‹ Histoire des Israélites depuis d'édification du second temple jusqu'à nos joursChapitre 12 sur 20 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

(xm* siècle.)

§ 4. — Si en étudiant l'histoire de la philosophie, on se reporte aux faits accomplis à cette époque, on remarque que les Juifs deviennent les intermédiaires entre les penseurs arabes et l'Europe chrétienne, et qu'ils exercent par là une influence notable sur la scholastique *. L'on avait vainement tenté, jusqu'au xu* siècle, de concilier la religion juive avec la philosophie aristotélique , comme essaya de le faire le théologien Abraham ben-David, par son ouvrage Emouna Rama « la foi sublime. » Pour opérer un rapprochement entre le judaïsme et la philosophie, il fallut un esprit élevé, calme et clair, autant qu'énergique et profond, capable par son savoir et sa critique intelligente d'éclairer tout le domaine de la religion au flambeau de la science et de distinguer par d'exactes limites la spéculation de la foi. Le grand homme qui tenta cette œuvre si difficile, ce fut l'illustre Moïse ben Maïmoun, vulgairement appelé Maïmonide, né à Gordoue en H35. Il commença de bonne heure par introduire un ordre systématique dans les masses informes des livres talmudiques, afin d'établir l'édiliee religieux du judaïsme sur des bases fixes et d'en démontrer les doctrines spiritualistes, préparant ainsi ses traités sur diverses questions psychologiques et morales.

Ce sont ces études qui ont donné naissance û son œuvre magistrale de l'abrégé du Talmud en hébreu, intitulé Mischnè Tora (répétition de la Loi) ou Yad hachazakâ (main forte, par allusion au chiffre 14, nombre des livres qui le composent) ; puis il écrivit des commentaires et des préfaces étendues en arabe sur les six parties de la Mischna; et en raison des intéressantes digressions et des savantes dissertations qui s'y trouvent, Judas al'Harîzi en a fait une traduction hébraïque.

Ces travaux furent interrompus par les pérégrinations auxquelles l'auteur dut se soumettre par suite des circonstances de cette époque. Les Almohades, qui gouvernaient alors l'Espagne méridionale, allaient si loin dans leur fanatisme, qu'ils ne se contentaient pas de contraindre les Juifs à embrasser l'Islamisme, au moins en apparence. Les rois de cette dynastie persécutèrent avec tant d'acharnement les philosophes, dont ils faisaient détruire les ouvrages, que ceux-ci furent obligés de s'enfuir du midi de l'Espagne et d'émigrer, soit dans l'Espagne chrétienne et la Provence, qui donnèrent asile à une grande partie des exilés, soit en Egypte, soit dans une autre contrée de l'Orient, comme dût faire Maïmonide. Lorsque le danger était trop pressant, ces malheureux étaient obligés de simuler une apostasie, pour sauver du carnage les femmes, les enfants et les communautés entières. Les plus fervents d'entre eux profitèrent de la première occasion favorable pour quitter le Maghreb : Moïse et son père Maïmoun furent de ce nombre. Ceux qui ne pouvaient émigrer restaient exposés aux vexations continuelles du gouvernement des Almohades, qui suspectaient avec raison la sincérité de leur foi nouvelle : leur posilion était analogue à celle des nouveaux chrétiens qui vivaient plus tard en Espagne et en Portugal.

De Cordoue,sa ville natale, notre auteur se rendit à Fez, et encore de nos jours, les Juifs de Maroc racontent des légendes sur le séjour de Maïmonide dans cette ville où sa famille, probablement inconnue, pouvait se livrer en secret aux pratiques du judaïsme. La famille quitta Fez, s'embarqua dans un port d'Afrique, passa successivement par Saint-Jean-d'Acre, par Jérusalem et d'autres villes, et arriva en dernier lieu en Egypte, au vieux Caire. La connaissance de toutes les sciences profanes, alors accessibles dans le monde arabe, lui procura un asile dans cette ville. Il n'était pas seulement versé dans la vaste littérature religieuse des Juifs, mais il brillait encore dans les sciences médicales sur lesquelles il avait écrit plusieurs traités : son profond savoir fut apprécié à sa juste valeur, et il fut attaché à la cour de Saladin et de ses successeurs en qualité de médecin. Dans cette ville, où il passa les années les plus calmes de sa vie, et où il mourut âgé de près de soixante-dix ans (1204), il partageait son temps entre les fonctions dont il était chargé à la cour, les nombreux malades qui venaient implorer les secours de sa science, et ses disciples qui, le plus souvent, lui enlevaient encore une partie de la nuit.

