CHAPITRE XI
(xv e siècle.)
§ i. — Le xv« siècle ne fat pour les Juifs qu'un revire* ment conlinuel de calme et de misère. A la suite du congres de Tortose (1415) dans lequel une discussion vive et sans résultats eut lieu entre des rabbins et des prêtres, l'anti-pape Benoit XIII expédia de Valence une bulle dont la stricte observation devait réduire les Juifs à la dernière extrémité. Cette bulle contenait onze décrets, défendant la lecture du Talmud et la circulation de livres analogues, leur interdisant les fonctions de juges et tout autre poste public, ne leur laissant qu'une synagogue par ville ; ils devront vivre sans rapport avec les chrétiens et dans des quartiers spéciaux, porter des signes distinctifs et assister enfin, dans tout le royaume, à trois sermons annuels *.
En revanche, le pape Martin V, par une bulle du 30 janvier 1419, déclare prendre sous sa protection spéciale tous les Juifs. Il défend de les molester, de les forcer au baptême ; il leur permet de célébrer leurs fêtes chez eux, mais non en public pour éviter la colère du peuple. Il leur recommande, pour le même motif, d'éviter les promenades publiques pendant les jours de fête. Il les dispense enfin de porter des marques distinclives, à moins que les lois du pays ne l'exigent, car en cela il
ne peut qu'engager les souverains à abolir ces lois vexatoires. Il suffit de lire cette bulle pour se rendre compte des rares sentiments de tolérance qui animaient l'esprit de ce pape et qui avaient l'avantage d'influer sur bien des princes. Ainsi le duc de Berri, en sa qualité de lieutenant du roi en Languedoc, permet aux Juifs d'Espagne, où ils étaient persécutés à la suite du congrès deTortose, de passer par sa province pour se retirer en Provence, en payant 20 sols parisis par tête 2.
Puis, par le changement successif des papes, les franchises sout contrebalancées par des restrictions : les franchises accordées ne Tétaient pas parce qu'on voulait du bien aux Juifs, mais pour faire entrer les impôts dans le trésor du Saint-Siège, toujours en pénurie 3 . A ce propos, le pape Pie II adresse au recteur du Gomtat Venaissia un bref daté de Maotoue, 4 janvier 4461, dans lequel, après avoir autorisé les Juifs à pouvoir affermer les différentes branches du fisc apostolique, il ajoute : c Nous voulons cependant que les Juife ne puissent avoir aucune action sur les personnes des chrétiens, ni prendre hypothèque sur leurs biens. Nous voulons enfin qu'ils soient tenus de porter un cercle (l'ancienne rouelle), ou un signe quelconque de couleur jaune, cousu sur un endroit apparent de leurs habits, et assez large pour former deux plis extérieurs de leurs vêtements. »
Dans ce môme comté, un Juif natif de Provence, nommé Estrnge Léon, ayant mal parlé de la vierge Marie et c l'ayant traitée de femme de peu, > fut condamné à cent florins d'amende envers le roi 4 . Cette condamnation excita contre les Juifs d'Aix un- tel tumulte parmi la populace, qui ne désirait que piller et saccager, que le gouvernement fut obligé en toute haie (1436) d'appeler des gens d'armes du Dauphiné et du Gomtat pour protéger les
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fîHes d'Àix et de- PertuiB, qui étaient les plus menacées.
Lé gouvernement prend aussi des mesures an sujet de ceux de la ville de Nîmes, et Louis XI confirme les lettres • patentes données par Charles VIL en mai 4445. De nombreuses plaintes lui étaient parvenues au sujet de la situation des Juifs qu'on accusait d'exactions et d'usure.
Pour y faire droit, le roi fait juger l'affaire par des commissaires dont l'avis n'a pas été défavorable aux Juifs 5 . Le peuple, eti voyant cela, accuse la commission d'entente avec les justiciables, et l'on porte plainte contre elle, au point que le roi eBt obligé de la renvoyer, se contentant de son avis.
Enfin, tous les privilèges, libertés et franchises, que les papes, les vice-légats et les recteurs avaient accordés quelquefois aux Juife de Carpentras furent confirmés par Ange Giraldini, recteur du Comtat. Durant tout son rectorat, celui-ci favorisa beaucoup les Juifs «; il les admit non-seulement à élre fermiers de la chambre apostolique, mais il les fit encore participer à bien des honneurs et des dignités. Les États du pape firent à cet égard des représentations à Pie 11, qui, par une bulle du 25 août 1479, désapprouva cette bienveillance et cette condescendance de Giraldini pour les Juifs, et ordonna expressément que désormais ils ne jouiraient plus des faveurs et des franchises que ce recteur leur avait accordées. C'est sans doute pour un tel motif qu'Obadia de Berlinoro, le céièbre.commentateur de la Mischnà, quitla sa patrie et voyagea en Sicile, en Égypte et en Palestine 7 .
Il n'en fallait pas davantage pour qu'au premier prétexte les haines séculaires fusseut remises en vigueur. Un habitant de Trente en Italie, du nom d'Enzo, tua un enfant de deux ans appelé Simon, dans la nuit du 45 Nissan, première nuit de Pâques, et le jeta aprè3 cela
Digï
dans le puits de la demeure du Juif Samuel . Aussitôt, selon l'habitude, on accusa les Juifs de la disparition de cet enfant. Sur l'ordre de l'évêque, on lit des perquisitions dans les maisons juives; maison n'y trouva rien. • Plus tard, le bruit se répandit qu'on l'avait trouvé dans le puits du Juif Samuel. On les incarcéra, on les tortura, on en tua un grand nombre, et l'on fit de cet enfant un martyr dont on célébrait la fête le 24 mars.
