rabbins. — Au \° siècle, \q Resch-Gloutha DdiV\y\ ben Zaccaï (9i0) nomma comme chef de Sora, — où s'éteignît la souche des savants, — un homme d'origine obscure, Yom-Tob, qui avait été tisserand. Le mécontentement d'avoir un maître inexpérimenté fut tel quo cette ville cessa presque complètement d'étudier pendant dix-sept ans. Bientôt après la nomination de ce chef , Pumbedita so trouva dans le môme cas. Pour ne pas subir de la part du Prince une direction aussi imparfaite, on choisit, sans son agrément, Mobasser, fils d'un ancien rabbin de celte ville. David, blessé de celte mesure, institua le juge ou Coh en- Cedek comme chef d'école ou gaon Q . Les partis reprirent leurs querelles, et le Ileach-Ghutha dut céder, malgré la préférence qu'il avait pour le successeur de Mobasser. Co Cohen-Cethk (920) acquit de l'importance auprès du prince, parce qu'il avait fait à l'origine de l'opposition à l'élection de David, et qu'il avait fallu beaucoup de peine pour la contrebalancer. [I dut donc avoir, déjà auparavant, nue grande influence. Son opposition s'était baséo sur ce point que David était un parent du précédent Hesch-Gloutha du nom d'Oukba 7 . Celui-ci avait été déposé par le khalife Al-Mamoun, fils d'Haroun, sur la plainto des rabbins, pour avoir prélevé injustement des revenus du Kborassan qui ne lui appartenaient pas. Il fit en vain des tentatives réitérées pour gagner la sympathie du khalife par de beaux vers ; il n'obtint de lui qu'une lettre de recommandation aux rabbins de Sora, sur l'opposition desquels il se vit réduit à quitter complètement le pnys. C'est à peine si le nouvel élu, David, haï comme parent du dernier, parvint à gagner l'assentiment général; il eut désormais pour principe de se montrer digne de ses protecteurs. Il est probable qu'il vécut d'accord
avec l'astronome Maschahala qui, à la cour, était trôsconsidéré, pour se conserver les faveurs du khalife. David adopta une conduite arbitraire, comptant sur la faveur du khalife. Lorsque le tisserand mourut, les Soraniens craignirent de nouveau un acte de violence. Ils proposèrent deux hommes , Saadia ben Joseph , de Fayoum, en Égypte, et Cemach ; l'un à cause de ses connaissances peu ordinaires, l'autre plutôt à cause de sa descendance d'anciens chefs. Déjà David chancelait et proposait le gaonat à un de ses favoris, qui le refusa et lui conseilla de choisir Cemach ; mais il se décida à ce qu'il paraît pour Saadia, précisément pour ne pas reconnaître de droit héréditaire. Celui-ci (né en 892) arriva à Sora au mois d'Iyar 4688 (mai 928). Mais, deux ans après, une violente querelle naquit entre lui et David ben Zaccaï 8 . Saadia fit des démarches auprès du khalife Almoktadir-Billah, pour faire transférer la dignité de nasi à Josias, frère de David. L'affaire fut portée devant une assemblée de vizirs et de khadis, présidée par le grandvizir Ali-ben-Isa. A la suite de ce fait il resta caché pendant sept ans, et ce fut à cette époque, dit-on, qu'il écrivit la plupart de ses ouvrages. Grâce à l'intervention d'un ami commun, il se réconcilia avec le nasi; il put revenir à Sora, mais il mourut cinq ans après, en 942, à l'âge de cinquante ans. Théologien, grammairien et exégète, Saadia composa une série d'ouvrages dont malheureusement il ne nous reste plus qu'un petit nombre. Par ses écrits il s'est rendu célèbre, non-seulement parmi les Juifs, mais aussi parmi les Musulmans. Plusieurs auteurs arabes, et entre autres le célèbre Masoudi, en parlent avec grand éloge.
Il agit aussi par son exemple sur d'autres savants, et il développa la liberté de penser. Il eut des rapports avec
des Karaïtes, surtout avec le savant Salmon ben leroucham, son maître, avec lequel il eut une discussion sur la nécessité de la tradition. Nous ne possédons pas d'écrit de lui à cet égard, mais on voit, par quelques vers de Salmon, qu'il y a eu lutte entre lui et Saadia 9 . Cette polémique intéressa d'autant plus à cette époque d'études grammaticales, que par elle on arrivait à une exégèse nouvelle. Ce qui montre quel fut l'éclat de ces études en Perse, sans doute par la propagation de la philosophie d'Arislote, c'est l'apparition d'autres grammairiens remarquables, entre autres Adonim ben Thamim.
Tout resta longtemps dans cet état pour les Juifs, sans qu'ils fussent inquiétés de la part du gouvernement. Il n'y a qu'à noter les persécutions des dignitaires chargés des monnaies, sous Molawakel-Billah, et quelques restrictions que subirent les Juifs et les chrétiens de ce khalifat, telles que la défense d'être élevés à un poste public ou de monter à cheval; on ne leur accordait comme monture que l'une et le mulet sans selle. L'ordre suivant lequel ils durent porter une ceinture de cuir, en signe de distinction, et indiquer leurs maisons par des images de porcs, de démons et de singes, n'a pas dû être mis en pratique dans les grandes agglomérations de Juifs.