Parmi ces derniers, on remarque particulièrement comme le disciple préféré, Joseph Ben-Iehouda du Maghreb, venu de loin pour faire partie de l'auditoire du philosophes. Celui-ci avait suivi les leçons du mallre avec un succès particulier, et lorsqu'il dut quitter l'Egypte pour se rendre à Alep, Maïmonide, qui lui avait enseigné les sciences des Arabes et l'avait initié à leurs mystères, ne voulut pas rompre aussi brusquement avec lui et continua à l'instruire par écrit. Il lui adressa donc le résultat de ses élucubrations philosophiques, comme

cet auteur nous le dit lui-même au commencement de son introduction générale au Guide des Egarés (More). Ce grand ouvrage théologique, en trois parties, écrit en arabe, a été traduit de suite en hébreu par Ibn-Tibbon. — M. Munk, de l'Institut, vient d'en achever la publication en arabe et en français.

Quel que fût le mérite de cette œuvre, le rabbin Salomon Ibn-Àdereth (Raschba) et ses adjoints David et Jonah à Montpellier firent à ses doctrines une opposition telle, qu'ils brûlèrent publiquement le More et prononcèrent Panathème contre l'auteur et ses lecteurs ou adhérents. Cet événement fut postérieur à la mort de l'auteur ; on eût éprouvé de son vivant plus de difficulté à commettre contre lui une telle intolérance. Il savait pourtant quel était le fanatisme général de la France méridionale, et il n'attendait d'elle aucune preuve de sympathie, comme il l'a exprimé parfois. L'ami thème prononcé à Montpellier devint un signal de guerre, accueilli par les admirateurs de Maïmonide. Les circulaires des Provençaux demandèrent le concours des savants et elles acquirent un certain nombre de rabbins dans la France méridionale et en Espagne; de leur côté, on vit s'élever les rabbins de Narbonne, de Gérone et de Saragosse, et en général, tous les savants provenant des écoles talmudiques arabes. Les hommes zélés en vinrent au point de prononcer l'anathème contre tous leurs adversaires. Ces luttes troublèrent les communautés et les relations de famille; il s'en suivit une violente lutte épistolaire, jusqu'à ce qu'enfin David Kimchi, le célèbre philosophe et grammairien de Narbonne intervînt dans le débat. Le différend se concentra donc entre David Kimchi et le plus vaillant adversaire Juda Alphachar à Tolède, médecin, philosophe, rabbin. Celui-ci, comme penseur profond, dé-

ploya de puissantes armes contre le Morè qu'il déclara hérétique, alléguant qu'il annule tous les miracles de la Bible et qu'il fournit aux ignorants un prétexte pour nier toute autorité surnaturelle. Il reconnut pourtant les mérites de Maïmonide, sa valeur comme Israélite, et il ne considéra cette dernière œuvre que comme une production de la philosophie aristotélique. Tous les regards étaient dirigés vers les deux combattants ; et comme Juda Alphachar ne voulut pas céder à son adversaire, les adhérents éclairés de David Kimchi s'augmentèrent sans cesse. Bechaï ben-Moïse, rabbin et philosophe à Saragosse, trouva enfin assez de partisans en faveur de Maïmonide pour faire rejaillir l'anathème sur les chefs adversaires à Montpellier, avant de rejeter le leur. Une foule de communautés se rendirent à^cette mesure. Moïse ben-Naham ouNachmanide, médecin et rabbin àGérone, sollicita le pardon. D'autres voix se firent encore entendre. Les fauteurs de troubles en Provence furent débordés par le nombreux parti de Maïmonide et se décidèrent enfin à lever l'analhème, après quoi l'interdiction du parti opposé fut également levée.

Les partis continuèrent encore longtemps à lutter, mais l'esprit de Maïmonide vécut au milieu d'eux ; et toutesles attaques contra la philosophie de la part de ces hommes zélés ne le frappèrent plus.

L'Égyple vit fleurir eucorel'école de Maïmonide, sousla direction de son lils Abraham, lequel eut un dignesuccesseur dans son fils David. Abraham fut très-estiuié comme directeur d'école et écrivain. Les interprétations des idées de son père réconcilièrent tous les partis. Le poète juif Juda al-Harizi écrivit de nombreux vers en arabe et en hébreu, dont la valeur réside moins dans la forme qué dans le fond et présente, dans un style agréable, des

notices littéraires et historiques de ses voyages lointains en Orient ; ce poète célèbre aussi ces deux hommes estimables dont il avait eu occasion d'apprécier les mérites en Egypte même. Parmi les actes les plus importants d'Abraham, on compte la conversion au rabbinisme de toute une communaté karaïteen Egypte, fait dont nous n'avons pas d'autre exemple. Des descendante de Maïmonide, on connaît encore deux arrière-petits-fils et quelques autres postérieurs, qui n'ont pas été toutefois de grands savants, puisque Joseph Caspi, qui visita l'Egypte de leur temps, ne trouva dans tout le pays aucun savant important 3.