De môme une grande quantité d'étrangers étant arrivés à Arles, de l'Auvergne, du Dauphiné eUde la Provence, « gens brutaux et acharnés au butin 8 , » ils se portèrent contre les maisons juives et y enlevèrent tous les meubles précieux et les marchandises (1484). Comme cela arrivait assez souvent, l'autorité y pourvut. ACarpentras, et conformément à des ordres supérieurs, le conseil municipal accorde aux Juifs de cette ville la rue de la Muse, par arrêt du 21 octobre 1486, à la condition d'établir aux extrémités deux portes fermant à clef. Mais toutes ces maisons ne devaient avoir aucune vue ou perspective sur les rues des chrétiens; et cela « parce que le fils de l'esclave ne doit pas être placé au môme rang que le fils de la femme libre. »
§ 2. — Por des mesures violentes, Louis de Hongrie et les archiducs Albert et Léopold d'Autriche, veulent forcer les Juifs à se convertir; ces princes toutefois, ménageant leurs intérêt?, renoncèrent bientôt à ces persécutions, et accueillirent même les fuyards hongrois. Cependant, le jour de la pàque juive, par suite d'une injure des Juifs de Prague faite à un membre du clergé et par suite de la plainte de ce dernier, les rues juives furent bouleversées par les bourgeois, et un effroyable carnage eut lieu. L'empereur Wenzel ne put intervenir ni s'opposer à des cruautés analogues dans toute la Bohême. En Pologne,
Casimir le Grand, par l'influence de la juive Esterka, renouvela les privilèges et les lois protectrices; on vit cependant à Cracovie un moine accuser les Juife, du haut de la chaire, d'avoir tué un enfant chrétien; le peuple se rua contre eux malgré la force armée, réduisit leurs maisons en cendres et en tua les principaux habitants. De semblables scènes eurent encore lieu dans le cours de ces siècles, et la plus cruelle se passa en ce pays, vers 1470.
Le franciscain Capistran parcourait la Silésie fatiguée peu à peu de toutes ces persécutions, et excitait publiquement le peuple contre les Juifs, demandant vengeance du crime imaginaire d'avoir lacéré une hostie. Ses paroles produisirent de l'effet. On assassina, on brûla, on pilla dans tout le pays, comme auparavant. ABreslau, où Capistran établit l'inquisition au sujet de ces hosties et obtint par les tortures de faux aveux, la communauté fut chassée, et son rabbin se donna lui-même la mort. L'influence de ce moine engagea Ladislas, roi de Bohême, à pousser les Juifs au baplôme, sous peine d'expulsion, et à enlever les enfants de ceux qui parlaient, pour les élever dans le christianisme. Aussi Louis X de Bavière, ami de Ladislas, chassa tous les Juifs de quarante villes de son pays et s'empara de leurs biens. La plupart se rendirent en Italie. Sur ce, Capistran se rendit en Hongrie, où, luttant contre les Turc?, il fut frappé à la tôle par un Juif qui combattait dans l'armée turque, et qui fut l'arrière-grandpère du célèbre imprimeur Gerson Soncino; le moine fut réduit à prendre la fuite 9 .
Sous l'empereur Maximilien, Nuremberg se lit donner aussi un privilège pour expulser les Juifs, ainsi qu Ulm (1498). Les Israélitesainsi expulsés formèrent plus tard la communauté si importante de Fttrih, et ils se rendirent en partie à Francfdrt où Ton accorda la protection aux
Juifs (1462), en leur ofirant un faubourg spécial. Enfla cet exemple fut suivi en 1319 par Regensburg, déjà punie auparavant par l'empereur Frédéric pour sa con* duite cruelle envers les Juifs,
Au Nord, les plaintes du percement des hosties se répétèrent. A Sternberg, dans le Mecklembourg, vingt familles furent brûlées, et le séjour fut interdit à tous les autres Juifs. Sans doute parlé même motif, l'archevêque Ernest de Magdebourg expulsa les Juifs de son diocèse, sans toutefois les dépouiller de leurs biens. Ceux de Berlin eurent plus à souffrir, lorsqu'un ferblantier de Bernau annonça que l' offertoire avait été volé avec quatre hosties et vendu à un Juif qui les aurait profanées en les découpant pour les distribuer aux sieus. Ce prétendu voleur de l'Église fut traîné à travers les rues de Berlin, pincé avec des tenailles chauffées à blanc, puis brûlé vif. Ensuite trente Juifs furent livrés aux flammes sur le marché comme profanateurs d'hosties et la communauté juive dut prêter le serment de ne plus jamais recommencer. De telles scènes eurent aussi lieu en Hongrie, à Tyrnau et à Ofen.
Les lois d'exclusion de l'assemblée ecclésiastique à Vienne (1267) eurent une portée plus grande encore, en ce qu'elles défendaient aux Juifs d'avoir des maisons de bains et des auberges, de se servir de domestiques chrétiens, de percevoir les droits de douane; enfin, pour les distinguer, ils devaient porter un chapeau pointu. Ces ordonnances et quelques autres, telles que la défense de servir comme médecin ches un chrétien, les discussions religieuses, le prosélytisme, d'avoir les boutiques ouvertes pendant les processions, de vendre de la viande aux chrétiens, etc., ne sont que des rénovations d'anciennes lois ecclésiastiques. Elles étaient déjà Introduites dans la
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Sotiabe où l'on remarque surtout le serment morejudaicû i° t mode de prêter serment aussi injuste que blessant, encore usité de nos jours dans certains pays ; pour le prononcer, il fallait se tenir alors sur une peau de porc et appeler sur sa tête, en cas de parjure, les plus effroyables malédictions. On crut toutes ces précautions nécessaires pour éviter toute fraude dans les relations entre les Juifs et les chrétiens. Ces mêmes lois d'exclusion ne firent qu'envenimer les hostilités. C'était là la plus grande faute des législateurs de ne pas oser franchir la voie suivie jusqu'alors. Jean XXII (1316) fit ordonner aux Juifs par le concile de Ravenne déporter un signe surla poitrine, ordre qu'il renouvela a Avignon. De même les - Juifs durent avoir à Venise des chapeaux jaunes, et à Florence une tache jaune sur le manteau. Partout enfin ce signe devait les protéger, mais il ne faisait qu'exciter l*s émeutes.
