CHAPITRE II
(De l'an 70 à 230.)
| \ . — Malgré la prise et la ruine de la ville de Jérusalem, les études religieuses auxquelles s'étaient consacrés un grand nombre de docteurs, furent à peine interrompues; elles commencèrent à relleurir dans toute leur vigueur, peu de temps après la destruction de la nationalité juive *.
Pendant le siège de la capitale, et prévoyant l'issue de la lutte, un des plus célèbres docteurs R. Yochanan-ben- Zaccaï, conçut le projet de sauver la tradition juive, après la ruine de la nationalité. Son neveu, l'un des chefs des zélateurs, l'assista dans l'exécution de ce plan. Ayant lait répandre le bruit que son oncle était mort, il se présenta avec le corps à la porte de la ville, invoqua le respect dû à la dépouille mortelle du savant auquel il rendait les devoirs suprêmes, et il parvint ainsi à tromper la défiance des gardiens.
Une l'ois sorti de la ville, R. Yochanan alla trouver le général romain, déploya à ses yeux un profond savoir et conquit les bonnes grâces deTilus, qui lui permit de transporter à Yabné le Synbédrium, qu'il présida quelque temps. Cette académie, qui, selon la tradition, était depuis longtemps dans cette ville, devint bientôt, sous la direction du patriarche, le siège d'une des plus illustres et des plus nombreuses écoles rabbiniques.
A la mort du fondateur de cette institution on jeta les yeux sur Gamaliel, de Yaphné ou de Dibauah, l'un des arrière petits-fils de Hillel, et ou le plaça à la tête de la communauté, sons le titre de nassi (prince), et chef de l'académie, Tan 5 après la destruction du Temple, ou 74 de l'ère vulgaire. Deux fois sa vie avait été en danger, et chaque fois il avait échappé au péril imminent. Les Romains avaient eu le dessein de le faire périr en même temps que son père, Simon-ben-Gamahel, qui, à la prise de la capitale de la Judée, fit partie des dix marlyrs suppliciés par les Romains (rroSn rann'*) ; mais, grâce aux inslaiices de Yochanan ben Zaecaï. Titus se laissa fléchir et lui accorda la vie. Il courut un danger semblable, lorsque Tui nus Rufus, pendant ses massacres, le chercha pour le tuer; un officier, dit-on, s'offrit à sa place, et se dévoua dans l'inlérêt de la religion et de son représentant. Gamaliel justifia, aussi son élection par ses capacités et ses qualités privées. Quoique jeune encore, il possédait des connaissances assez variées; il a, sans doute, fait des études dans les sciences exactes, dans la géométiie et l'astronomie, comme le démontrent ses tables lunaires, mentionnées dans .le Talmud; à leur aide, il interrogeait les témoins sur les nouvelles phases de la lune pour la fixation des néoménies. Enfin, par sa moralité, sa conduite religieuse, sa tolérance envers les étrangers, il conquit l'estime et la considération de ses contemporains.
Malgré ces qualités, il ne trouva pas auprès de ses anciens condisciples toute la déférence à laquelle il eût pu s'attendre, et son autorité doctrinale s'en ressentit. Son beau-frère Éliézer, fits de Horkenos, disciple de l'école de Schamaï^fut le premier à lui susciter des obstacles, parce qu'il n'admettait que les loi écrites du Pentateuqne, ou celles qui en ressorlaicnt d'une manière claire et évidente.
D'autres circonstances imprévues, qui, peu importantes d'abord» finirent par s'aggraver, le génèrent dans l'exercice de ses fonctions. Il commença par une mesure de rigueur, l'interdiction de l'entrée dus cours l'aile aux jeunes gens, sur lesquels il n'était pas suffisamment renseigné; il augmenta ainsi le nombre de ses adversaires. Puisdes questions générales alimentèrent ie mécontentement. Après undilîéreud au sujet de la fixation du calendrier, dans lequel Josua céda, selon le conseil du vieux Dosa, une question fut proposée par ce rabbin, à l'instigation d un adversaire de l'école de Gamaliel. Celuici lui retira la parole, l'accusa de vouloir troubler le cours des études, mécontenta ainsi une seconde fois le Synhédrin et finit par être déposé. Il fut remplacé par R. Eliézer-ben-Azaria, puis réinstallé dans ses fonctions.