Il faut encore remarquer que les Juifs égyptiens faisaient de fréquents pèlerinages, en partie vers la belle synagogue de Dimu, dans la province de Giseh, qui passe pour avoir été la résidence de Moïse ; en partie à Jérusalem, suivant l'ancienne coutume de se rendre dans cette ville aux trois grandes fêtes *, autant que les circonstances le permettaient. Alors Jérusalem, dont la communauté juive avait été brûlée dans sa synagogue, lors de la conquête de Godefroi de Bouillon, était dé nouveau habitée par des Juifs d'Ascalon ; des Égyptiens s'y rendirent et formèrent une communauté spéciale. Il y eut aussi plusieurs étnigrants européens. La Palestine comptait donc de nouveau beaucoup de communautés juives : à Ac<;o, Tyr, Tsephaili, Tibériade et ailleurs ; de même leur nombre s'était augmenté en Syrie, à Dumas, à Alep t etc. Il suffit de citer, quant aux travaux de linguistique et d'exégèse, ceux de Tanchoum de Jérusalem pour montrer que les tendances scientifiques dans ces pays étaient fort estimées 5.

Daus le siècle qui suivit celui de Maïmonide, les relations des deux écoles française et allemande, d'abord

empreintes d'inimitié, devinrent plus fréquentes. Des savants français ou allemands devinrent même rabbins en Espagne. Le pieux Juda, fils d'Isaac de Paris, nommé sire Léon, y envoya son disciple Moïse, fils de Jacob de Goucy, non loiu de Laon, lequel y fit des conférences en 1236 ; mais il revint à Paris pour la dispute officielle de 1240. Il y écrivit ensuite le célèbre code nommé Semag, dans lequel il classe autrement que Maïmonide les six cenl-treize préceptes delaLoi.Un abrégéde cetouvrage, fort répandu, sous le titre de Semak, a étécomposé par lsaac ben-Joseph, deCorbeil

La renommée dc3 connaissances multiples que possédaient les Juifs avait aussi pénétré en Castille jusqu'auprès d'Alphonse X, qui eut recoure à leurs mathématiciens pour composer les tables astronomiques qui portent son nom (1258).

Eu Aragon, le dominicain Raimond Martin, convaincu de la supériorité de sa foi, espéra convertir tous les Juifs par laforcede son raisonnement. On prépara donc, sur l'ordre du roi Jacques, une conférence religieuse, dari3 laquelle on mit le dominicain en présence du célèbre rabbin Moïse bar Nacham. La conférence n'aboutit pas et elle eut seulement pour conséquence de faire effacer dans tous les travaux rabbiniques les expressions qui pouvaient blesser les chrétiens.

La situation politique des Juifs fut certes la cause de leur grande activité intérieure. On s'en rend facilement compte en la comparant à celle des autres Etats.

En Pologue, il avait été décidé que les Juifs qui so convertiraient et se distingueraient à la guerre seraient élevés au rang de la noblesse; c'est pourquoi plusieurs familles nobles de ce pays sont d'origine juive. Vincent Kaldubek, chroniqueur polonais, fait mention pour la

première fois, des Juifs en 1176. Les chrétiens, d'après son récit, attaquèrent un jour les Juifs par manière de passe-temps; Mieczyslas le Vieux, prince de Pologne, et les autorités d'alors les prirent sous leur protection. Les chrétiens furent punis comme étant les agresseurs 7 .

Des lettres patentes du xni" siècle (de l'an 1203 et 1207) attestent que les Juifs pouvaient acquérir des propriétés territoriales, car il y est fait mention de villages qu'ils possédèrent par droit d'hérédité. En effet, Boleslas, prince de la Grande Pologne, leur accorda, en 1264, quelques privilèges que Casimir le Grand étendit à toutes les autres provinces.

§ 2. — Sous les ordres de Godefroi de Bouillon, les croisés s'emparent de la ville de Jérusalem, y exercent un carnage épouvantable, et, par un raffinement de cruauté, ils rassemblent tous les Juifs, tant rabbanites que caraïtes, dans une seule synagogue qu'ils incendient. Tous les auteurs chrétiens des croisades sont unanimes pour rapporter cet acte odieux et pour l'exalter comme une œuvre agréable à Dieu 8 ! Que de martyrs chrétiens n'ont pas tant souffert pour mériter leur canonisation I

Arrivés à Worms, les croisés y exercent également le pillage et l'assassinat. Dans la maison du rabbin Éléazar ben-Iehouda, ils assassinent avec cruauté sa femme, son fils, ses filles, ses disciples, pillent la maison, et ne laissent à ce malheureux père que la vie pour déplorer ces horribles calamités.