Les bulles papales prouvent que ces lois furent dictées dans de bonnes intentions. Martin V (1419), se basant sur les expressions de plusieurs de ses prédécesseurs et poussé par les sollicitations d'un synode rabbinique tenu à Forli, se déclara contraire à toutes ces restrictions des libertés juives, et leva toutes les vieilles lois des conciles, remises en vigueur par l'anti-pape Pierre de la Lune. Eugène IV, il est vrai, voulut de nouveau les mettre en exécution, mais elles ne firent que restreindre le nombre des Juifs (1434). Le concile de Bàle chercha à annuler tout rapport entre les chrétiens et les Juifs, et demanda l'institution d'établissements de conversion. Il voulut aussi sévir contre leurs livres religieux. Le Talmud devait disparaître : une assemblée rabbinique à Tivoli fit revenir le pape sur sa décision; mais le Talmud continua * être souvent l'objet de lois d'interdiction. A Milan, on
fit enfin supprimer plusieurs pacages antichrétiens (1490) L'essai tenté par le Juif baptisé Jean Pfeffercorn, à Cologne pour engnger l'empereur à faire brûler le Talraud dans tout son empire, attira l'attention sur ce recueil et provoqua la nomination d'un comité de censure ; mais sur les pressantes sollicitations du célèbre Reuchlin, il se décida complètement pour la conservation de ce monument précieux de l'antiquité. C'était la première démarche faite en notre faveur par un des précurseurs de la Réforme.
g 3. — L'homme le plus remarquable de cet te époque, fut le savant Abravanel. — Don Isaac, né à Lisbonne en 1437, était parvenu par ses hautes capacités aux fonctions de premier ministre du royaume de Portugal sous le règne d'Alphonse V. Il sut mettre à profit son crédit auprès de ce prince et rendre cette heureuse situation favorable non-seulement à ses concitoycus et à ses coreligionnaires, mais encore aux Juifs du dehors. N'était-ce pas une singulière opposition à la bulle du pape Bugène IV, en date du 8 août 1442? Dans cette pièce, celuici se plaint des Juifs du royaume de Léon et de Castille et les déclare eux, ainsi que tous les Juifs de la chrétienté, exclus de tout emploi public.
Étant chargés parle roi Alphonse d'uné mission politique auprès du Saint-Siège (1472), don Lopez d'Alaraéda et le médecin Joano Djeseras reçurent une seconde mission d'Abravanel : il ne se borna pas à laisser accomplir lesujet ofliciel de leur voyage. Outre leur devoir d'ambassadeur il leur restait encore à user de leur pouvoir, ou plutôt à profiter de l'heureuse circonstance pour prier le pape d'alléger les souffrances des Juifs et d'être plus bienveillant à l'égard de cesderniers.il fait demander au chef de l'Eglise chrétienne de protéger ses coreligionnai-
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res contre le fanatisme et l'intolérance, et d'interdire désormais, dans le gouvernement des Etats Pontificaux, toute injustice et toute persécution religieuse. C'est ce que nous apprenons d'une lettre adressée en celte circonstance, par l'entremise du m .bciu Djeseras au rabbin Ie'hiel de Pise, dans laquelle Abravanel demande à son savant ami des renseignements sur l'état des Juifs romains et de la cour papale
Tout semblait donc réussir aux vœux de Phomme d'Etat, mais la fortune ne lui conserva pas ses faveurs. Cette bienveillance accordée à un savant juif par un prince chrétien devait blesser l'opinion publique, ou plutôt celle de la cour, dans cet âge et dans ce pays d'intolérance ; aussi attira-t-elle sur Abravanel les persécutions de l'envie.
Vers la lin de l'an 1481, son puissant protecteur mourut. « Lorsque ce pieux roi ne fut plus, nous dit son fidèle serviteur et apologiste, tout Israël en deuil le regretta amèrement; ils le pleurèrent et jeûnèrent pour le malheur qui venait de les frapper. Moi-même, lorsque j'appris la mort de ce roi qui avait eu tant de bontés envers moi et envers la communauté des Juifs de ce pays, je restai tout attristé de la perte que j'avais faite. » — Et pourtant, dans son chagrin, il ne connaissait pas encore l'étendue du malheur personnel qui le frappait, ni quel changement de fortune il résulterait pour lui de cet événement.
Le fils et successeur du roi Alphonse, don Juan II, réforma sa cour et s'entoura de nouveaux ministres et de nouveaux courtisans ; il s'éloigua des amis et des conseillers de son père, et les eut en aussi grande aversion que s'ils eussent voulu le livrer aux mains du roi de Castiile, son ennemi. Il fit mettre alors en prison un
noble, le second personnage du royaume, le duc de Bragance, et le fit mettre à mort, pendant que d 'autres échappaient au danger par la fuite.
Ce fut là le premier motif en vertu duquel don Juaa fut mal disposé contre Abravaoel; bien qu'il n'eût aucune faute particulière à lui reprocher, bien qu'il n'eût aucun fait grave à lui imputer, il savait, — et c'était un motif de haine, — que les plus grandes familles résumaient et qu'elles ne faisaient rien sans son conseil. Il croyait donc que toutes leurs actions n'avaient eu lieu que d'après son avis ; il lui imputait tous les complots dont on accusait quelques nobles, de connivence avec le royaume d'Espagne, avec la cour de Ferdinand et d'Isa* belle.