Désormais les événements politiques restent au second plan, et la littérature domine tout; il n'y a guère à signaler que la révolte qui éclate à Cyrôi>e (4 15) de là s'étend en Égypte,où les Juifs battent, dit-oi», plus de 20. 000 Grecs. Mais, bientôt vaincus, et ils se consolent par l'étude, sous la direction des disciples de Yochanau-ben-Ziccaï. Parmi eux on remarque le rabbin précité, Eliézer, dis d'Horkenos, surnommé le grand, et devenu célèbre par un recueil d'aphorismes connu sous le nom de Pirkè R. Eliézer. Fils d'un riche cultivateur, il quitta la charrue a l'âge de vingt-deux ans et se rendit à Jérusalem pour profiter des leçons de Ben-Zaccaï. Pour obéir à sa vocation, il eut à vaincre l'opposition de son père et à supporter les plus dures privations. Un jour son père se rendit à Jérusalem dans Pintention de le déshériter; mais, témoin de la gloire du jeune docteur, et ému du succès que celui-cj venait d'obtenir, en parlant dans une assemblée à laquelle assistaient les plus hauts personnages de Jérusa-
lera, le vieux Hyrcan, au lieu de déshériter son fils, lui lit donation de tous ses biens, à l'exclusion de ses autres enfants. Désintéressé autant qu'instruit, Eliézer refusa cette offre et n'accepta dans l'opulente succession de son père qu'une part égale à celle qui revenait à chacun de ses frères 2.
Ce docteur ne voulait pas reconnaître à la majorité un pouvoir trop absolu. Une grave question de doctrine s'était soulevée entreluiet ses collègues, concernant l'application de la loi à des cas d'impureté légale. Tous les arguments présentés à l'appui de son opinion avaient été combattus et repoussés; il contesta à l'assemblée le droit de renverser ainsi des assertions qu'il croyait fondées, déclarant qu'il soutiendrait au besoin ses paroles par des miracles; mais il fut frappé d'anathème. Lorsque celte décision fut prise, Eliézer s'était déjà retiré de l'assemblée des docteurs pour n'y plus jamais rentrer. Àkiba se chargea de lui apporter la triste nouvelle de sa condamnation. Cette destitution, toutefois, ne diminua en rien l'autorité du docteur. En l'assistant dans ses derniers moments, trois de ses anciens disciples manifestèrent hautement, par leur présence, que l'anathème avait été suspendu. Sa mort tut vivement regrettée de tous ses collègues, et sur sa tombe on entendit une touchante oraison funèbre, prononcée par son ami et successeur Akiba, fils de Joseph.
D'après la méthode de son maître, Akiba adopta un plan pour ses cours publics, dans lesquels il commença à interpréter et à commenter le texte biblique, à l'appliquer aux circonstances de la vie, et prépara ainsi le travail deux fois séculaire que R. Juda le Saint résumera plus tard sous le nom de Mischnâ.