Partout enfin ils se préparaient à la guerre sainte par les mêmes crimes. Il ne leur manquait plus qu'une sanction légale, et Innocent III eut le triste privilège de la leur accorder par une lettre circulaire du 15 août 1198 : c Quant aux Juifs, dit-il, nous ordonnons aux puissances temporelles de les contraindre à remettre aux croisés

toutes leurs errances; jusque-là, il est interdit sous peine d'excommunication d'avoir aucun commerce avec eux. » S'emparantde la ville de Bézicrs le 22 juillet 1209, ils en. tuèrent presque tous les habitants, et les morts furent évalués à 20,000 par le légat du pape. On massacra presque tous les Juifs qui s'y trouvaient en grand nombre; ceux qui échappèrent à la mort furent faits prisonniers. C'est à cette occasion qu'un prêtre, auquel on demandait comment on distinguerait les chrétiens des Juifs qu'il fallait tuer, s'écria : «Tuez, tuez toujours; Dieu saura déjà distinguer ceux qui sont à lui 9. »

A peine monté sur le trône (1223), Louis VIII croit de son devoir de payer au peuple et aux barons sa bienvenue, et il le fit aux dépens des Juifs : il établit que ni le roi, ni les barons ne forceront de payer les intérêts de tout ce qu'on leur doit, bien que les créances soient payables en trois années. En outre, toutes les créances remontant au delà de cinq ans ne seront plus valables, et on ne sera plus obligé de les payer *<>.

Ce n'était qu'un détail, tant qu'il ne s'agissait que d'argent; mais bientôt des maux plus graves devaient surgir et frapper nos ancêtres, assez heureux parfois pour obtenir la protection des papes. Grégoire IX s'adresse aux évêquesd'Angoulême, Bordeaux, Poitiers et Saintes, pour déplorer l'état pitoyable des Juifs injustement persécutés (1236). Il blâme énergiquement les massacres faits par les croisés : * Au lieu de se préparer à la guerre sainte, dit-il, par les voies de la justice et de la piété, ils inventaient toutes sortes de malétices contre les Juifs, pour les perdre, et exerçaient contre eux des cruautés inouïes, ne prenant pas garde que les chrétiens sont redevables aux Juifs des véritables fondements de leur religion. » H ajoute encore qu'il ne faut contraindre personne à rece-

voir le baptême, parce que « l'homme étant tombé librement, doit aussi se relever par son libre arbitre et sa libre volonté. »

De même, dans le concile de Tours de cette année, tenu par l'archevêque Juhel, il est dit : « Nous défendons expressément aux croisés et aux autres chrétiens de tuer ou de battre les Juifs, de leur ôter leurs biens on de leur faire quelqu'autre tort, puisqu'ils sont tolérés par l'Église. Les évêques et tous autres, clercs ou laïques, prendront soin de la subsistance des nouveaux convertis, de peur qu'ils ne retournent à leur ancienne croyance sous prétexte de pauvreté. »

Dès les. premières années de son règne, le roi saint Louis se conduit au sujet des Juifs à la louange de l'Église. Il déploie beaucoup de zèle pour faire examiner et brûler tous les exemplaires du Talmud et autres livres rabbiniques qui se trouvaient dans son royaume. Le pape Innocent IV l'en félicite et l'exhorte à continuer cette extirpation des erreurs et des blasphèmes contre le christianisme (1244). Pourtant le cardinal Eudes de Châteauroux, qui comme chancelier de l'Église de Franceavait une grande part à cette condamnation, reçoit du pape l'ordre de se faire présenter le Talmud et les autres livres des Juifs; et, après le6 avoir examinés soigneusement.de les tolérer en ce qui ne serait pas contraire à la religion chrétienne et de les rendre aux docteurs. Le cardinal, craignant l'influence et les démarches des Juifs, lui écrit pour lui exposer tout ce qui s'était passé en .cette affaire sous Grégoire IX. Il ajoute : « Ce serait un grand scandale pour le saint-siége si Ton tolérait et rendait atfx doctes juifs ces livres si justement brûlés en présence de l'université, du clergé et du peuple de Paris. Cette tolérance paraîtrait une approbation. » Puis, après nouvel

examen par des docteurs appelés ad hoc, le cardinal ron» Arme sa première condamnation, par une sentence du 15 mai 1248.