En outre, Juan II haïssait encore plus les Juifs que sou père ne les avait aimés. Les courtisans envieux, gens mal intentionnés qui, depuis longtemps cherchaient discréditer don Isaac, le calomnièrent auprès du roi. lis n'avaient pu voir fans une extrême jalousie le crédit et la considération dont Abravaoel avait joui à la cour d'Alphonse, où il avait rempli un des principaux rOles. Ils avaient souffert avec une grande impatience qu'on leur eût préféré, dans l'exercice des hautes fonctions, un homme dont il leur semblait que l'origine et la religion étaient des titres qui suffisaient pour l'en exclure. Us souhaitaient sa ruine avec ardeur; mais comme la puissante protection qif Alphonse lui avait accordée opposait un obstacle au succès de leurs vœux, ils n'osèrent rien entreprendre ouvertement contre Abravaoel, pendant lout le temp3 que ce prince vécut et que dura cette sympathie. Ils furent bien dédommagés de Ja contrainte où elle les avait tenus jusque-là, par l'accès que leurs discours calomnieux trouvèrent facilement dans l'esprit de son
successeur. Ils le desservirent de tout leur pouvoir auprès du roi Juan, qui de son côté était trop fortement prévenu contre les Juifs et particulièrement contre notre rabbin pour ne pas prêter volontiers l'oreille à ce qu'ils pouvaient lui dire de désavantageux sur le compte de ce dernier. Ainsi, il ne leur fut pas difficile de le lui rendre suspect dans la gestion dont il était chargé et de le faire dépouiller des dignités dont il avait éLé revêtu sou3 le règne précédent.
Ils ne se bornèrent point à mettre en œuvre tous les moyens qui leur parurent les plus propres à le faire expulser de la cour du monarque portugais ; ils machinèrent encore sa perte pour mieux satisfaire leur passion. Ils allèrent jusqu'à l'accuser d'avoir concerté avec les outres ministres d'Alphonse un complot dont le but était de mettre la couronne de Portugal sous la puissance du roi d'Espagne.
La conduite d'Abravanel môme nous fournit la preuve la plus péremptoire et la plus convaincante de son innocence. S'il avait eu quelque grief à se reprocher, il se serait empressé, à la mort de son protecteur, de se mettre en sùrelé lui et sa famille. Mais il n'agit nullement ainsi: lorsqu'il fut appelé à comparaître devant le roi, il se rendit en hâte à Lisbonne et obéit sans hésitation aux ordres qu'il venait de recevoir.
Il fut heureusement averti à temps : il apprit en route que sa vie était en danger et que l'ordre royal était un piège dans lequel on voulait l'attirer pour attenter à ses jours. Ces avis étaient trop positifs pour permettre le doute sur ce qui se tramait contre lui à son insu. Il parvint à se soustraire par une prompte fuite au danger qui menaçait sa vie ; mais ce départ était si imprévu qu'il ne put se faire accompagner de suite de sa femme et de ses
enfants qui ne vinrent le rejoindre dans sa retraite que quelques jours plus tard.
Dans l'intervalle d'une nuit à l'autre, il gagna les frontières castillanes. Don Juan, élant instruit de son évasion, entra dans une colère furieuse ; il envoya sur les traces du fugitif des soldats pour le lui ramener mort ou vif. Mais leurs poursuites furent inutiles. Le roi ne put se procurer d'autre vengeance que celle de la confiscation de tous les biens et de tous les effets de ce rabbin, que celui-ci avait dû abandonner aux mains du pouvoir.
A l'âge de quarante-cinq ans, il lut donc obligé de iixer son séjour dans le royaume de Caslille, que l'on comprend aussi sous la dénomination plus générale d'Espagne. Ce pays avait été la résidence habituelle de ses ancôlre3. Une se trouva donc ni complètement exilé, ni étranger. Il lui semblait presque devoir se trouver au milieu de ses parents et au sein de sa famille. Il se rendit donc à Madrid, la capitale du royaume : après un court espace de temps, il fut connu des siens, et bientôt son nom se propagea par toute la ville.
Il reprit ses travaux, ses commentaires sur la Bible et ses ouvrages exégéliques, qui avaient souffert une longue interruption par suite des occupations qui l'avaient attaché à la cour. Outre les cours publics qu'il fit, sur la prière de quelques-uns de ses coreligionnaires, il composa plusieurs commentaires sur diverses parties de la Bible, sur le Pentateuque, sur le livre de Josué, ceux des Juges et de Samuel.
A l'abri des orages politiques et livré à des occupations tranquilles, il passa ainsi quelques années de calme et de repos, pendant lesquelles sa renommée grandissante parvint aux oreilles du roi et de la reine d'Espagne, Ferdinand et Isabelle.
Du reste, la position de ses coreligionnaires paraissait assez bonne. En 1454, le duc de Berja donna douze maisons des siennes à autant de Juifs. Ceux-ci, en très-peu de temps, reconquirent les richesses qu'ils avaient perdues dans les dernières persécutions, exerçant quelquesuns la médecine et la chirurgie, d'autres étant tailleurs ou orfèvres, d'autres enlin s'adonnant au commerce Quelques-uns eurent aussi des titres honorifiques, particulièrement les Juifs convertis, qui pouvaient avoir les mômes emplois et les mêmes titres que les vieux chrétiens. Bien que les lois fussent toujours contraires aux Juifs, l'opinion publique s'était tournée en leur faveur. C'est pourquoi le prieur de Santa-Gruz et quelques autres de ses adeptes écrivirent, en 1480, au roi catholique Ferdinand et à Isabelle pour leur apprendre « le dommage qui revenait à la religion catholique par ce scandale. » Les rois ordonnèrent à plusieurs religieux de prêcher les Juifs et de les convertir pour les faire apostasier complètement; mais voyant que ces moyens ne produisaient aucun effet, ils réclamèrent au pontife Sixte IV de pouvoir établir dans leur royaume le tribunal de l'inquisition* C'est le 27 décembre 4480 qu'on proclama à Séville l'ordre du pontife et du roi à propos de ce tribunal. On avait nommé comme inquisiteurs dans celte ville les moines Miguel dé Morillo et Jean de San-Martin, qui n'arrivèrent qu'au commencement de 1481. A peine les inquisiteurs furent-ils entrés que les citoyens se divisèrent en deux partis, l'un contraire et l'autre favorable au tribunal. Ce qui causa le plus d'élonnement, ce fut que l'opinion contraire à son établissement et par cela même favorable aux Juifs, était soutenue par beaucoup de personnes très-puissantes, qui occupaient des emplois publics très-élevés : « Ces effrontés ne rougissaient pas de dé-
fendre une opinion si détestable. > Malgré ces protestations, le tribunal commença ses jugements en 1484, établissant sa résidence dans le château de Triana. Dixsept mille personnes lui furent tout de suite dénoncées comme coupables ;une grande partie furent condamnées, entre autres les plus riches: leurs richesses furent confisquées au profit du roi.
