CHAPITRE XII
(xvi« siècle.)
g I. — Malgré les exils et les massacres, il y avait encore un certain nombre de Juifs en Espagne, qui, dans l'espoir de retourner secrètement au judaïsme, étaient restés clans ce pays sous le nom de Marmnos ou nouveaux, chrétiens. Cette espérance se réalisa pour ceux qui usèrent de la permission de sortir du pays, donnée en 1517; mais Juan III rendit plus sévère la défense d'émigrer, renouvelée en 1532. Plus tard, il fut aussi défendu aux nouveaux chrétiens d'immigrer dans les colonies espagnoles. Ce revirement de mesures arbitraires continua pendant les règnes suivants : Sébastien supprima cet ordre; Philippe III recommença à défendre l'immipra. tion, et il hésita dans ses ordres, jusqu'à ce que Philippe IV eût annulé toutes ces défenses en 1629. Ce môme roi mit aussi lin aux peines des nouveaux chrétiens, qu'on avait traités jusqu'alors avec une cruauté extrême. Comme la plupart d'entre eux restaient au fond du cœur sincèrement juifs, ils expiaient dans des souterrains, dans des caves, les péchés qu'on les forçait de commettre sur (erre, et quelques-uns d'entre eux perdirent la vie en se laissant surprendre dans ces synagogues interdites.
Toutes les demandes et les offres faites par le cardinal Ximénôs en leur faveur furent (refusées par Charles 1er et les persécutions ne cessèrent plus sous les rois
m HISTOIRE DES ISRAÉLITES
Charles I«, Philippe II et III. Pourtant plusieurs nouveaux chrétiens tirèrent parti de la soumission des Pays- Bas pour y chercher un asile; ce pays s'ouvrit en effet aux malheureux, sous le règne de ces deux rois. Quelques milliers de Juifs, dont la haine pour le christianisme avait été augmentée par leur propre misère, purent enfin lever le masque et vivre religieusement. En Autriche, on agit différemment et l'on prit des mesures à leur égard. Gomme le gouvernement de Charles-Quint (1520) ne fit qu'accroître la barbarie en Espagne, les Juifs qui arrivaient furent placés, comme l'un des biens publics, sous la protection du royaume. Il en fut de même pour les principautés allemandes et les États qui n'avaient pas de privilèges préalables contre la réception des Juifs, comme la Prusse qui ne les avait presque jamais admis, le Palatinat, le Wurtemberg, le duché de Brunswick, ainsi que beaucoup de villes libres qui faisaient dépendre l'admission de=5 Juifs, même isolément, de leur caprice, ou d'un prix débattu avec eux, et où leur séjour était autorisé par le pouvoir qui dominait alors. Le roi n'arrivait pas à faire exécuter les conventions faites. Il en résulta que les Juifs n'obtinrent, presque partout, qu'un droit de séjour de peu d'années, lequel, en cas de satisfaction réciproque, était renouvelé périodiquement.
Les prescriptions légales, mises généralement en usage, obligeaient les Juifs établis à payer les redevances traditionnelles, les soumettaient sévèrement aux municipalités, sans le consentement desquelles ils ne pouvaient ni conclure un traité de commerce, ni construire une synagogue, ni émigrer. Ils étaient exclus de toutes les fonctions. En revanche, on leur permettait de demander un intérêt supérieur au taux habituel de 5 pour 100, en reconnaissant qu'ils ne pouvaient vivre sans cela. Toute-
fois, on discuta souvent la justesse de cette exception.
Une ordonnance de l'empereur Maximilien I« r (1573) annula, sous prétexte d'usure juive, tous les contrats et billets passés entre Juifs et chrétiens qui n'auraient pas été approuvés par l'autorité. Des défenses analogues émanèrent de Ferdinand I er , Rodolphe II, Mathias, Ferdinand II, Ferdinand III et Léopold I er . Il est vrai que Cbarles-Quint (1544) et Ferdinand I er (1562) permirent aux Juifs de prendre plus de 5 pour 100; mais plus tard un ordre de la police de Francfort leur interdit de dépasser cette limite, et cet ordre fut renouvelé pour eux par un rescrit rayai de 1654. L'empereur Ferdinand tourmentait les Juifs de la Bohême, plutôt à cause de leur rituel de prières qui lui paraissait dirigé contre le christianisme qu'à cause de l'accusation portée contre eux d'avoir provoqué des incendies. Cet état ne cessa que lorsque le pape Pie IV lui-même s'interposa (1561) et obtint la délivrance des livres de prière transportés à Vienne pour être scrutés.
En môme temps, les Juifs supportèrent bien des revers en Moravie, en Bohême et en Bavière. Un usage fut recommandé par Grégoire XIII (1584), celui de forcer les Juifs à entrer dans les églises, où ils devaient entendre des sermons de conversionistes ; s'ils se bouchaient les oreilles ou dérangeaient avec intention les offices, ou les frappait, on les maltraitait, et on les surveillait sévèrement, surtout à Rome.
Dans les contrées de la Réforme, Luther recommandait de traiter les Juifs avec égard pour leur religion, mais il souhaitait « la transformation des usuriers en paysans et en ouvriers utiles, » et il s'exprime à leur sujet dans des termesde mépris : les continuateurs de la Réforme émettent la plupart les mêmes idées. Les princes et les seigneurs,
mus par des considérations financières, écoutèrent, dans la mesure de leurs intérêts, les plaintes contre les Juifs et les demandes d'expulsion, comme le fit le margrave Georgesde Brandebourg pour quelques villes de la Silésie; mais, après de mûres réflexions, ils faisaient des exceptions, surtout pour les Juifs attachés à la cour à titres divers (Hofjuden). Parmi ces derniers, Ton remarque Lippold à Berlin (1570), sous le margrave Georges; il occupait un poste analogue à celui de Menecier auprès de Charles le Sage en France. Mais il fut la victime de ses grandes richesses et des préjugés des Berlinois. Après maintes tentatives pour le renverser, on l'accusa de magie et on obtint de lui, par les tortures, les aveux les plus insensés ; on le conduisit ensuite par les rues de la ville en lui pinçant la chair avec des tenailles rougies au feu, on le roua sur le marché, puis on brûla une partie de son corps et l'on pendit le reste. Sa fortune fut dispersée par les frais du procès. Sa veuve se réfugia à la hâte avec ses enfants à Vienne, et se plaignit auprès de Maximilien de cette iniquité. Ou se contenta de demander un rapport au prince, lequel chassa bientôt de son pays le reste des Juifs. Ils se rendirent en Bohême ou en Pologne, et obtinrent plus tard la permission de visiter les marchés du Brandebourg. Pendant tout ce temps, l'Espagne vit partir bon nombre de ses habitants les plus utiles et les plus instruits, qui allaient augmenter le bien-être des villes de Bayonne et de Bordeaux, où ils jouissaient de certains privilèges. Ils se livraient au commerce le plus étendu, et ils étaient en relations avec leurs frères du comtat Venaissin et de l'Italie du nord, surtout à Pîse, Livourne et Venise *. Leur position civile était simple, et consistait à payer un droit de protection, pour qu'ils pussent circuler avec une liberté presque illimitée de rapports.