Cela n'avait pas empêché le pape d'écrire en faveur des Juifs le 5 juillet 1247, pour les défendre des calomnies inventées contre eux, selon lesquelles ils mangeaient à Pâques le cœur d'un jeune chrétien. Il se plaint de ce qu'en trouvant le corps d'un homme assassiné, on accuse de suite les Juifs; que, sans les avoir même poursuivis en justice, on les dépouille de leurs biens, on les jette en prison et on les tourmente jusqu'à les tuer. Après avoir exposé tous ces griefs, Innocent IV enjoint aux évêques d'être désormais favorables aux Juifs, de faire réparer les torts commis envers eux et de ne plus permettre ces mauvais traitements **.

Mais bientôt saint Louis part pour sa première croisade (1248). Avant de quitter la France, il veut mettre sa conscience en repos. Il se reprochait d'avoir pour ainsi dire régularisé la position des Juifs en faisant un règlement des plus sévères pour eux. Il résolut donc de calmer sa conscience en chassant les Juifs de son domaine, en les dépouillant entièrement de leurs biens et en ne leur laissant que leurs vieilles synagogues et leurs cimetières. Il n'excepta de cet exil que ceux qui se livraient aux arls mécaniques, probablement parce qu'ils étaient seuls à exercer cette profession et que le royaume ne pouvait se passer d'eux. Ces dépouilles ne devaient en aucune sorte lui peser puisqu'elles provenaient de Juifs et qu'il était le roi très-chrétien.

A son retour, il édicté une longue série de lois pour attirer les Juifs au christianisme et les détacher du judaïsme par les charges et les humiliations qu'il fait peser sur eux tant qu'ils sont Juifs, et par les avantages qu'il

leur accorde s'ils se convertissent. Telles sont, par exemple, les ordonnances de 1257, par lesquelles il force les Juifs à restituer les usures et à vendre tous leurs immeubles, à l'exception des synagogues et des cimetières; celles de 1269 par lesquelles il leur impose l'injonction de porter sur leurs habits une marque particulière qui les distingue des chrétiens; enfin son ètablissèment de 1270 qui refuse aux Juifs la faculté de témoigner et d'être invoqués en justice.

Sous Philippe III (4270), la malheureuse position des Juifs ne s'améliora pas ; mais ils ne furent plus en butte aux violences du bas peuple, et il n'était plus interdit de recevoir des Juifs comme témoins contre des chrétiens, ou d'employer à leur service des domestiques chrétiens. Les Juifs cherchaient à se soustraire à la conduite arbitraire des barons, surtout dans le Midi, par leur immixtion dans les diocèses de quelques évêques ; mais les barons redemandaient leurs Juifs, et le roi punissait les évêques. Plus le bras du roi s'étendait au loin, plus la situ Uion des Juifs laissait à désirer, et au milieu d'eux, le sénéchal se choisissait un homme riche, auquel il donnait le litre de procureur des Juifs ; par lui il faisait rentrer sans peine les impôts dus au roî et faisait proclamer les volontés royales. Les autres ordonnances de police émanaient du clergé, tel que l'indication du signe de reconnaissance, pour la modification duquel les Juifs payaient un casuel ; car il n'était pas partout le môme, ainsi que certains impôts donnés à l'Église, surtout vers les fêles de Pâques. Quand le roi avait besoin de revenus extraordinaires, comme lorsqu'il voyageait avec sa cour, ilexigeait aussi davantage des Juifs des baronnies; mais il permettait aussi aux barons de couvrir ce qui manquerait à leurs revenus parles propriétés juives. C'est ainsi que

les Juifs, pour avoir le droil de vivre en malheureux, durent payer au roi, au baron, à l'Église, et à tous à la fois.

Maiuls exemples nous ont déjà démoutré comment le haut clergé a défendu sans cesse les Juifs, parfois aussi il les réclame comme son bien : le sénéchal de Beaucaire ayant, d'après l'ordre du roi (28 février 1295) fait arréler tous les Juifs de sa sénéchaussée sans excepter ceux qui étaient justiciables de l'Eglise, l'évêque de Nîmes en porta plainte au roi, qui envoya des letlrespatentes au sénéchal pour lui dire qu'il n'avait pas entendu comprendre dans ses ordres contre les Juifs ceux qui étaient justiciables de l'Eglise, et qu'ainsi il eût à délivrer ceux qu'il avait fait arrêter * 2 .

Ce qui est bien singulier, c'est l'espèce de superslilion éprouvée à celle époque et daus celte même province pour les synagogues. E:i Provence et dans les environs, les relations commerciales des Juifs avaient introduit chez les chrétiens différentes coutumes et usages juifs, au point que Nicolas IV s'en émeut. Bon nombre de chrétiens, pendant leur maladie, ou à l'occasion d'autres peines, faisaient brûler des lampes et des chandelles dans les synagogues et y prodiguaient les offrandes pour obtenir la guérison aux malades, l'heureuse navigation à ceux qui étaient sur mer, la délivrance aux femmes en travail et la fécondité aux stériles. A cet effet, ils avaient le môme respect que les Juifs pour les rouleaux du Penlaleuque, ce qui paraissait aux autres chrétiens une espèce d'idolàlrie. Le pape voulantrôprimer ces abus, ordonna, le 20 février 1290, aux Frères Mineurs qui exerçaient les fonctions d'inquisiteurs dans les provinces d'Arles, d'Aix, d'Embrun, de s'en informer soigneusement et de procéder contre les coupables comme contre des hérétiques i3 .