§ 4. — Parvenu à la cour de Madrid, Abravanel y fut si bien accueilli et même honoré de la faveur du roi et de la reine, qu'il offrit ses services à Leurs Majestés Catholiques.
11 est probable que ce monarque les agréa plus par politique que par amitié pour le docteur. Il avait formé déjà le projet d'exterminer les Maures, et il ne se dissimulait pas que ses revenus suffisaient à peine pour soutenir les frais de la guerre qu'il voulait entreprendre. Il sentit qu'un homme déjà habitué et exercé au maniement des finances, pourrait le servir utilement dans le poste qu'il lui confierait. En effet, l'importance des emplois qu'Abravanel avait administrés, ainsi que son mérite personnel, lui avaient acquis beaucoup de considération et d'autorité parmi les Juifs. Le monarque espagnol se flattait d'obtenir d'eux, par l'intermédiaire de cet homme, les secours pécuniaires dont il avait besoin. Il eut donc recours à ses talents pour rétablir les finances délabrées, le préposa à leur remaniement, et réleva au rang de ministre, fonction officielle qu'il lui laissa exercer de 1484 à 1492.
Après ces huit années d'exercice, l'homme d'État fut de nouveau révoqué. L'on -touchait alors, en Espagne, à l'époque fatale du triomphe de l'inquisition. Le fanatisme ayant prononcé l'expulsion des Juifs, ni leur mérite, ni leurs capacités, ni les services qu'ils avaient rendus, ne
purent les soustraire à la proscription générale du 30 mars 1492.
On s'explique ainsi comment a pu s'accomplir dès le 18 août 1487, un acte de cruauté tel que le suivant : Douze Juife trouvés dans Malaga lorsque cette ville fut prise par les Espagnols sur les Maures, furent tués par ordre de Ferdinand avec un raffinement de cruauté. CeBt avec des roseaux pointus qu'on les fli périr. Ce supplice, qu'on n'appliquait qu'aux plus grands coupables, consistait à enfoncer des roseaux aiguisés et pointus dans le corps de; condamnés; on en multipliait les piqûres en si grand nombre, que le corps défiguré ne présentait plus que l'aspect d'un crible, dont le sang coulait de tous cotés jusqu'à, l'épuisement complet.
Pendant la guerre contre les Arabes ou les Maures, leB Juifs s'étaient chargés de l'approvisionnement désarmées royales, et ils avaient fait régner dans le camp espagnol l'abondance et le bien-être. Les rois catholiques attendirent, avec prudence, pour bannir les Juifs, qu'ils eussent cessé d'avoir besoin d'eux. Mais, une fois Grenade prise, tout ménagement fut refusé. 11 fallait, pour célébrer la victoire qu'on venait de remporter, adresser à l'Éternel, au Dieu de la clémence, une action de grâce qui consisterait à forcer tous les sujets espagnols d'entrer dans le giron de l'Église et d'embrasser la religion de l'État.
A cet effet, toutes les promesses faites s'évanouirent : les rois se crurent désormais dégagés envers les Juifs de toute reconnaissance; et cela pour une raison bien essentielle à leurs yeux, c'est qu'ils ne se croyaient pas liés envers des hérétiques, et que de tels engagements, entre des religieux et des infidèles, ne pouvaient être valables. Devant la grande pensée d'unité religieuse, tombèrent toutes les vulgaires considérations de prudence, d'équité,
m HISTOIRE DES ISRAÉLITES
et môme d'intérêt public. Quatre-vingt-neuf jours étaient à peine écoulés depuis la conquête de Grenade, quand fut promulgué l'êdit de bannissement, qui fut d'abord partiel, puis devint général.
Après avoir terminé heureusement la guerre qu'ils avaient faite aux Maures, Ferdinand et Isabelle ne pensèrent plus qu'à ruiner les synagogues et à se défaire des Juifs. Ferdinand le Catholique donna d'abord, au mois de mars 1492, un édit par lequel il ordonnait à ce peuple de sortir du royaume d'Espagne dans l'espace de quatre mois, ou d'embrasser le christianisme, et les Juifs commencèrent par être bannis de toutes les villes de l'Andalousie.
Le roi de Portugal, de?on côté, voulait ou devait avoir l'apparence, en raison des relations politiques, de ne pas les tolérer dans ses États. Il leur permit, toutefois, d'émigrer peu à peu du Portugal, en acceptant la condition de ne pas se rendre en Afrique, mais de se diriger du côté de l'Orient; et, dans ce but, il mit des vaisseaux à leur disposition. Il leur imposait cette condition, parce qu'il craignait de les voir aider les Maures à produire un nouveau soulèvement.
L'on vit alors se renouveler ce mot de Tacite au sujet des Juifs : « Lorsqu'on les forçait à quitter leur pays, la vie les effrayait plus que la mort. » — Ce que l'historien avait dit des habitants de la Palestine était applicable aux exilés de l'Espagne. Ils étaient attachés à ce pays adoptif, au sol qui les avait vus naître, comme autrefois leurs ancêtres au domaine national, à l'héritage paternel. De nos jours encore, peut se vérifier la preuve de cet attachement, palpable et visible dans les diverses parties du globe terrestre. Partout où les fugitifs parvenaient à s'abriter contre les persécutions, en Europe, en Asie et en
Afrique, les colons conservaient le souvenir le plus vivace de la métropole, la langue espagnole, qu'ils parlaient et écrivaient entre eux; et, placés, comme ils l'étaient, soit au milieu des Anglais, soit au milieu des Français, soit enfin au milieu des Turcs, ils maintenaient pour leur usage le dialecte du pays natal, comme firent les populations juives de Test de la France à l'égard de la langue allemande, en souvenir de leur long séjour en Germanie. Encore, en ce moment même, au fond de la Bulgarie, où les Israélites dominent par leur activité, on enseigne aux enfants portugais à traduire la Tôra en espagnol.