§ 2.— Lorsque en 1481 le comté de Provence fut réuni à la couronne, les Juifs se trouvaient en grand nombre dans cette province; ils étaient fort riches et fort estimés. Mais l'avantage de devenir français ne leur profita guère qu'à être soumis aux lois qui régissaient les Juifs du reste du royaume, c'est-à-dire à être expulsés de leur patrie; car, depuis un siècle, tous les Juifs avaient été prosciits de la France par le trop célèbre établissement d'expulsion de Charles VI, en date du 14 septembre 1394. Aussi un premier édit, en 1498, applique aux Juifs de Provence cette loi d'exil ; mais comme cette mesure ne fut pas rigoureusement exécutée, un nouvel édit du roi Louis XII, en date du 26 septembre 1501, renouvela la proscription, qui fut alors sévèrement exécutée; trois ans après, le fisc s'empara de tous leurs biens.
De môme, en 1532, la cour de Hollande rend un arrêt, renouvelé en 1549, par lequel elle interdit aux Juifs por- " lugais ou néo-chrétiens le séjour de cette province, et ordonne aux habitants de les dénoncer aux officiers de la place 2. Ainsi relégués d'une province à l'autre, quoique établis en France çà et là depuis le commencement du xvi« siècle, ils finissent par recevoir du roi Henri H, en août 1550, des lettres patentes qui les naturalisent en France, leur permettent de se livrer au commerce, d'acquérir des immeubles, sans payer des taxes exceptionnelles, et leur promettent, dans le cas où il lui plairait, à lui ou à l'un de ses successeurs, de les renvoyer, de leur accorder un terme d'un an pour liquider leurs affaires 3 . Cet édit est renouvelé intégralement en novembre 1574, par Henri III.
Aussitôt les provinces agissent en conséquence. Le parlement du Dauphiné (1557) permet aux Juifs d'Avignon de passer et de repasser par la principauté d'Orange pour
les besoins de leur commerce; cet arrêt est renouvelé en 1665, mais on fait la restriction que ce séjour ne dépassera pas trois jours et surtout qu'on n'y discutera pas sur des matières théologiques. Presque en môme temps, après un intervalle de quelques semaines, les Juifs obtiennent du maréchal de Vieilleville, gouverneur militaire de Melz, l'autorisation pour quatre familles juives de s'y établir, à la condition de payer un droit d'entrée et un tribut annuel, d'assister une fois par mois aux prédications, de ne v point habiter dans les principaux quartiers de la ville, de ne recevoir aucun juif étranger, enfin de ne prêter de l'argent qu'à un denier par semaine (8 p. 100). En 156o> ils furent un peu inquiétés : l'habitant juif Mardochée et .«on serviteur sont appelés devant le maître écheVin de la ville, qui leur signifia qu'à la Saint-Jean prochaine, ils devront quitter la ville et le pays Messin; pareille injonction fut faite à Isaac, autre habitant de cette ville 4 . Cependant l'année suivante ils se trouvent encore dans la ville, et une nouvelle injonction, avec nouveau délai, leur est faite le 24 juin 1566. Enfin le 6 août 1567, Mardochée et Michel, établis à Metz depuis trois ou quatre ans, adressent une requête au maréchal de Vieillcxille pour lui demander la permission de continuer là leur séjour. Le maréchal la leur accorde, en stipulant qu'une redevance annuelle de 200 livres serait payée par eux au profit de l'hôpital Saint-Nicolas. Cette redevance fut plus tard augmentée et portée à 450 livres, en 1718.
En Italie, ils sont encore poursuivis de la haine du peuple. Quelques brigand?, excités par l'espoir de l'impunité, pénètrent dans la maison du R. Moïse Ha-Gohen, à Pieve, province de Ferrare. Ce rabbin était absent; ils enfoncent les portes et exercent des cruautés sur la famille présente, tuent sa femme Hannah, sa fille Judith,
ses (ils Schem-Tob et Samuel, ainsi que les domestiques, pilieut la maison et s'enfuient (1543). Mais l'impunité sur laquelle ils avaient compté, parce que les victimes étaient juives, ne leur fut pas accordée : quelques jours après, les investigations de la justice ayant fait découvrir l'un' des coupables, on l'exécuta à Ferrare, après l'avoir battu a coups de verges 5 .
Quelques années après, on fut moins juste au sujet d'un assassinat commis à Asti, sur un jeune homme de dix-huit ans, dans une maison isolée près des fortifications , gans qu'on pùt retrouver l'auteur du crime (1553).
Un Allemand, qui avait eu quelques démêlés d'intérêt avec un Juif, lança une accusation contre tons les Juifs de la ville; elle fut acceptée par la crédulité publique et par l'autorité, qui en incarcéra uu grand nombre et les tortura pour obtenir l'aveu du crime. Mais leur innocence fut bientôt reconnue, car tous les supplices ne purent faire mentir ces martyrs. On fut donc obligé de les relâcher, sans toutefois punir celui qui avait osé porter une fausse accusation.