Les derniers savants encore célèbres à cette époque sont Scherira et Haï. Le premier est connu avantageusement comme auteur d'un résumé succinct de l'histoire de ses prédécesseurs célèbres, et son fils par une correspondance étendue, ainsi que par son zèle pour l'érudition talmudique contre les admirateurs exclusifs de la philosophie. Ceux-ci étaient protégés par son savant beau-père, Samuel ben-Chofni, professeur à Sora, bien qu'il ne fût nullement versé dans cette science. Haï écrivit considé-
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rablement, tant en arabe qu'en langue rabbinique; il n'interprétait et n'expliquait le plus souvent que des passages talraudiques, et penchait, ainsi que son père, en faveur de la philosophie. En outre, il écrivit en vers des œuvres de linguistique, d'herméneutique et de morale. Ses œuvres ont été appréciées de bonne heure à leur juste valeur. Mais plus le gaon se livre à la littérature, plus cette occupation nous prouve l'état d'arrêt de renseignement public, autrefois si vaste, si animé, et la nécessité de meltre les leçons par écrit, à défaut d'instruction orale. En effet, les yeux de tant de contemporains étaient fixés sur ce maître remarquable, non pas seulement comme représentant local des études talmudiques, mais surtout pour ses connaissances universelles.
Scherira s'acquit une telle considération par son érudition et sa science du droit, qu'il fut regardé comme le seul olief digne du titre de gaon ; et, probablement par suite de la vacance des autres fonctions, il les réunit toutes trois en sa personne. Plus lard, à cause de son grand âge, il s'adjoignit son fils Haï, comme directeur des communautés. Cette puissance croissante, qu'on a pu prendre* pour une usurpation, expliquées plaintes de ses ennemis, qui engagèrent le khalife Ahmet-Kadher à emprisonner Scherira avec son fils, à confisquer ses biens, et enfin à le faire exécuter dans son extrême vieillesse (997). Mais Haï fut relâché, et il conserva ses fonctions quarante ans, jusqu'au moment de sa mort*o. On nomma alors à la dignité de Resch-Gloutha Hiskiah (Ezéchias), petit-fils de David, qui persécuta sans doute les partisans de ses prédécesseurs, car, Tannée suivaute, il fut mis à mort par le khalife Abdallah-Kaïin-Beemrillah. Ses deux fils prirent Ja fuite, et le patriarcat s'éteignit, il y a
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aussi lieu de supposer qu'un grand nombre de Juifs émigrôrcnt alors de l'Orient en Afrique et en Espagne. Ge fut là la cause de l'msuccè3 d'un savant espagnol, Isaac ben Mosé ben Sichni, qui tenta de relever de sa chute la cbaire de Haï-Gaon à Pumbedila. Ainsi, daas le gouvernement du khalife dont l'autorité diminuait journellement, on vit l'état des Juifs empirer, et leur influence sur leurs frères éloignés se perd de plus en plus.
Depuis la fin du patriarcat, poste dangereux auquel personne ne voulut plusse présenter, les Juifs asiatiques cessèrent d'être rattachés par un lien central. Les communautés isolées s'acquittaient de leurs impôts par l'intermédiaire de représentants; elles purent se maintenir intactes pendaut les grandes guerres qui séparaient entre elles les contrées de l'Asie. A peine sont-elles mentionnées dans l'histoire, et les descriptions de voyages en parlent seules encore.
De même, au point de vue religieux, l'école du Gaon ou chef des études, formait un petit synhèdrin, et comptait toujours soixante-dix maîtres, qui dans les mois d'Eloul et d'Adar donnaient séance tous les jours. Aux jours de sabbat de ces mois, on faisait des examens» suivant lesquels ou récompensait par des revenus les auditeurs les plus distingués. Cette coutume était renouvelée de l'ancien mode, d'après lequel le Taluiud fut établi. L'activité des auditeurs consistait maintenant plutôt à interpréter le Talmud qu'à formuler de nouvelles lois et elle puise son importance dans l'unité qu'elle a maintenue.
Isolés de plus en ^lus du reste de leurs coreligionnaires, depuis la décadeuce des écoles rabbiuiques d'Orient, vers' la On du x° siècle, les Juifs persans s'effacent peu à peu dans l'histoire. Ils restent en dehors de la
vie littéraire, si active et si brillante des Juifs arabes. Les seuls travaux, littéraires que nous connaissions d'eux sont les versions persanes de la Bible, en langue vulgaire, qui nous servent de documents historiques **. Elles montrent que les études religieuses, du moins, notaient pas entièrement négligées eu Perse, et la méthode d'exégèse, adoptée dans ces versions, prouve que les Juifs de Perse étaient restés lidèles aux traditions rabbiniques, qui avaient reçu dans ce pays de si grands développements. L'usage de la lecture publique en langue vulgaire, faite par l'interprète dans les synagogues, existait encore en Perse après avoir été aboli dans les autres pays ; et les rabbins persans du xiuo siècle introduisaient dans le culte la langue nationale.