Ceux qui avaient le courage de quitter leur patrie adoptive étaient obligés de payer quelques ducats par téte au roi pour le passage dans les vaisseaux; ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient sortir faute d'argent, devenaient esclaves, et leurs biens étaient confisqués. Cette dernière clause fut exécutée avec tant de rigueur, que deux vaisseaux qui étaient chargés, n'ayant pu partir dans le terme prescrit, on vendit tous ceux qui s'y étaient embarqués.
Est-il nécessaire de rapporter les traitements horribles que nos coreligionnaires subirent pour le maintien de leur foi? Faut-il redire ces faits que Montaigne, dans ses Essais, cite comme l'exemple des plus cruelles souffrances que l'homme soit capable de supporter? — Le fanatisme avait parié; il fut seul écouté, et dans son fatal aveuglement, le représentant de la nation, le prolecteur de ses sujets, céda aux obsessions dont il fut l'objet.
On brûla sur la place publique de Séville, dès le 6 janvier 148!. six accusés et condamnés pour le crime d'hérésie. Ce n'était que le commencement. Après celte première exécution, le nombre des suppliciés alla toujours
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6Q croissant : le 26 mars, on en condamna dix-sept ; au mois d'avril encore davantage ; le 4 novembre, deux cent quatre-vingt-dix-huit, et soixante-neuf d'entre eux fu^ rent incarcérés. En même temps, dans les environs de celte ville jusqu'à Cadix, deux raille personnes subirent dans la même année le supplice du feu ; d'autres, parvenues à s'échapper, furent seulement brûlées en effigie, dix-sept mille furent punies injustement et eurent leurs biens confisqués.
La rigueur s'étendit, également aveugle et sans raison, sur ceux que l'excès des supplices avait convertis, afin d'écarter du royaume le danger « imminent » de voir les Juifs convertis professer secrètement leur religion, comme cela arrivait journellement et la transmettre à leurs descendants, malgré tous les efforts de l'inquisition. — A Séville,on éleva pour l'usage des marannos, ou nouveaux chrétiens, un échafaud en pierre, un quemadero, placé pour brûler les hérétiques, qui fut conservé jusqu'aux temps les plus rapprochés de nous. Même deux évéques, inculpés du crime d'être d'origine juive, y furent brûlés.
Si nous avons eu le courage d'assister à toutes ces cruautés, nous serons frappés d'admiration en examinant la situation respective de nos coreligionnaires, et en voyant les rabbins, à leur tour, animés par la persécution, redoubler de zèle pour exhorter leurs frères a persévérer dans leur foi, en dépit des plus dures épreuves. Voici comment s'exprime à^cet égard un narrateur impartial de ces faits :
t Disons-le tout haut, à l'honneur de ce peuple dont on a tant médit: . sur tant de milliers d'hommes pressés de choisir entre la pauvreté et l'exil, et une abjuration qui leur ouvrait le chemin des honneurs, à peine s'en trouva-t-il quelques-uns qui hésitèrent. Les transfuges
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avaient déjà quitté ce camp que Dieu abandonnait ; il tt'y restait plus que des champions préparés pour l'épreuve* Les plus riches soutenaient de leurs dons la foi chancelante de leurs frères. Comme unchône battu de l'oragç, Israël, loin de plier, se raffermit fous le vent de la persécution; les chrétiens eux-mêmes furent forcés d'admirer cette héroïque opiniâtreté dont les annales juiveB offrent tant d'exemples! »
Abravauel même, malgré ses services directs, ne fut point garanti de tous ces maux. Il fallut s'embarquer et partir avec les autres. H dut s'accoutumer aux exils i car, quelque glorieuse qu'ait été sa vie, il fut souvent obligé de fuir. Abravanel 6e réfugia avec toute sa famille d'abord à Carlhagène, puis il s'embarqua pour l'Italie et se rendit a Naples. Là, auprès du roi Ferdinand, cet ami des savants, il devait s'attendre à une bonne réception, et effectivement il fut gratifié d'un accueil favorable par ce prince et admis à sa cour.
A la mort de ce dernier, il continua auprès de son successeur légitime, le roi Alphonse II, des services que celui-ci agréa pendant toute la durée de son règne. Aussi le rabbin donna des preuves de sa reconnaissance pendant les événements qui survinrent.
Charles VIII, roi de France, entreprit la conquête du royaume de Naples, auquel il prétendait par suite des droits sur ce pays que Charles, comte du Maine, héritier de René d'Anjou, avait légués à Louis XI. Il y eu Ira à la tête d'une armée nombreuse et s'empara des principales places sans trouver aucune résislauce. Alphonse, consterné de la rapidité des progrès de ses ennemis, et ne se sentant point assez fort ponr s'y opposer, abandonna Naples à la discrétion du vainqueur. Il se vit obligé de fuir à Messine ; et Abravanel, en serviteur dévoué et sujet fi-
dèle, ne cessa de donner à son roi fugitif des preuves d'attachement.
Pendant te temps de ce départ, les ennemis vainqueurs pillent la maison du docteur absent et brûlent tout ce qu'ils ne peuvent emporter, tels que les livres, les manuscrits curieux et les documents importants qu'Abravanel avait amassés de longue date, et que dans sa fuite précipitée il ne put emporter avec lui. Cependant, il ne dut pas profiter de ces sacrifices; car le prince, qu'il avait suivi dans sa retraite, mourut bientôt de chagrin.
Ensuite, on accusait les Juifs d'avoir répandu des maladies contagieuses, contre lesquelles le savant commentateur proteste en démontrant qu'elles n'ont jamais existé parmi ses coreligionnaires.