A Pesaro, le gouverneur d'Urbino, Guido Ubaldo, les chassa. Soixante-dix Juifs s'embarquèrent (1558), et, ayant relâché à Raguse, quelques-uns descendirent pour rester dans le pays, d'autres continuèrent la roule. Ils furent bientôt assaillis par un pirate chargé de les poursuivre; ils furent tous faits prisonniers et veudus comme esclaves en Apulie. Quelques jours après, d'autres Juifs de cette ville s'embarquent, également exilés; mais, mis sur leurs gardes par la nouvelle du sort de leurs frères, ils parvinrent, à force de supplications et à prix d'or, à. obtenir du capitaine qu'il changeât de direction et qu'il les conduisit en Istrie, province dépendant alors de Ve-
nise. Grâce à ce changement de voie, ils échappèrent à la poursuite dont ils furent l'objet.
Pour leur éviter ces périls en voyage, le pape Pie IV publie, le 15 août 1561, un décret qui leur permet de porter un chapeau noir, mais en voyage seulement ; dans leur résidence, ils continueront à porter le chapeau de couleur glauque^. C'était un allégement apporté à la bulle du pape Clément VII, qui, en 1527, irrité de ce que « les Juifs avaient l'audace de se vêtir comme les chrétiens, » avait renouvelé aux Juifs Tordre de porter toujours le chapeau jaune, sous peine d'amende de cent ducats d'or.
Son successeur fut moins tolérant. Il ordonne, le 26 février 1569, à tous les Juifs de ses États de les quitter dans trois mois; tous ceux qui, après ce délai, y seraient trouvés, soit comme habitants, soit comme voyageurs, y seraient dépouillés de leurs biens et vendus comme esclaves. Les Juifs de Rome et d'Ancône sont seuls exceptés de l'expulsion, mais ils restent soumis aux autres mesures édictées par cette bulle. *
Le pape Sixte V les rappela en 1586, en leur accordant tous les privilèges possibles et en leur rendant leurs synagogues et leurs cimetières.
En attendant, ils se réfugièrent en Vénétie, où leurs coreligionnaires sç trouvaient depuis longtemps et où ceux de Mantoue avaient couru de grands dangers un jour de fête de Simchath-Thora (septembre 1562). Le prince de la place, Guillaume, ayant eu un flls, la populace, pour se réjouir, et excitée par des meneurs qui lui promettaient l'impunité, résolut de se jeter sur les Juifs et de piller leurs demeures. Les Juifs en étant avertis, demandent main-forte au prince, avec le secours duquel ils se défendent courageusement contre les émeutiers. Beaucoup des assaillants périrent, tandis que les Juifs
n'eurent aucun mort à déplorer. A la suite de rémeute, le prince fit faire une enquête minutieuse; on incarcéra un grand nombre de ceux quiy.avaient pris part et on les punit avec sévérité.
On vit aussi, quelques ans après, arriver à Venise le R. Salomon ben-Nathan, en qualité d'envoyé extraordinaire de Sélim II, et il fut reçu avec grande pompe par le doge Aioïsio Moncenigo et par le sénat. Tout le peuple, accouru sur son passage, l'accueillit par des vivats frénétiques. Cette ambassade d'un Juif auprès de la république de Venise produisit beaucoup pour le repos de nos frères 7 . Ainsi, un chrétien ayant assassiné un Juif sur la route de Crémone, et poursuivi par les frères de la victime, se réfugia dans une église, espérant y être dans un asile inviolable; mais, sur la demande des frères, l'évôque le fit sortir de l'église; et, conduit en prison, il fut bientôt jugé et condamné à être pendu, puis attaché à la queue d'un cheval et traîné. Les habitants trouvèrent qu'on avait eu tort de violer cet asile pour l'assassinat d'un Juif, et, avec les habitants de Pavie, ils demandèrent à Philippe II d'Espagne leur expulsion.
Cet acte de haute justice influa comme d'habitude sur les pays voisins. Le grand-duc Ferdinand 1 er accorde aux Juifs de Livourne des privilèges qui leur assurent une liberté parfaite d'aller et venir, ainsi que de commercer (1593). Cette communauté était placée sous la direction d'un conseil général de soixante membres, choisis par le souverain. 11 en était choisi chaque année cinq membres, nommés massari ou syndics, qui jugeaient les procès civils des Juifs entre eux. Les Juifs avaient aussi trois censeurs, choisis par le souverain, chargés du contrôle et du payement de leurs dépenses, ainsi que de la surveillance des Juifs étrangers arrivés à Livourne.
Ils avaient grand besoin d'une ville aussi libre pour s'y réfugier lors de l'exil de Cônes (1598). Cette république avait commencé par décréter de nouveau l'usage des marques distinctives que les Juifs devaient porter. A leur demande pour obtenir le rappel de ce décret ou tout au moins son adoucissement, il fut en effet modifié en leur faveur, mais non rapporté. Enfin ce gouvernement finit par les exiler complètement de son territoire. C'était là certes un funeste usage da la liberté. En Italie, où les Juifs furent toujours assez bien traités, et dans une république comme celle de Gènes, c'était un abus étrange d'une autorité tyrannique. Celte défense faite aux Juifs de séjourner sur le territoire de Gènes fut maintenue pendant un siècle environ.
A Naples, le roi Roger leur témoigna une bienveillance spéciale et les rendit égaux aux autres citoyens. A [son lit de mort, il engagea son fils à agir de môme; mais celui-ci, loin d'obéir, voulut les baptiser de force, et causa ainsi leur émigration.
A Livourne, Ferdinand 1er (1593) les traita favorablement, leur accorda des privilèges, et toute sécurité d'entrée et de sortie pour leur commerce.
§ 3. — Par suite de lois plus libérales, leur état était plus florissant à Venise, Florence, Pise, Livourne et dans plusieurs villes de la Lombardie, où les communautés s'accrurent notablement par l'expulsion des Juifs de Naples et de Sicile, dont une partie s'était réfugiée en Turquie (15i0). Celte persécution n'était qu'une suite de celle de l'Espagne, produite par le sentiment personnel de l'empereur Charles 1 er . La richesse excessive des Juifs, dont tous les grands étaient les débiteurs, donna sujet au renouvellement des démarches espagnoles. On raconte en outre que l'empereur fut très-irrité de la conduite de
Salomon Malchu, néo-chrétien du Portugal, revenu au judaïsme en Turquie, qui, à l'instigation de David Rubeni, un faux Messie, joua le rôle de prophète, et sollicila l'empereur Charles et le roi François I er à embrasser le judaïsme. Celte témérité fut chèrement payée par tous deux : l'un monta sur le bûcher à Mantoue, et l'autre subit en Espagne la peine du carcan.