Mais Akiba n'est pas seulement célèbre comme docteur et comme chef d'école; il joua un rôle important dans
l'histoire de la nationalité juive. «Adrien, à ce qu'il paraît 3 , ne se montrait pas d'abord hostile aux Juifs. Selon la tradition rabbinique, il aurait môme donné la permission de rebâtir le temple de Jérusalem ; mais les représentations des ennemis des Juifs lui ayant fait changer d'avis, et ne voulant pas néanmoins retirer sa parole, il indiqua pour Je Temple des dimensions que les Juifs ne pouvaient adopter. Bientôt l'esprit de sédition qui se fit remarquer parmi les Juifs, changea les dispositions de l'empereur. Il renouvela un décret de Trajan qui défendait aux Juifs de pratiquer la circoncision, d'observer le sabbat, ou même de lire les lois mosaïques, et, pour leur ôter tout espoir d'une restauration politique, il résolut de rebâtir Jérusalem et d'en faire une ville païenne peuplée de Grecs et de Romains. Les malheureux Juifs tirent alors un dernier effort pour reconquérir leur indépendance. Un homme hardi et entreprenant, nommé Bar- Cozibà, qui se disait le Messie, et qui prenait le nom de Bar-Cokhebà (fils de l'étoile), profita de l'absence des légions romaines pour rassembler des troupes nombreuses et s'empara de Jérusalem, de cinquante places fortes et d'un grand nombre de villes ouvertes et de villages. Il se conduisit bientôt en roi et fit battre monnaie. Akiba reconnut publiquement dans Bar-Cokhebà le Messie annoncé par les prophètes et déclara que c'était là l'étoile de Jacob, sous laquelle Biléam avait désigné le futur rédempteur d'Israël , ce qui contribua beaucoup à augmenter les forces de Bar-Cokhebà et le courage de ses partisans. »
Akiba prit d'ailleurs une part active aux événements. C'est ainsi que pendant les diverses phases de cette lutte, jusqu'à la destruction complète de la forteresse de Bethar» Akiba se trouva dans les contrées au milieu desquelles
éclata Iç mouvement. 11 passa successivement par les villes de Nehardea et de Gamzou, puis il traversa les provinces de Cilicie, de Cappadocie et de Galatie. Ces divers voyages avaient pour but de préparer les esprits et de leur inspirer la conviction qu'il fallait secouer le joug tyrannique de l'empereur Trajan, afin que Jérusalem et son Temple pussent être réédifiés dans un avenir prochain. Il arriva à Rome, selon le rapport des chroniques, avec trois de ses condisciples. Ceux-ci ne pouvaient voir, sans une émotion douloureuse, les magnificences sans nombre de la ville et du Capitole. Akiba, au contraire, resta calme et le sourire sur les lèvres. Ses collègues étonnés lui demandèrent le motif de cette froideur. « Comment, disaient-ils, peut-on n'éprouver aucune douleur en présence des magnificences qui entourent Pidolatric, tandis que le temple du Dieu unique est devenu la proie des flammes et le repaire des bêtes féroces? — C'est précisément, répondit Akiba, de quoi je me réjouis : si les ennemis de l'éternel sont si heureux, quel bonheur doitil réserver à ceux de ses fils qui lui obéissent! » Cependant le calme d'Akiba n'élait pas de l'indifférence, mais le fruit d'une confiance absolue dans le succès de cette lutte, confiance que les événements ne justifièrent pas.
« Adrien, qui avait commencé par inspirer cette insurrection, dut bientôt en connaître toute la gravité. TurniusRufus, qui commandait alors en Judée, fut battu dans plusieurs rencontres. Pour dompter cette redoutable révolte, qui mettait en émoi tout l'empire romain, Adrien envoya en Palestine Jules Sévère, dont la bravoure et le talent guerrier venaient d'être éprouvés dans la Grande- Bretagne. Sévère se borna à harceler les révoltés, à leur ^couper les vivres et à leur prendre, une à une, toutes les places dans lesquelles ils s'étaient fortifiés, mais il n'osa
leur livrer bataille. Encore une fois, Jérusalem fut prise et rasée.
Bar-Cokhebà s'étant enfermé dans Béthar, les Romains l'y assiégèrent; ce siège, selon les rabbins, dura trois ans et demi. Bar-Cokhebà lit mourir le pieux R. Kliézer de Modein, qui ne cessait de prier pour lui, mais qu'on avait faussement accusé de trahison. La ville fut pri^e d'assaut par les Romains, après des efforts incroyables, l'an 436 de l'ère vulgaire, et l'on y vit se renouveler les scènes de carnage qui avaient eu lieu à la prise de Jérusalem par Titus. Selon les traditions juives, ce fut au jour anniversaire de la destruction du temple que les Romains mirèrent dans Béthar. Dans celle guerre, les Romains comme les Juifs combattirent avec un acharnement extrême; se- Ion Dion Cassius, cinq cent quatre-vingt mille Juifs furent massacrés par les Romains, qui, de leur côté, essuyèrent des pertes immenses. Les rabbins exagèrent encore bien davantage le nombre des victimes, mais personne n'était en mesure d'eu constater le chiffre exact.