Après la mort de son prince, arrivée l'an 1495, il partit pour se rendre à Corfou. C'est à partir de cette époque qu'il s'adonna complètement à ses travaux littéraires. Il commença l'explication de la première partie de la série des prophètes postérieurs, c'est-à-dire du livre d'Isaïe. Dans celte ville, il éprouva une de ces joies que l'homme de lettres, en se reportant à ces temps, pourra comprendre, s'il ne Ta ressentie lui-môme. Dans ses nombreuses pérégrinations, et au milieu de la précipitation de ses départs forcés, il oubliait ou perdait des fragments de ses travaux, des œuvres de longue haleine. Il eut le bonheur de retrouver une copie de son premier ouvrage capital, de son commentaire sur le Deutèronome qu'il n'eut plus qu'à revoir et à compléter.
De là, il repassa en Italie l'année suivante, et alla se confiner à Monopolie, ville de la Pouille, pour s'y livrer à de nouveaux travaux. Quelque temps après, il fit un voyage. Son fils Juda, quiétaitdéjàun homme très-estimé et un poëte italien remarquable, était occupé à Gènes
comme médecin. Le père se contenta alors d'emmener avec lui son second fils Joseph, en se rendant à Venise. Là, on connaissait son habileté dans les. matières politiques ; il fut appelé au conseil et il fut chargé d'une mission difficile, de conclure et de consolider la paix et les relations commerciales entre cette république et le royaume portugais. Ce fut sa dernière œuvre politique, mais elle fut accomplie en faveur de sa patrie ingrate qui l'avait chassé naguère.
Il mourut dans cette ville en 1509 ou 1508 (3268), à l'âge de soixante-onze ans.
Don Isaac eut trois fils. L'ai né, Juda, déjà nommé, se fit connaître par plusieurs pcëmes et notamment par son travail philosophique intitulé : Dialoghid'amore, traduit en français pour la reine Catherine de Médicis. Le second, du nom de Joseph, naquit en 1471 et fut médecin à Venise vers 1494. Plus tard, il se rendit à Ferrare, en 1508, pour y exercer les mômes fonctions qu'il légua en héritage à son fils Isaac. Ce dernier, suivant la coutume juive, portait le nom glorieux de son grand-père.
Le troisième, appelé Samuel, né en 1473, fut envoyé par son père de Naples à Salonique pour y étudier sous la direction d'un maitre célèbre, Jacob Fassi. Il vécutplus tard à Naples au milieu des grands et des nobles, surtout comme ami intime du ministre don Pedro de Tolède ; eu même temps, sa femme occupait chez ce ministre les fonctions de directrice des enfants et était chargée d'élever la fille du ministre, qu'elle ne quitta qu'au moment où celle-ci fut fiancée àGosme de Médicis.
§ 5. — En Navarre, l'inquisition avait éprouvé beaucoup de résistance de la part du gouverneur et du peuple. Lorsque quelques marannos, accusés de complicité pour le meurtre de l'inquisiteur Arbues, s'enfuirent dans ce
royaume, et que les juges sanguinaires des hérétiques demandèrent leur extradition, la ville de Tudèle déclara qu'elle ne souffrirait pas de violentes attaques contre des innocents placés sous sa protection. En vain Ferdinand la menaça de sa disgrâce et de sa colère; les bourgeois de Tudèle eurent assez de fermeté pour résister. Toutefois le prince Jacques de Navarre fut moins heureux en donnant asile à un marrano fuyard. L'inquisition s'en empara subrepticement, l'emprisonna et le condamna comme ennemi du Saint-Office à être honteusement exposé dans une église, pour y entendre le résumé de ses griefs.
Des Juifs de Saragosse et d'autres villes du nord de l'Espagne avaient demandé à la ville de Tudèle l'autorisation de s'y rendre, et ils comptaient recevoir une réponse favorable. Le roi Juan d'Albert et la reine Catherine étaient bien disposés envers eux. Mais les habitants étaient animés à leur égard de sentiments de haine : ils consultèrent ceux de Tofalla, qui leur répondirent négativement. Malgré celte opposition, un grand nombre de Juifs castillans y pénétrèrent et furent principalement reçus par le prince de Lérin. Mais celte admission ne fut que de courte durée; car, sur les remontrances de Ferdinand, ils durent, ou quitter le pays, ou se laisser baptiser.
Les plus heureux furent ceux qui prirent leurs précautions à temps, et émigrèrent en Italie, en Afrique et en Turquie. Les Juifs d'Espagne et de Portugal jouissaient d'une telle renommée, et l'exil de 1492 eut un tel retentissement, que toute l'Europe intelligente s'offrit à l'envi pour les tirer d'embarras, et leur fournit, avec des vaisseaux de Gènes et de Venise, tout ce qui leur fallait, afin d'agrandir ainsi le commerce d'importation. Un grand
nombre de Juifs, ceux d'Aragon, de Catalogne et de Valence, avaient jelé lesyeux sur Naples, et avaient envoyé auprès du roi d'alors, Ferdinand 1", des députés chargés de solliciter l'autorisation pour les Juifs de venir s'y établir. Le roi s'intéressa vivement au sort de ces malheureux, accorda l'objet de leur demande et leur ouvrit ses ports, où ils furent reçus par leurs coreligionnaires italiens, habitants du pays le plus tolérant de cette époque.
Les relations commerciales des riches et florissantes républiques de Venise, de Florence, de Pi?e, etc., avaient contribué à refouler tout sentiment d'exclusion religieuse et à élargir le principe de la liberté de croyance, surtout sur une terre où, voyant de près la conduiie des papes et du clergé, le peuple ne se laissait pas fanatiser par les ecclésiastiques dépourvus de l'influence morale que procure une vie austère. C'est ainsi que les intérêts de l'Eglise durent céder le pas aux intérêts financiers de ces nations commerçantes; celles-ci ne dédaignaient plus d'avoir des rapports d'affaires même avec des non catholiques. Aussi, dans toute l'Italie, les Juifs furent-ils favorablement reçus en leur qualité de possesseurs de capitaux et de conseillers prudents; ainsi, par exemple, lorsque la ville de Ravenne voulait s'allier à la république de Venise, et qu'elle fixa les conditions de l'alliance, elle demanda entre autres que de riches Juifs y fussent envoyés pour y ouvrir une banque de prêts, afin de porter remède à la pauvreté du peuple.