Au point de vue littéraire, on vit se répandre alors par l'imprimerie les écrits religieux des Juifs, et les convertisseurs trouvaient en eux le plus sérieux obstacle à leur zèle. Le pape Jules III porta le Talmud sur le bûcher; Paul IV, Pie V et Clément XIII eurent soin d'en détruire les exemplaires qui avaient échappé; ce zèle ne servait qu'aux imprimeurs, qui rétablissaient bien vite ce qui avait été perdu. Le concile de Trente rendit la vie au Talmud, en ordonnant seulement la suppression des passages anii-chrétiens. Eu Pologne cependant, on le réimprima intact, et il se conserva tel, sans les suppressions de la censure.
Rome et les environs avaient beaucoup de synagogues, et dans l'Italie du Nord les communautés s'augmentaient. Leur position légale résulte des prescriptions ecclésiastiques de ce temps. Le pape Paul IV exerça (1555} sa sévérité en leur défendant d'accroître le nombre des synagogues, d'employer des serviteurs chrétiens ; il leur ordonna de porter le signe de distinction pour lesséparer d'autant plus des chrétiens 8. On remit en vigueur les institutions de conversion établies par Paul III. Pic IV (1562) améliora leur situation dans ses États en élargissant le Ghetto de Rome, en leur permettant d'acheter des biens-fonds jusqu'à la valeur de 1,500 ducats. Peu d'années après, Pie V anéantit ces dispositions. Mais lorsque, par suite d'une bulle de proscription, les Juifs
d'Ancône se rendirent à Ferrare (1569), ils manifestèrent au duc de Toscane l'intention de transporter à Pesaro le commerce si développé de Turquie par l'association de toutes les communautés turques; le duc y consentit.
A Rome, Ancône et Avignon, les Juifs, traités jadis d'escrocs et de sorciers, furent déclarés des citoyens utiles. Grégoire XIII les tourmenta par ses établissements conversionistes. Sixte-Quint leur accorda la liberté de voyager et déclara que la prospérité du saint- siège l'exigeait. Clément VIII enfin revint aux anciennes restrictions. Tels furent les changements fréquents que subit la loi, grâce au caprice des chefs de l'Église. Le taux de l'intérêt était presque toujours à 15 et il s'élevait parfois à 20 pour 100 ; c'était la conséquence du manque d'argent qui rendait les Juifs d'autant plus indispensables en Piémont et à Gènes où ils eurent des banques pendant un court espace de temps.
Malgré cette position précaire, un reflet vivant de la splendeur espagnole se retrouve dans le sein des savants juifs d'Italie ; ils ne s'occupent pas seulement du Talmud, mais aussi de grammaire, de mathématiques, d'astronomie et de philosophie. Les hommes de science y sont tenus en grand honneur, et leur exemple contribue à élever les idées et à former de vaillants disciples, comme cela eut lieu à Padoue. Un contemporain du médecin et philosophe Elie del Medigo, l'Avignonais Abraham Farissol, exposait avec beaucoup de succès à Ferrare (1520) ses commentaires bibliques et sa cosmographie. Abraham ben-Meir de Balmes de Lecce, du royaume de Naples, médecin et professeur de philosophie à l'université de Padoue, fut estimé et considéré pour ses œuvres grammaticales et philosophiques, traduites en partie par luimême en latin. A sa mort (1523), l'université entière,
Juifs et chrétiens, le regretta et le pleura. —Ces tendances scientifiques sont encore mieux précisées dans la personne et les œuvres d'Elias Levita (1472-1549), né à Venise. Vers l'âge de trente ans, il enseigna la grammaire à Padouc, puis il alla à Venise et de là à Rome où il eut pour ami et pour protecteur le cardinal iEgidius.
On remarque ensuite son contemporain, le maître de Reuchlin, Obadiah ben-Jacob Sforno de Gesena, plus tard médecin à Bologne, écrivain aussi distingué en hébreu qu'en latin, dont quelques œuvres, parmi les latines, sont dédiées au roi de France Henri II, et dont d'autres, religieuses et hébraïques, sont fort estimées des rabbins. A Rome, florissaient alors plusieurs savants, tels que Jacob Mantino, médecin particulier du pape Paul III et auteur d'œuvres philosophiques en latin, et à Spoleto, les médecins Vitale Alatini, qui écrivirent en italien, en hébreu et en latin. Dans celte ville naquit aussi David ben-Isaac de Pomis, médecin fort savant, disciple de Jechicl Alalino, puis docteur en médecine et en philosophie à Perugino (1551), ensuite à Magliano (1554), chez le comte Orsino, jusqu'en 15G0, puis chez Sforza (1503), enfin à Rome (1565), où Pie IV le reçut avec distinction : mais il dut fuir cette ville lors de la persécution de Pie V, pour se rendre à Venise. Là il publia entre autres son célèbre Dictionnaire, dédié au pape Sixte-Quint et à d'autres princes.
Le savant Abraham Arié Porta Leone, né à Mantoue, d'une famille de célèbres médecins de Naplesetde Milan, se distingua à Mantoue dans la même branche, surtout par son livre d'archéologie, publié vers la fin de sa vie, sous le titre de Schillc ha-ghibborîm. Déjà, dans sa jeunesse, celte ville avait de remarquables savants, tels que les frères Juda, Moïse et David Provençal. Là naquit aussi l'excellent critique Azariah dei Rossi (Adomim), ha-
bitant de Ferrure, rendu célèbre par son ouvrage Meâr enaïm, à plus juste titre que son contemporain Ghedaliali Yachia, fils d'un rabbin d'Imola, et auteur de l'ouvrage historique Schalschèleth ha-kabbalah.