Bar-Cokhebà ayant péri dans la mêlée, lors de la pri*e de Béthar, la conquête de cette vil!e termina la guerre. La Judée fut changée en un désert ; ceux des rebelles qui survécurent, furent vendus publiquement sur les marchés, an même prix que les chevaux. L'illustre Akiba, qui avait été emprisonné depuis le commencement de la guerre, fut écorché vif. Les plus atroces douleurs ne purent lui arracher aucune plainte, et il expira en s'écriant: « Écoute, Israël, l'Éternel est notre Dieu, l'Éternel est un. »
Cependant Akiba ne fut pas le seul docteur q ni devait mourir pour sa foi. D'aulres rabbins qui s'étaient rendus célèbres par leur savoir et qui, la plupart, étaient des compagnons d'études de l'illustre docteur, périrent en
môme temp3 que lui, victimes de leur dévouement à la religion. Au premier rang, il faut citer R. Tarphon, l'un de ses condisciples et de ses amis, que par affectueuse estime Akiba lui-môme appelait son maître 4 . En général, Akiba avait pour préoccupation essentielle d'éclairer les esprits, et il eût tout subordonné à ce but, bien qu'il fût très-rigoureux dans l'accomplissement des moindres prescriptions religieuses. Mais ayant perdu toute illusion sur le sort de son peuple, il savait que rien ne pouvai 1 exterminer les doctrines spiritualistes des Juifs, ni anéantir la morale élevée de leur religion, et c'est là ce qui lui importait comme à ses successeurs.
Les derniers efforts des Juifs, en faveur de leur indépendance, ne firent qu'achever leur dispersion. Une fois vaincus par l'empereur romain, les révoltés furent vendus partout comme esclaves. Selon Emmanuel Aboab 5 , « Adrien et ses successeurs exilèrent les gens les plus vaillants aux derniers confins de l'empire romain. Ainsi, tout ce que la nation juive avait de meilleur et de plus noble, alla habiter les provinces de l'Espagne et de la France. »
§ 2. — Le jour môme où l'empereur Adrien ordonna le supplice de R. Akiba et la destruction de la ville de Bethar, Juda, surnommé plus tard le Saint, venait au monde àTibériade, ville située près du lac deKinereth(ou Genezareth). G est sous de tels auspices, dit la tradition, qu'un soleil de la nation et de la loi se leva, au moment où un autre soleil venait de disparaître. Son père était le patriarche Siméon III, fils de Gamaliel , descendant de Hillel, qui comptait parmi ses ancêtres plusieurs présidents du Synhédrin 6 .
Dès le moment de sa naissance, Juda se trouva dans un grand danger, suivant les légendes du temps. C'était pen-
dant les tristes années qui virent le dernier souLcvcmeut des Juifs contre la domination des Romains. Ces derniers» pour punir les rebelles, ne s'étaient pas contentés de les frapper, eux et leurs chefs, dans leurs plus chères affections ; à ces cruels châtiments, ils avaient joint la défense de pratiquer les cérémonies essentielles de la foi juive, entre autres cellede la circoncision. Mais, pour R. Siméon, le commandement divin parlait plus haut que le décret de l'empereur; et il accomplit sur son fils l'acte religieux, à l'époque prescrite. Lorsque le proconsul romain» chargé de veiller à l'exécution des lois, apprit l'événement, il lit venir auprès de lui R. Siméon, et lui demanda pourquoi il avait désobéi à l'ordonnance impériale. « Dieu me l'a ainsi ordonné,» répondit courageusement le pieux docteur. — Ta désobéissance, répondit l'elhnarque romain, mérite une punition exemplaire. Cependant, en raison de la position élevée que tu occupes parmi tes coreligionnaires, je ne veux pas te punir moi-même, mais soumettre ta conduite àTempereur, pour qu'il se prononce à ton égard. »
A cet effet, le nouveau -né, ainsi que sa mère, furent envoyés à Rome. La mère se mit en route, partagée entre la crainte et l'espoir; mais, tout à coup, un éclair lumineux traverse son esprit, et son cœur de mère eut comme une révélation divine qui l'aida à sortir de celte situation critique. Avant de se présenter au tribunal suprême de Rome, elle se fit introduire auprès de l'impératrice, qui, peu de temps auparavant, venait également d'avoir un fils. Elle lui exposa le sujet de ses angoisses avec toute l'éloquence d'une mère désespérée. L'impératrice ne cacha pas son émotion en l'écoutant; elle avait compris la gravité de cette douleur. Elle voulut bien intervenir ellemême dans cette circonstance; elle promit le salut de
l'enfaul el le garda auprès d'elle. La mère joyeuse le lui confia et prit en échange le fils de l'impératrice. Cette substitution trompa les juges et elle fut absoute.