Eu moulant sur ie trône (1298), Albert I", empereur d'Occident, cherche à s'attacher les grands dignitaires de l'Eglise et avant tout celui de Mayence. Il ne crut pas pouvoir mieux faire qu'en l'enrichissant, sans bourse délier, et en confisquant à son profit les biens d'un grand nombre de Juifs tués daus cette province par suite dediverses persécutions quieurcut lieu peuauparavanU*.

§ 3. — Les Juifs se rétablirent un peu, soit par la protection des princes, soit par l'animation croissante du commerce, causée par les voyages des pèlerins. La vente précipitée de beaucoup de biens dut être avantageuse aux acquéreurs, et les besoins des armées entières élevaient le taux des échanges. Malgré cela, les persécutions locales n'étaient pas réprimées, à ce que disent les chroniques ; telles qu'à Lœbschulz (f 163), sous le prétexte apparent d'un incendie ; à Breslau (1226), par la même raison ; dans plusieurs localités du Mecklembourg (1225), pour avoir transpercé l'hostie; ainsi qu'à la Marche (4243), à BelitzetPritzwatk. A Francfort (1241), un garçon juif refusa d'entrer dans l'église ; il s'en suivit un massacre général dans lequel périrent cent quatre-vingts Juifs etmôme beaucoup de chrétiens, ce qui ruina la moitié de la ville libre. Un acte transmis cinq ans plus tard par l'empereur Conrad IV au magistrat de cette ville démontre clairement que les Juifs avaient été innocents^. En cetteannée, eut aussi lieu, selon la légende, l'exécution du R. Amnon par l'archevêque de Mayence.

Le plus important des rabbins allemands de cette époque était Rabbi Meir ben-Raruch, de Rolhembourg, sur IcTauber, né vers 1230; c'était un des derniers représentants de l'école tosafiste, lié avec Samuel, sire Morel de Falaise et les disciples désire Lôon de Paris. Il était aussi, à ce qu'il parait, le premier grand rabbin d'Al-

lemagne, nommé peut-être par l'empereur Rodolphe luimôme. Il est Fauteur de plusieurs ouvrages talmudiques, et s'occupa aussi d'études sur la Masora et, comme tel, il jouit d'une notable autorité en Allemagne et au nord de la France ,c .

Ce môme souverain manifestait en effet ses sentiments de tolérance à l'égard des Juifs. Un vendredi saint, on avait accusé les Juifs de Vesel, dans le diocèse de Trêves, d'avoir tué un chrétien nommé Verner; cette accusation produisit des massacres et d'autres scènes de violence. Mais Rodolphe de Hapsbourg, ayant eu connaissance des faits par la plainte des Juifs, ordonna leur mise en liberté, et condamna les habitants de Vesel et de Bopparde à une indemnité de 2,000 marcs d'argent. De plus, suivant les annales deColmar, il obligea l'archevêque de Mayence à prêcher publiquement que les chrétiens avaient commis une grande injustice en massacrant les Juifs, et qu'au lieu d'honorer Verner comme un saint, on devait brûler son corps et en jeter les cendres au vent, puisqu'il avait été cause d'un si grand scandale. Un mois après, l'empereur confie à Henry, archevêque de Mayence, la défense des Juifs, dépendant de sa chambre et demeurant dans la Thuringe, Itarchie, etc.; il veut que les Juifs lui soient soumis et lui obéissent. « Quiconque, dit la lettre en terminant, cherchera à entraver l'accomplissement de cette ordonnance, encourra l'indignation du roi et sera passible de peines sévères »

Par suite des vexations que les Juifs subirent en Allemagne de la part du peuple et du clergé, surtout pour ne plus donner lieu aux fausses accusations d'assassinat propagées contre eux, ils quittèrent plusieurs localités pour se rendre en Lombardie et partirent de là avec leurs familles et leurs biens pour chercher une con-

trée orientale plus hospitalière, peut-être l'empire des Mongols, oo, par suite des fonctions qu'y occupait un homme d'Etat israélite, les Juifs étaient bien traités. A la tête de ces émigrants se trouvait leR. Meirde Rothembourgavec sa famille, qui désirait se rendre en Palestine. Il n'attendait plus, pour s'embarquer daus un des ports de Lombardie, que quelques membres de sa communauté qui devaient raccompagner, lorsque malheureusement il fut reconnu par un apostat faisant partie du cortège de l'archevêque de Baie qui revenait de Rome et passait par cette ville. Sur la proposition de l'archevêque, legouverneurde la ville de Gôrz, Meinhard, s'empara du rabbi, le remit aux mains de l'empereur Rodolphe, qui le fit en* fermer dans la tour d'Ensishem, en Alsace, le 4 Tamouz (19 juin 1286), se montrant moins équitable qu'il ne l'avait été auparavant.