On distingue en outre, parmi ieB savants d'alors, le grammairien Samuel Arkevolti, de Padoue, Samuel et Salomon Usque, qui écrivirent en espagnol et traduisirent les poëmes de Pétrarque , l'historien Joseph Kosen, David Ascoli, défenseur de sa nation contre Paul IV, Abraham Colorni, que le duc de Ferrare envoya à Prague pour affaires d'État, auteur de la Skolographie (1595), et Debora Askarelli, poëte. — En général, les Italiens rendent alors de grands services par les éditions de la Bible et en main tenant l'exégèse. La seconde grande Bible de Bomberg (1525) doit sa supériorité aux soins du mas^orète Jacob ben-Chaïm, venu de Tunis en Italie; la 3e édition a été surveillée par l'allemand Adeikind, et la 5 e par Juda Arié Léon da Modena (1617). Ce dernier, né à Venise où il se fixa, écrivit plusieurs livres et eut beaucoup de succès par son Histoire du rituel.
Pendaut que les savants se livraient à ces études, ils ne négligeaient pas celles du Talmud et de la kabbale combinées ensemble, et ils formèrent ainsi une école dite postérieure, à laquelle appartenaient : Mardochée Dato, kabbaliste; Emmanuel- ben-Yekulhiel, aussi kabbaliste eu même temps que grammairien; Menachem Azariah Fano, rabbin de Reggio et de Mauloue ; l exégète Abraham Menachem Porto à Crémone, le rabbin Emmanuel Porto, Emmanuel Aboab, connu par son ouvrage Nomologia, défendant la tradition contre le scepticisme; Raphaël Meldula et son fils David, fonctionnant a Bayonne et conservant leurs relations avec l'Italie; le rabbin et médecin de Venise, Jacques Lumbroso, défenseur du
HISTOIHE DES ISRAÉLITES 233
judaïsme; Simon Luzzatto, auteur d'un écrit sur l'Élat des Juifs de tout l'Univers; le converti, médecin et philosophe , Isuac Cardoso, né en Portugal, d'abord médecin à Madrid, puis défenseur zélé du judaïsme à Venise, son séjour; Moïse Sacoulh, fils d'un savant néo-chrétien redevenu juif à Amsterdam, poêle, lalmudiste et ami de la kabbale; Jacob Sasportas, de ia Barbarie, à Livourne, puis à Hambourg ; le médecin Raphaël Rubeni, à Padoue; le poète mystique Moïse Chayïm Luzzatto; les rabbins Isaïe Bassani, a Padoue, et son fils Israël Benjamin Bassani; Aviad Basilea, à Mantoue, et son fils Raphaël Basilea; Simson Morpurgo, à Ancone, et son fils Moïse Chayïm Schabbathaï ; I?aac Lampronti, auteur du recueil Pachad Itschak, à Ferrare ; Benjamin Cohen, à Alexandrie; Chayïm Cohen, à Livourne; Jacob Saraval, à Mantoue, qui perdit trop tôt la vue ; Josué Segre, de Verceil, rabbin à Scandiano, et qui publia dans sa jeunesse un savant écrit contre le christianisme.
L'accroissement des études rabbiniques n'exclut pas le goût des essais scientifiques et poétiques, comme en témoignent les œuvres grammaticales de Simon Calimani, à Venise, et les essais bibliographiques de Chayïm David Azulaï, qui dépassa en ce dernier point tous ses prédécesseurs, bien qu'il travaillât à la hate.
Cette forte tendance d'activité, appliquée aux sciences, se retrouve dans les nouvelles communautés du Nord, liées au moins par le souvenir aux vieilles communautés allemandes ou polonaises, et penchant vers leur méthode. Celle d'Amsterdam a le premier rang; d'elle sortent les rabbins de Hambourg et de Londres, qui correspondent avec l'Iialie.
§ 4.— Un grand nombre des exilés d'Espagne se réfugièrent aussi enTurquie,où ils jouirent de la liberté du culte,
moyennant un impôt sur leurs personnes et leurs biens.
En effet, par l'établissement tle la monarchie turque, leur position fut la même qu'auparavant , et dans l'empire byzantin, il n'était pas resté beaucoup de Juifs ; du moins, ils avaient disparu aux yeux des historiens occupés des scènes de massacre de la cour et des événements du royaume. Leur situation ne pouvait que gagner au contact des Turcs, qui se montrèrent effectivement favorables aux Juifs, car ils avaient principalement pour but de faire prévaloir l'idée de la liberté des cultes, en ne vexant et en ne maltraitant comme ennemis que les chrétiens. La coutume des princes musulmans, d'avoir près d'eux des médecins juifs, se retrouve aussi en Turquie. Déjà Mourad H (1451) avait un médecin juif, qui fonctionna également comme tel près du conquérant de Constantinople. Ce juif reçut du sultan, dans les termes les plus flatteurs, et avec les surnoms de Galien et d'Hippocrate, une patente qui l'affranchissait lui et toute sa famille de toute contribution; cette pièce fut renouvelée encore cent vingt ans plus tard, par les successeurs de Mahomet II. De même, Joseph Hamon fut le médecin de Sélim, et son fils celui du grand Suleyman, ainsi que plusieurs autres chez les sultans postérieurs. Les fonctionnaires des monnaies étaient habituellement des Juifs, tels qu'Abraham Castro en Égypte sous Soliman; et d'autres sultans se servirent de préférence des Juifs dans les affaires d'État. Ainsi, après l'achèvement de la guerre de Chypre, Sélim II envoya à Venise le médecin Salomon, et Mahomet III dut à Gabriel Bonaventure un armistice avec l'Espagne.
Parmi ces diplomates se distingua le prince don Joseph 9 . . C'était un riche Juif portugais, ayant vécu dans son pays natal comme chrétien forcé sous le nom de don Juan
Miquez; mais fatigué de cette violence, il s'était décidé à s'établir ailleurs comme Juif et à se procurer, ainsi qu'à ses coreligionnaires, tous marannos (convertis de force), la liberté du culte. Apres avoir mis sa fortune en sûreté, il se rendit a Anvers, puis à Venise. Là il sollicita du sénat l'acquisition d'une île pour l'établissement d'une colonie juive (1567). Lorsque cette proposition, sur l'avis de Philippe II, fut refusée, il se rendit à Constantinople avec beaucoup de ses frères, où régnait Soliman, et conquit la confiance illimitée du prince Sélirn, alors gouverneur de Coutahiyé. Il est à supposer que sa richesse, encore augmentée par un mariage qu'il fit à Constantinople, y contribua.