En sortant du tribunal, elle se rendit auprès de l'impératrice pour lui exprimer sa reconnaissance et reprendre son enfant. Celle-ci lui dit : « Je suis heureuse d'avoir pu vous sauver à l'aide de mon fils. Je souhaite que ces deux enfants, réunis maintenant par un enchaînement bizarre de circonstances, quoique étrangers l'un à l'autre, se soutiennent mutuellement lorsqu'ils auront atteint l'âge de la raison. » Le vœu de la généreuse souveraine se réalisa plus tard : les deux garçons grandirent, le fi's de Pimpératrice monta sur le trône des Antonins, et Ju la succéda à son père dans la dignité de prince de la nation {nassi). Malgré la différence des positions, les rapports les plus bienveillants les unirent l'un à l'autre.
Juda avait montré de bonne heure des dispositions sérieuses pour les études rabbiniques. Son père l'encouragea dans cette voie; il le fit instruire dans les diverses branches des connaissances humaines , lui donna des maîtres distingués, dont le? principaux furent : R. Éléazarben-Schamoua, R. Juda-bcn-Elaïet R. Simon-ben- Yochai- Ce dernier ne se contentait pas de lui enseigner les actes extérieurs de la religion, il l'instruisait surtout dans la morale religieuse/lut inculquait les meilleures règles de conduite, et dès ce moment il lui inspira des sentiments • de charité qui distinguèrent Rabbi pendant toute sa vie. Cette morale, il la propageait aussi parmi ses descendants. Nous la voyons reproduite, avec plus d'élévation encore, par son fils Gamaliel, dont nous trouvons les sentences morales à la suite de celles de son illustre maître, dans le traité des Maximes des pères (rVDN ^p"!S) • Rabbi eut encore pour précepteur R. Meir, un homme
hostile à son père, qui avait fait tie violents elloris pour le priver des fonctions dont il était chargé; mais ce maître était si savant et si estimé que Siméon sacrifia ses ressentiments à l'éducation de son fik C'est ce R. Weir, aussi humble que sage, qui, par ses effort*, empêcha un jour la division d'éclater an sein d'une famille nombreuse, et il donna des preuves de sa tolérance en matière de casuistique.
D ailleurs, même après la défaite de Rar-Cokhcba, la Palestine était restée le siège principal des études religieuses; et on établit des écoles dans plusieurs villes de la Galilée, notamment à Séphoris et à Tibériade.
Le résultat de ces études fut brillant et donna au nom de R. Juda une grande célébrité. A la mort de son père, il avait été élu nassi, prince on chef de la nation, et il jouit d'une grande autorité parmi ses coreligionnaires. Il avait usé de son pouvoir pour introduire des mesures devenues nécessaires. Par exemple, il lit interdire renseignement sur les places publiques, comme un mode d'instruction peu digne.
Par une autre ordonnance, il rétablit la promotion dite Semikhâ, règle d'après laquelle il était défendu de rendre des décisions doctrinales et de prononcer des jugements, à quiconque ne tenait pas ce droit du président du Synhédrin ou de l'autorité religieuse reconnue. Cette défense avait déjà existé auparavant , et c'était le président qui , avec le concours de l'assemblée, conférait ces sortes de grades. Mais Rabbi fut le premier qui put, grâce à sa haute autorité, accorder ces distinctions de son propre chef. Il profita des avantages de sa naissance et de sa haute position pour encourager l'étude de la loi. Dans ce but, il réunit auprès de lui un grand nombre de condisciples à l'entretien desquels il pourvut par ses propres
ressources, et rédigea ou compila, de concert avec les sages de l'époque, un recueil intitulé Répétition de la loi, ou Mischnâ.