Pourquoi l'empereur le retenait-il de force, ainsi que ses compagnons qu'il fit réintégrer dans leurs demeures, sous peine de confiscation de tous les biens au profit du lise? — Le motif de cette conduite est aisé à deviner : l'empereur ne voulait pas, par une émigration aussi importante, tarir la source de ses revenus et de ses finances, trop chancelants pour ne pas tenir l'esprit du maître attentif à ses intérêts.

La délivrance d'Ensisheim, retardée par suite des pourparlers, n'a pu avoir lieu que deux ans plus tard, en 4288. C'est dans l'espace de ces deux ans que le rabbi Meir a composé quelques œuvres ou commentaires talmudiques, datées d'Ensisheim, d'où il fut retiré « étant dangereusement malade; » puis à sa mort (1293), il voulut que son corps fut restitué à la prison, indiquant peut-être par ce vœu qu'il n'avait consenti que malgré lui à sa délivrance passagère. C'est là probablement le motif d'une clause

de son testament autrement inexplicable, suivant laquelle le corps dut rester longtemps dans une cellule, privé de la sépulture qui dut n'avoir lieu qu'en 4303. Il fut le maître de Rabbenou Ascher, devenu célèbre en Espagne, et de Mardochée qui se distingua par sa science à Nuremberg; ce dernier mourut victime d'une insurrection au commencement du siècle suivant.

§ 4. — Sous la régence du jeune roi anglais Henri III (4216), Pembroke lit abolir les abu»s de la force et ordonner à toutes les villes d'ériger une garde spéciale pour la protection des Juifs ; et afin de faciliter ce régime, eeux-ci durent porter sur la poitrine deux bandes de lin ou de parchemin. En outre, on accorda rémigration à des négociants juifs étrangers \ mais la permission d'émigier n'était donnée qu'après le consentement du roLOn anéantit les ordres d'Ktienne Langlon (1218), qui renouvela les anciennes prescriptions des conciles sur la possession des esclaves, le payement de la d'une, les unions matrimoniales, et interdisait surtout aux chrétiens de vendre aux Juifs jusqu'aux vivres mêmes.

C'est ainsi que les Juifs purent de nouveau respirer sous le protectorat de Pembroke. A sa mort et à la majorité du roi, leur situation changea (1230). Sous prélexte de fréquentes plaintes contre les voleurs juifs et les fauxmonnoyeurs, ou suivit de nouveau la voie tracée par Jean; on imposa tous le9 Juifs du tiers de leurs biens mobiliers et Ton convertit en église une synagogue fort jolie et bâtie récemment à Londres. Le roi fonda, à l'instar d'institutions privées déjà existantes, une maison de conversion à Londres, où l'on accueillait et élevait les Juifs baptisés ; ce n'était en somme qu'un asile pour de pauvres Juifs qu'on eût réduits à l'apostasie par des moyens plus violents» Aussi le roi agit de la manière la plus honteuse

à l'égard des riches, parmi lesquels on remarquait Aron de York, \eJustitiaire supérieur d'alors. Ace seul Aron, le trésor arracha en sept ans 30,000 marcs d'argent, et un autre d'Heresford dut payer 5,000 marcs pour pouvoir hériter de la fortune de son père De môme, les plaintes d'assassinat, de vols et de faux-monnayage ne cessaient qne lorsque la communauté juive obtenait pour une grosse somme l'ordonnance selon laquelle on punirait à l'avenir les vrais criminels.

Le roi d'ailleurs ne modifia en rien sa conduite. Avant la campagne du Poitou et de la Guyenne, il lit venir à Londres les plus riches Juifs de tous les pays pour tenir un conseil privé. Ils furent obligés de se présenter et de souscrire pour une somme de 20,000 marcs. Après l'issue malheureuse de celte campagne, le parlement ne voulut accorder de réduction de payement que lorsque le roi eut montré combien les Juifs avaient déjà livré ; et comme les comptes n'avaient pas été réglés, le parlement consentit à opérer une surtaxe, mais il se réserva pour l'avenir le droit de consulter toujours le grand justitiaire sur l'état des finances. Moins le roi pouvait s'entendre avec le parlement, plus ses exigences auprès des Juifs s'élevaient, lorsqu'il fallut de l'argent pour calmer les troubles en Irlande ; et ils durent verser en trois ans 60,000 marcs. Les récalcitrants et les fuyards furent en partie mis à la torture et en partie délivrés, mais placés hors la loi.. En dehors de ces cruelles déprédations, le roi prit possession de tous les héritages dont les légataires se trouvaient hors du pays ; il accepta même des amendes ordonnées peur le rachat d'un ajjathème rabbinique, et pour satisfaire ses désira avides, il a fallu recourir aux moyens les plus vils qui permettent de réunir de grandes sommes. Ce fut au point que le frère du roi, Richard de