Il produisit encore davantage par son expérience, par ses capacités et par son esprit entreprenant. Il indiqua à Sélirn, à peine monté sur le trône, le moyen d'enlever Chypre aux Vénitiens, et il sut enflammer de plus en plus ses désirs de faire cette conquête. Sélirn le nomma aussitôt duc de Naxos et des douze principales Cyclades, pour lesquelles le duc payait par an 40,000 ducats. Depuis ce moment, Joseph porta le titre de Nassi (prince) ; il demeura le plus souvent à Constantinople et il devint l'ami ntime du sultan. Malgré ses titres, il n'exerça guère d'influence sur ses coreligionnaires ; cependant il s'était occupé d'eux en maintes circonstances. En outre, il publia en 1577 un écrit de polémique religieuse, dans lequel il combattit surtout le christianisme.
Par les succès qu'obtinrent dans le royaume turc tant de Juifs en qualité de savants, de médecins et de commerçants, bien d'autres, qui étaient persécutés au dehors, se trouvèrent portés à entrer dans ce royaume, où, en payant une imposition sur leurs corps et leurs biens, ils pouvaient exercer librement leur culte. En peu de temps,
les communautés devinrent fort nombreuses en Turquie, » en Asie et en Afrique, aussi bien qu'en Europe, par l'arrivée des émigrants de l'Espagne, du Portugal et de Naples. Partout ils obtinrent dans ces villes un quartier spécial, suivant leur désir d'habiter près de la synagogue, et dans le pays ils ne subissaient uulle part de restrictions à leurs affaires. Ainsi, dans la ville, les négociants pouvaient acheter ou louer, avec de certains droits, des magasins, des bazars, des bâtiments de'fabrique et d'autres pièces. Leurs devoirs à accomplir régulièrement envers l'État consistaient à payer le 'Haradj t ou impôt personnel pour tout homme, proportion faite de l'estimation des biens. Le pauvre payait douze dirhems, l'homme aisé le double, et le riche le quadruple. Les riches durent avoir soin de la rentrée de ces contributions. Les représentants des communautés étaient même chargés d'en partager quelques-unes et de les remettre entre les mains du fonctionnaire public. Ils épargnaient d'ordinaire les pauvres et surchargeaient plutôt les riches; aussi l'on ne saurait, d'après ces impôts, faire un relevé de statistique, car on cherchait à dissimuler le nombre des habitants afin de ne pas surcharger les contribuables. C'est pourquoi cette fonction a été tant recherchée par le Divan, parce que le défaut de surveillance permet d'en fuire le plus mauvais usage, soit à l'avantage, soit au détriment des imposés, qui devaient apparaître chaque fois au conseil avec le rouleau de la loi, pour affirmer par serment la justesse de leurs obligations. Ou les maltraitait le plus dans les pachaliks éloignés, surtout dans la Palestine, qui a été peuplée malheureusement — comme elle l'est encore — de tant de Juifs pauvres, désireux de mourir en Terre sainte, au prix, des plus grands sacrifices. A ces habitants, qui ne vivent la plupart que de la charité pu-
blique, les pachas, sous (ou (es sortes de prétextes, demandent des sommes énormes que les riches avancent et que Ton recueille ensuite par des envoyés en Europe et en Afrique. Il en vit à Jérusalem seule, environ six mille familles, dit-on; et plus leur nombre augmente, plus les charges de la communauté croissent, et avec celles-ci survient la misère des pauvres habitants et des pieux émigrants. En dehors de ces lourdes charges et de l'inimitié, qui en résulte, les Juifs vivent libres en Turquie, soit comme rabbins et professeurs, soit comme ouvriers, comme pasteurs, comme agriculteurs, comme fabricants, comme négociants, plusieurs d'entre eux comme receveurs des revenus de l'État, enfin comme meuniers, douaniers et courtiers de marchandises turques. La classe pauvre se nourrit de travaux manuels dans les fabriques, de la vente d'épiceries et du brocantage, pelit commerce auquel se livrent les femmes. Quelques pauvres exécutent aussi des auditions musicales, aux jours de féte nationale, devant le sultan et devant les courtisans, pour obtenir un gain minime. L'activité importante des imprimeries, introduites depuis longtemps d'Italie, et le grand nombre de livres sortis de ces ateliers, démontrent en général leur intérêt élevé pour la littérature, qui s'anime encore par les riches soutiens en faveur des écoles et des synagogues, pour lesquelles se forment de* associations. Enfin, le gouvernement recherche de préférence à utiliser les Juifs capables, parce que, suivant la règle générale, leur fidélité est reconnue. Tout pacha a son agent juif. Il se trouve donc rarement des traces de persécutions.
Une grande école fut ouverte et soutenue par les contributions des Espagnols à Constantinople et dans d'autres localités (1560). L'érudition y est tellement estimée,
qu'elle domine tous les événements. En même temps on fonda une école à Hébron, qui ne se soutint pas longtemps. Le désir général de s'instruire et les vœux des rabbins de satisfaire à ces légitimes aspirations se révèlent dans la conduite désintéressée de Jacob Gewili (vers 1590), qui parcourut tous les villages des environs, alin de répandre gratuitement parmi le peuple l'instruction nécessaire.
De môme, les rabbinsles plus remarquables déployaient leur zèle à Gonslantinople, à Salonique, à Jérusalem, ainsi qu'à Alep, à Damas, à Alexandrie et dans d'autres petites localités, môme en Grèce et dans le3 îles Ionienne^ à Zante, à Corfou et dans l'île de Candie. Dans la Turquie d'Europe, ce fut Salonique qui obtint le premier rang ; Joseph ben-Lœw de Monastir s'y distingua, ainsi que ses tils David et Moïse (1540-80) et acquit avec juste mérite les titres honorifiques que lui attribuent les rabbins. Cependant, de son temps môme, l'école eut à souffrir de quelques tristes événements. Salomon ben- Hassan (1585), autre rabbin distingué, crut avoir à se plaindre de Joseph; après un violent échange de propos, qui divisa également les auditeurs, ils se lancèrent mutuellement l'excommunication. Salomon eut de son côté des hommes de mérite. L'un d'eux voulut renverser Joseph, lui chercha querelle dans une place publique sur un sujet de droit décidé par lui, et comme Joseph ne voulut pas céder, il le frappa au visage. Personne ne s'avança pour blâmer cet acte de violence. La nuitsuivante, un incendie se déclara dans le laboratoire de l'apothicaire Abraham Catalan; les flammes dévorèrent cinq cents maisons et deux mille hommes périrent. Peu dç temps après, la peste exerça de grands ravages parmi Içs habitants, et un jour il en périt jusqu'à trois cent qua-
torze. Joseph se retira bientôtet se rendità Constantinople, où il devint directeur d'une école importante instituée par une femme riche.