Outre la loi écrite, renfermée dans les cinq livres de Moïse, il y avait des commentaires sur cette loi, des interprétations orales, transmises de génération en génération. Pendant fort longtemps il avait été interdit de rédiger ces commentaires; c'est à peine si quelques tanahn, ou auteurs et collaborateurs du grand ouvrage de la Mischnâ, avaient osé prendre note, par écrit, des sentences de quelques anciens docteurs, pour les citer dans leurs cours et les rappeler à la mémoire des disciples.
R. Juda fit mieux; il lixa la tradition, persuadé que c'était le seul moyen de la sauver. L'usage et la connaissance de la langue hébraïque se perdaient de jour en jour; les Juifs dispersés par toute la terre et disséminés dans toutes les contrées où les persécuteurs les avaient relégués, avaient oublié, sinon les dogmes de la foi juive, du moins quelques-uns de ses préceptes. Ils se seraient insensiblement éloignés, et peut-être écartés de la jurisprudence de leurs ancêtres, si on eût continué à s'en rap. porter uniquement à la mémoire. Tels étaient les dangers qu'il y avait à craindre et qu'il fallait prévenir.
Avant Rabbi, les docteurs interprétaient la tradition à leur gré ou plutôt sans règles fixes et acceptées par tons*
Le premier, R. Juda composa un livre méthodique, qu'on suivit depuis exactement dans les écoles et les académies ou réunions de docteurs. Il rassembla tous les décrets, statuts, sentences prononcées par les sages, diverses maximes morales et religieuses, toutes les ordonnances du Syiihédriu, tout ce qui avait été adopté pendant l'époque des prophètes, par les membres de la grande synagogue, par les tanaïm, c est-à-dirc les docteurs les plus
célèbres qui vécurent pendant les deu^x siècles antérieurs; il en fit un livre divisé en six parties principales.
La première, intitulée : des Semences, traite des lois de l'agriculture et des formules de bénédictions; la deuxième : des Fêtes ou des cérémonies à accomplir en ces jours; la troisième : des Femmes ou du mariage et des devoirs de la famille; la quatrième : des Dommages ou du droit canonique, civil et pénal; la cinquième : des Saintetés ou des sacrifices qu'on offrait au Temple; la sixième : des Purifications , ou de ia pureté et de l'impureté légales.
Rabbi inséra dans cet ouvrage les règles connues sous le nom d'ordonnances reçues par Moïse sur le mont Sinaï, respectées autant que la loi écrite elle-même, quoiqu'elles fussent restées jusqu'à cette époque à l'état de tradition orale. Puis il consigne les opinions les plus divergentes sur le sens des lois mosaïques ; il mentionne par exemple, avec beaucoup d'impartialité, les décisions deHillel, l'un de ses" ancé 1res , après celles, plus sévères, de son rival Schammaï. Enfin il rapporte les usages et les anciennes coutumes, celles qui n'étaient plus pratiquées de son temps, comme celles qui l'étaient encore. C'est grâce à la Mischnâ, ce code de droit civil et canonique, que la législation mosaïque continua à servir de loi à la nation juive, qui, au milieu des peuples étrangers, avait conservé le droit de se régir elle-même.
Il est difficile de déterminer le temps auquel Jcda commença et termina cet ouvrage qui a perpétué son nom. il est certain qu'il réunit, pendant un long espace de temps, les documents qui devaient lui servir. Il a dû travailler à ce recueil depuis l'époque où il fut nommé prince de la nation. Comme tel il avait souvent l'occasion de remarquer les différends qui s'élevaient au sein de son peu-
pie. Par sa longue expérience, il avait appris à décider des questions de droit; et ce sont ces décisions qu'il recueillit pendant le cours de sa vie et qu'il acheva de mettre en ordre peu de temps avant sa mort (218).