Dans plusieurs villes italiennes, les capitalistes juifs recurent des princes ou des gouvernements des privilèges étendus, pour ouvrir des banques, produire des alîaires d'argent et prélever des intérêts fort élevés; même l'archevêque de Mantoue déclara en U76, au nom du pape, qu'il était permis aux Juifs de prêter sur intérêt. Les lois
canoniques sur l'usure ne purent résistera l'intérêt général des populations. Ainsi que les souverains, les règlements et statuts des communes protégeaient les Juifs de la concurrence; les rabbins menaçaient de l'anathème ceux qui prêtaient de l'argent à intérêt sans autorisation supérieure.
Ce n'est pas sans raison que la plupart des princes européens, et surtout le Parlement de Paris, blâmèrent amèrement la folie de Ferdinand et d'Isabelle, d'avoir expulsé de leurs territoires une classe de citoyens aussi utiles. C'est à ce sujet que le sultan Bajazet s'écria; « Vous appelez Fernando un roi sage, lui qui a appauvri son pays et enrichi le nôtre I »
Ils curent d'autres maux à supporter, comme l'atteste le contemporain Senarega, en abordant le port de Gênes. Selon d'anciennes coutumes de cette ville, les Juifs ne pouvaient y séjourner plus de trois jours; et, comme les vaisseaux sur lesquels les Juifs devaient être transportés plus loin avaient besoin d'être radoubés, le conseil décida que les Juifs pourraient rester, non dans la ville même, mais sur le rivage près du mole, autant de temps qu'il faudrait pour reappareiller les vaisseaux. Ils sortirent alors des vaisseaux, semblables à des fantômes, amaigris, pâles, sans le soufûe, l'œil éteint; si on ne les avait vus quitter le navire, on les eût pris pour des cadavres. Les enfants, mourant de faim, se laissaient entraîner à l'église pour un morceau de pain et baptiser par des chrétiens, non contents d'accepter de telles victimes, mais se plaisant encore à les envoyer au milieu de leurs frères avec du pain dans une main et la croix dans l'autre. Quoiqu'on ne leur eût accordé qu'un court espace de temps pour s'arrêter sur ce rivage, une partie de l'hiver se passa avaut l'achèvement des travaux de réparation;
ainsi le nombre de ces malheureux diminua sensiblement, décimés par des plaies de toute espèce et par les conversions des enfants.
Un grand nombre d<>s exilés se rendirent dans les ports les plus rapprochés des côtes de l'Afrique, à Oran, à Alger et à Bougie. Les habitants berbers, qui en présence de celte immigration en masse craignaient des encombrements dans leurs villes, tirèrent sur les malheureux au moment de leur débarquement et en tuèrent beaucoup; cependant un Juif, bien reçu à la cour des Berbers, / s'adressa au sultan en faveur de ses coreligionnaires et obtint pour eux un accès dans le pays. Ils ne furent toutefois pas admis au sein des villes, probablement à cause de la peur qu'inspirait la peste produite par cette agglo mération d'hommes dénudés et dépourvus de tout; ils purent seulement, nu-devant des murailles de la ville, se construire des huttes de bois, pour lesquelles les enfants ramassaient du bois, et les parents en formaient des planches pour ces constructions provisoires. Jusque dans cet asile, le malheur les atteignit : un incendie ayant éclaté dans Tune de ces baraques, le feu les dévora presque toutes.
Ceux qui débarquèrent à Fez eurent un sort encore plus rigoureux. Repoussés par les habitants qui craignaient un renchérissement des vivres, ils vécurent, dans les champs, de la verdure et exposés à tous les maux. Des pères désespérés vendirent leurs enfants comme esclaves pour leur procurer du pain, et des mères les tuèrent pour les arracher à l'agonie de la famine. Des marins exploitèrent celte situation pour attirer à leur bord, par la vue du pain, des enfants affamés qu'ils enlevèrent malgré les cris de leurs parents et les vendi rent dan3 des terres lointaines à prix d'or. Plus tard, ce-
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pendant, sur la sollicitation des habitants juifs, le gouverneur de Fez fit proclamer que tous les esclaves acquis par la faim devaient être remis en liberté.
Les communautés de la Barbarie grandirent par l'arrivée de ces Espagnols, au point que la langue castillane, quoique corrompue, exclut presque entièrement l'arabe chez les Juifs. Ceux de Fez furent souvent maltraités par le peuple. Le roi Abousaïd leur accorda, dans la ville neuve, un quartier particulier, fort grand (4509). Oran tomba alors au pouvoir des Espagnols, avec l'aide, diton, des Juifs de cette localité, qui pour cela reçurent la permission d'y demeurer. Une certaine famille Causino s'y élait distinguée. Les hommes savants d'entre elle furent nommés, par le roi Charles I er , interprètes et chargés d'ambassade près la cour de Maroc, dignité qui se maintint dans cette famille jusqu'à l'expulsion des Juifs d'Oran. Plusieurs d'entre eux se sont aussi acquis un nom comme' écrivains. Mais à la conquête de Tripoli, tous furent chassés de cette ville, et ils ne furent admis que bien plus tard (1535).
Quatre-vingts ans après l'expulsion, l'ambitieux roi don Sébastien poussa la noblesse portugaise à la guerre et l'entraîna à la ruine dans les sables de l'Afrique. Dans une seule bataille, la lleur des guerriers tomba et fut faite prisonnière. Les captifs furent transportés à Fez et offerts, sur le marché d'esclaves, aux petits-fils des malheureux Juifs portugais. Les chevaliers et guerriers enchaînés se trouvèrent bien heureux d'avoir é(é achetés par ces Juifs, parce qu'ils connaissaient leurs sentiments humains; ils furent effectivement traités par ces descendants des exilés avec beaucoup d'aménité et de douceur, et ne furent l'objet d'aucun ressentiment.
Voilà comment Israël se vengeai