Les établissements de Salonique refleurirent de nouveau par les soins d'hommes tels que Samuel di Medinah del Gampo 10 , Mardochée Motalon, professeur d'histoire naturelle, Moïse Almosnino, auteur d'une description pittoresque de Constantinople, œuvre que traduisit ensuite en espagnol Jacob Causino d'Oran, Salomon Cohen, Joseph Firmon, plus tard à Zante et grand rabbin de la Morée, le riche David Sassoon, qui malgré sa cécité connaissait à fond les livres de jurisprudence turque et était souvent consulté par les savants turcs. C'est ainsi que cet ensemble d'hommes érudils contribua au maintien et à la propagation de l'instruction.
§o. — L'école qui suivit celle des rabbins espagnols et portugais s'appela allemande. Si Tune s'était adonnée à propager et à approfondir de plus en plus le Talmud, l'autre a eu pour mission de joindre à cette étude des vues philosophiques et d'y rattacher des connaissances pratiques. C'est là ce qui lui donna la suprématie, tout en laissant à l'école allemande une perspicacité étonnante et admirable. Les kubbalistes faisaient partie de la classe des savants polonais et allemands; la seconde était celle des hispano-italiens, comprenant beaucoup de poêles et de grammairiens, et la troisième contenait les savants du nord de l'Europe, d'origine portugaise. Cette classification a été faite postérieurement, par les historiens de la littérature; et, tout en l'observant, il ne faut pas croire que la délimitation ait existé du vivant de ces écoles, dont les principaux représentants avaient un caractère d'universalité par l'étendue de leur vaste savoir.
L'école de Prague fut instituée par Jacob Faik (mort
en 1530), promoteur d'une nouvelle méthode qui consistait à donner aux élèves des devoirs tels, qu'ils soient à même de présenter spontanément des objections et de discuter avec lui, jusqu'à la comp'èle solution des problèmes; c'est le pilpoul, dans l'exercice duquel raffinèrent les plus perspicaces. Pour en faciliter la mémoire, on employa un certain ton uniforme, qui se transportant dans la conversation usuelle, imprima au langage des Juifs cet accent déplorable que l'on n'entend pas sans désagrément et que le talent même n'efface pas**.
Après ce rabbin, qui ne se distingua pas comme écrivain, apparurent à la fois Salomon Louria, à Ostra, et Moses Isserles, à Cracovie; le premier d'entre eux était très-remarquable par son savoir rabbinique, et le second par ses connaissances grammaticales, auxquelles il joignait un penchant pour les études philosophiques, repoussées par son contemporain et ami. Quoiqu'il fût en désaccord avec lui sur ce point, ils s'entendaient cependant pour repousser les préjugés, et pour prêcher l'équité et la tolérance. Ils avaient aussi pour collègues, issus de la même classe, quelques rabbins en Italie, Juda, de Mayence, à Padoue, et son successeur Meïr ben-Isaak, de Katzenellenbogen, qui avait professé auparavant à Venise. En même temps, fleurit Low ben-Betzalel, de Prague, écrivain fécond, qui atteignit l'âge de cent quatre ans, après avoir été vingt ans rabbin de la Moravie et autant de temps à Prague, puis à Posen, pour toute la Pologne. L'empereur Rodolphe II l'honora d'une audience, en 1592; cette réception produisit de l'effet sur le peuple et sur les masses, et lui acquit leur considération. Son successeur, à Prague, fut non moins honoré comme écrivain; c'était Mardochée Jaffe, qui dut fuir, en 1559, en Italie, lors de l'expulsion des Juifs de Prague et y revint
en 1592, après avoir été rabbin à Hrodno, à Lublin et à Cremnilz. A son retour, il agrandit l'école, grâce aux libéralités de Manioc liée Mauscbel, qui y construisit aussi une synagogue.
Leur contemporain Jom-Tob Heller mérite non moins d'attention ; il fit à Prague, puis à Nikolsbourg et à . Vienne, des commentaires sur la Mischnâ (Tosephoth Jom- Tob); mais il ne put écbapper à l'envie et à la calomnie, et il lut enfermé comme criminel pendant quarante jours, après quoi la commission de ses juges le condamna à mort pour ses expressions anti-cbrétiennes. L'empereur se contenta de lui infliger une amende de 10,000 florins, de faire brûler ses œuvres et de lui enlever son titre de rabbi. Mais ce titre était inaliénable, et ses œuvres, en partie imprimées, lui furent restituées, lorsque après bien des misères on le délivra, et qu'il fut nommé rabbin à Ramirow, Wolin, Primisluw, Ladmer. Là, il réunit ses collègues, forma dos synodes, surtout pour ordonner certaines abrogations. Tous ses collègues, d'accord avec lui, prononcèrent l'anathème contre les abus qui se commettaient. Il fut appelé ensuite à Cracovie, où il mourut fort âgé, après dix ans d'exercice. Ses contemporains sont Meir Lublin et Samuel Edels, écrivains estimés.
Par suite de l'extension numérique des Juif.-, leur intérêt pour les études rabbiniques s'accrut; celles-ci furent même popularisées et mises à la portée des masses peu iustruites, dans un langage corrompu, mélange d'hébreu et d'allemand; une telle œuvre fut rédigée d'abord par Napbtali Altschuler vers 1530, puis par Jacob ben-lsaac, sous le titre de Tsèna ourèna (paraphrase midraschique du Pentateuque).
En propageant les préjugés par leur langage figuré, par leurs remèdes et guérisons surnaturels, par leurs
moyens plus ou moins efficaces de protection et de salut, des kabbalistes s'emparèrent de la plupart des esprits en Allemagne et en Pologne, y surgirent successivement sous les titres de prédicateurs, de moralistes (maguid), et d'opérateurs miraculeux par des mots et noms mystérieux (Bal-schem).