§ 3. — Les relations bienveillantes qui existaient entre l'un des Antonins et Rabbi profitèrent à tous les Juifs; et sous ce gouvernement on leur rendit la faculté de se circoncire : c'était leur rendre leur culte. Les règnes suivants furent troublés par les guerres des Parthes, auxquels s'étaient joints les Juifs de la Mésopotamie. Cependant, quoique ces guerres se continuassent sous le règne de l'empereur Sévère, ce prince avare, rendu favorable à ce qu'on présume par leur argent 7 , leur' laissa l'exercice de leur culte, se contenla de les charger d'impôts et les assimila aux Romains, comme le prouvent ses lois concernant ce peuple 8 . Elles admettent les Juifs à la tutelle, les déclarent capables de remplir des fonctions publiques et les dispensent des charges. Ce sont les premières dispositions précises qui fixent leur état dans l'empire romain ; elles furent respectées pendant le temps que cet empire resta païen.
Juda le Saint, en mourant, exprima le vœu que son second fils Gamaliel fût nommé aux fonctions de nassi, ce qui fut fait; le fils aîoé, Simon, devint président du Synhédrin, avec le titre de hakham (savant), et un certain 'Hauina-ben-'Hanina (ou b.-Hama) fut son adjoint. Le troisième seul, par son influence comme savant et habile médecin, acquit de la considération, même chez les non-Juifs; mais, par sa vanité et son ambition, il s'attira beaucoup d'adversaires et provoqua la retraite de plusieurs savants formés à l'école de Juda. Ainsi naquirent à Babylone des écoles nouvelles, rivales des premières, et parla l'influence de l'académie de Tibériade
diminua. Dans cette école elle-même, des divisions éclatèrent : Séphoris et Césarée disputèrent la prééminence à Tibériade, qui l'eût bientôt perdue si elle n'eût conservé dans son sein le siège du nassi.
Les deux plus grands savants de cette époque, R. 'Hanina à Tibériade et R. Hosée à Césarée, passent pour avoir mis la dernière main à la rédaction de la Mischna. Aussi l'explication des textes forma-t-elle désormais l'objet principal des études, et ceux qui étaient chargés de l'enseignement se nommaient alors amoraïm, prédicateur? populaires. Les études plus avancées, désignées sous le nom de guemarâ (achèvement) et cultivées plus encore à Rubylone qu'en Palestine, prirent un développement Tel qu'on s'y consacra exclusivement et qu'on devint indifférent au mouvement politique et à la littérature profane. Cela résulte de l'examen de la vie intérieure de ces hommes et de leurs relations au dehors. Ainsi, lorsque la charge de nassi passa de Canialiel à son fils Juda, comme si elle avait été hérédilaire, elle était devenue toute temporelle et mondaine. Aus.-i ne formait-elle plus un sujet de rivalité entre les rabbins, qui, de leur côté, ne se laissèrent plus dominer par le nassi. De même plus tard, les Juifs s'étaient abstenus de toute participation à Tinsurreclion de Palmyre : quelques particuliers seuls firent exception. Les Romains exigèrent qu'on leur livrât un certain Oulla, qui s'était réfugié à Lydda, auprès du chef d'école Josua-ben-Lévi. Celui-ci était inquiet, par la présence d'OulIa, du sort réservé à la communauté tout entière; et, pour ne pas l'entraîner inutilement dans son malheur, il pria Oulla de se rendre aux Romains, comme il eût agi lui-même. Lorsque le prisonnier fut exécuté, Josua éprouva des remords d'avoir donné de tels conseils à son hôte.
Le sévère Johanan fut moins scrupuleux lorsqu'il prédit à Emî, autre captif, sa perte imminente et prochaine. Mais un de ses amis, Simon, accompagné d'un petit nombre de jeunes gens courageux, suivH la troupe qui emmenait le captif Emi et enleva aux soldats leur proie. Zénobie, reine de Palmyre, avait aussi fait mettre en prison un rabbin nommé Seer-ben-Hinna et repoussé toute médiation en sa faveur. Mais il s'échappa. C'est alors que florissait l'école d'Abahou, homme instruit et bien considéré du procurateur romain à Césarée; dépendant qu'on poursuivait les chrétiens, les Juifs, grâce à son intervention, jouirent du calme. Il se plaignit des progrès de l'Église, surtout en voyant le grand nombre de prosélytes qu'elle accaparait parmi les Juifs.