Comouailles, fit de fortes avances au gouvernement en recevant les Juifs comme gages. Enfin, à l'instigation de Walter de Marchon, futur chancelier, le roi interdit la cession de créances hypothécaires sans le consentement de la justice de la cour ; ce fat là une nouvelle source de revenus. Mais elle porta préjudice à ce3 sortes d'affaires, gôna les payements et les demandes, qui cessèrent heureusement à la mort du roi.

Pendant que Philippe III, dit le Hardi, suivait les traditions de son père saint Louis en ce qui concernait les vexations des Juifs et les entraves apportées à leur commerce, le roi d'Angleterre, Edouard I er , cherchait à alléger, par tous le3 moyens, Us charges que Ton faisait peser sur eux dans les parties de la France qui lui appartenaient.

En 1275, à propo3 de la cherté des vivres qui se faisait sentir, il avait défendu à son connétable de Bordeaux d'opprimer les Juifsoude les imposer sans son ordre. Puis, en 4281, il écrit au sénéchal de Gascogne et au connétable de Bordeaux pour se plaindre de ce que, selon ses informations, la communauté juive, à l'instigation de certains envieux, se trouve surchargée d'impôts levés sous les prétextes les plus futiles, et qu'on sévit avec la plus grande vigueur contre ceux qui ne peuvent payer ; il n'entend point que les Juifs soient persécutés delà sorte, et lorsque la justice aura à s'occuper d'eux, elle le fera avec la même impartialité et les mêmes formes que s'ils étaient chrétiens.

Philippe IV, le Bel (1288), suivit les traces de ses prédécesseurs ; cependant^ il commença par en alléger les charges; il défendit d'emprisonner aucun Juif avant d'en avoir eu l'autorisation, et il déchargea de quelques impôts les Juifs desbaronnies et des évôchés.

II y avait alors h Montpellier des citoyens israélites très-estiraés, qui auraient pu aspirer à la charge du bailli, élu par quinze notables, sans l'exclusion formelle des seigneurs de la ville. De môme, à Toulouse, un Juif fut élu consul ou maire en 429! ; mais comme le syndic rappela les défenses canoniques, l'élection fut cassée par acte du parlement * 8 .

Le roi de France n'adopta pas dans ses États les Juifs chassés de la Gascogne par l'ordre du roi d'Angleterre, probablement parce qu'à cause de leur pauvreté ils étaient à la charge des autres. Mais il n'accorda pas à l'inquisition de pouvoir sur les Juifs ; il lui enleva aussi le droit -de les juger et préposa à cet effet des autorités civiles. Enfin, par le rachat des capitaux et par la rentrée de tous les impôts, il arrêta les affaires financières * 9 , afin d'obliger les Juifs à tourner davantage leur attention sur la fabrication et le commerce, comme Louis IX en avait eu l'intention par ses édits.

Cependant, en Provence, la littérature continue à se développer. On y voit, au xm® siècle, le philosophe le plus érudit, Schem-Tob, fils de Joseph Ibn-Falaquera, né entre 1224 et 1228, connu par sa traduction desextraits de l'œuvre d'Ibn-Gebirol, la Source de vie, et qui est auteur de plusieurs ouvrages remarquables. A la fin de ce môme siècle, celui qui mérite d'être signalé comme l'un des promoteurs des études philosophiques, c'est Iedaïa Penini, surnommé Bedersi t en qualité d'originaire de la ville de Béziers 20. n écrivit des traités de morale ; et dans une Lettre apologétique adressée à. Salomon ben- Adereth, il défend avec chaleur les études philosophiques contre l'anathèmc lancé par les rabbins de Barcelone. Un autre philosophe de cette époque est Joseph Ibn- Caspi (Bonafoux), originaire de l'Argentière en Langue-

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doc. Parmi ses nombreux ouvrages, on remarque deux commentaires sur l'œuvre de Maïmonide et un résumé de YOrganon d'Aristote. A ces temps appartient également Isaac Abbalag, connu pour ses opinions hardies et qui traduisit en hébreu des travaux arabes.

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