Ceux d'entre les Juifs qui ne voyaient dans la loi qu'une écorce sous laquelle est caché un sens mystérieux beaucoup plus élevé que le sens historique et littéral, se divisent en deux classes. Pour les uns, le sens intérieur et spirituel des Écritures était un système de philosophie assez favorable, il est vrai, à l'exaltation mystique, mais tiré d'une source tout à fait étrangère. Ce caractère est celui de Philon et de ceux appelés d'ordinaire Juifs hellénisants, parce que mêlés aux Grecs d'Alexandrie, ils empruntent à ces derniers celui de leurs systèmes philosophiques qui pouvait le mieux se concilier avec le monothéisme et la législation de Moïse. Les autres n'ont obéi qu'à l'impulsion de leur propre intelligence; les idées qu'ils ont introduites dans les livres saints, pour se donner ensuite l'apparence de les y avoir trouvées et les faire passer, même dans l'ombre du mystère, sous la sauvegarde de la révélation, ces idées leur appartiennent et forment un système vraiment original, vraiment grand, qui ne ressemble à d'autres systèmes que parce qu'il dérive de la même source. Tels sont les kabbalistes, dont les opinions, pour être connues et justement appréciées, ont besoin d'être puisées aux sources originales ; car, plus tard, les esprits cultivés ont cru leur faire honneur en les mêlant aux idées grecques et arabes* 2 .
Les kabbalistes se divisent eu deux écoles qui furent fondées presque en même temps en Palestine, vers le milieu du xvie siècle : Tune par Moïse Cordovero, d'origine
espagnole , qui florissait à Séphath dans la Galilée inférieure ; l'autre, par Isaac Loria, mort également à Séphalh, en 1572, et regardé par quelques Juifs comme le précurseur du Messie. Le premier, sans pénétrer bien loin dans l'esprit des monuments originaux, se tient assez près de leur sens propre et de leur signification réelle ; le second s'en écarte presque toujours, pour donner carrière à ses propres imaginations, et l'emporte d'ordinaire dans l'opinion.
Le premier qui ait révélé à l'Europe chrétienne le nom et l'existence de la kabbale, c'est un homme qui, malgré les écarts de son ardente imagination, a imprimé aux idées de son siècle une vigoureuse impulsion, à savoir Raymond Lulle. H serait difficile de dire jusqu'à quel point il était initié à cette science mystérieuse et quelle influence elle a exercée sur ses propres doctrines. Mais il est certain qu'il s'en faisait une idée très-élevée, la regardant comme une science divine, comme une révélation dont la lumière s'adresse à l'âme rationnelle , et l'on peut supposer que les procédés artificiels, rais en usage par les kabbalistes pour rattacher leurs opinions à l'Écriture, que la substitution des nombres ou des lettres aux idées et aux mots n'ont pas peu contribué à l'invention du grand art.
Après ce philosophe, l'étude de la cabbale retomba dans l'oubli jusqu'au moment où Pic de la Mirandolc et Reuchliu vinrent répandre quelque lumière sur une science dont on ne connaissait jusqu'alors, en dehors du cercle des adeptes, que l'existence et le nom. Le premier a tenté de réduire un système aussi étendu en un petit nombre de courtes propositions destinées, il est vrai, à être développées en public. Le second, plus systématique, mais moins érudit, n'a malheureusement pas su puiser aux sources les plus abondantes et les plus digues de la
foi. C'est à partir de cette époque que les idées kabbaiistiques, devenues l'objet d'un intérêt plus général, commencent à compter sérieusement, non-seulement dans les travaux d'érudition, mais dans le mouvement scientifique et religieux, du xvi° et du xvu° siècles.
Toutefois, les anciens rabbins, dans les grandes écoles d'autrefois, n'introduisirent pas cette branche dans le plan des études, et ils n'en firent part que par exception à quelques disciples capables. La recherche de systèmes philosophiques, d'essais de morale et de Ihéodicée des rabbins, plut aussi aux adhérents du mysticisme, surtout au temps des croisades. On commença alors à mettre la kabbale (tradition) par écrit : le livre du Zohar, né sous sa forme actuelle au xn« siècle, présenta la kabbale sous une apparence de haute antiquité * 3 . La difticulté des symboles qui y sont exposés et des expressions qui y sont usitées, attira l'attention d'un grand nombre de rabbins espagnols ou français. On s'efforça donc de tirer des vérités générales de cet ensemble confus de matériaux. Gomme ceux-ci concernaient les sujets les plus élevés de la pensée, les termes manquaient, et il fallait de plus en plus avoir recours aux images. C'était un champ trèsattrayant pour les amis perspicaces d'expressions symboliques ; et leur nombre s'augmentait toujours, recruté parmi ceux qui étaient enclins à propager de telles idées.
Beaucoup de rabbins de l'école philosophique se prononcèrent, il est vrai, contre ce mysticisme dont on abusait facilement et surtout contre son influence sur l'exégèse ; mais ces blâmes ne surent retenir ceux qui étaient dans la possession de la science la plus éclairée et étaient entraînés vers elle par l'élévation de leur imagination . C'est ainsi qu'on étudia toujours davantage la kabbale,
qui, outre la philosophie ancienne, accueillit encore beaucoup d'idées nouvelles de l'Orient. En Turquie, elle fut propagée par les œuvres estimées de Meir ben-Gabaï, du temps de Joseph Karo, qui était également redevable à cette science de ses vues. Salomon ben-Kabez avait au même moment institué une chaire pour la kabbale à Sephath. Son principal disciple, Moïse Cordovero (1508- 1570), l'éleva à un haut degré de perfection et passe pour un des plus grands kabbalistes. Ses œuvres, fort nombreuses et connues en Italie après sa mort plus que toutes les œuvres kabbalisliques composées avant lui sont les produits sérieux dus à son savoir. D'autres hommes distingués étaient dans le même cas, et si leur conduite nous étonne, il ne faut pas oublier quelles étaient les dispositions littéraires, autant que religieuses ou plutôt mystiques, qui dominaient alors.