Même Dioclélien, dont quelques Juifs avaient parlé avec mépris parce qu'il était d'une basse extraction, accepta à son arrivée en Orient les excuses de ceux qui lui offraient leurs hommages et oublia l'offense qui avait été faite à son nom. Mais il est naturel que les Juifs aient eu à souffrir des calamités d'une guerre constante. Dans leur retraite, ils furent atteints de tous les malheurs de la guerre, sans bénéficier d'aucune compensation. Or, les émigrations des peuples, l'échange et le mélange des opinions, la lutte des idées, tout cela passait devant eux inaperçu. P.ir cette indifférence pour l'activité sociale, le goût pour les œuvres d'imagination, telles que la poésie, s'affaiblit; les quelques vers qui nous sont parvenus de cette époque, et qui se complaisent aux jeux de mots, marquent une décadence notable de l'esprit littéraire.
La prédominance de Tibériade se maintint encore près d'un demi-siècle, sans cesse chaucelante, quoique le patriarcat à son déclin eût encore trois représentants, savoir Hillel le jeune, JuclallI et Gamaliel. Les guerres,
surtout celiesde la Perse, séparèrent violemment les communautés juives. La jeunesse ne se rendait plus aussi souvent aux écoles éloignées, et la plupart des grandes communautés en établirent chez elles.Ama etAsché sont les derniers hommes considérables de l'Asie Mineure et paraissent avoir exercé leur activité jusqu'au iv* siècle. Ils nommèrent encore aux fonctions de juge le Babylonien Zeira, par la semikha ou imposition solennelle des mains. C'était peut-être là la dernière fois qu'eut lieu cette cérémonie, qui se perdit ; on ne la jugea plus indispensable pour occuper l'es plus hautes fonctions dans l'instruction ou la magistrature.
D'autres causes encore servirent à affaiblir les écoles palestiniennes. D'abord on fixa pour toujours le calendrier juif sous Hillel (358), et ainsi cessa toute influence pratique au sujet des jours de fêre. Sans examiner en détail les circonstances par lesquelles ce fait s'est accompli, il est à présumer que la lutte des chrétiens pour fixer leur Pàque ne resta pas indifférente aux Juifs. L'astronome qui régla le calendrier est nommé A<lda 9 .
Le second fait remarquable d'alors, c'est la mise par écrit de tout ce qui avait été enseigné et discuté depuis l'achèvement de la Mischna, pour lui servir de commentaire. Cette vaste réunion de notes a formé le grand ouvrage nommé Talmud. Il contient des explications, des débats, même des récits historiques et des légendes, mais tout cela mêlé et réuni sans méthode. Il reçut plus tard le nom de Ierouschalmi, par opposition au Talmud Babliy rédigé à Babylone. Ils sont écrits tous deux en un chaldêen corrompu. Ce livre, que nous ne possédons plus au complet, se propagea rapidement et servit bientôt de programme h toutes les écoles.
En somme, les traits caractéristiques qui se rencon-
trent dans l histoire de ces quelques docteurs, témoins parfois ua peu passifs de la ruine de la Palestine, ont eu une influence bienfaisante, non-seulement sur les contemporains de ces rabbins, mais aussi sur la postérité la plus reculée. Les sages unirent leurs efforts pour encourager, d'un commun accord, tout ce qui pouvait intéresser le judaïsme. Un dernier exemple de ce que produisit leur impulsion suffira pour dépeindre les tendances du mouvement intellectuel de cette période de temps. Onkelos le prosélyte, naguère encore attaché au paganisme, fut si bien imprégné de la lecture de la Bible, telle qu'on l'entendait alors, qu'il en publia une traduction chaldéenne, plutôt explicative que littérale, dans laquelle il a évité avec grand soin les termes qui attribuent à Dieu la corporéité et les a remplacés par des paraphrases.
Les Juifs renoncèrent, à partir de cet instant de calme, à jouer désormais un rôle politique. Des zélateurs avaient eu, comme patriotes, le courage de se soulever au nom de la liberté. Mais les docteurs, plus'patients, parce qu'ils voulaientsauverlejudaïsmeetnon la Judée, dirigèrent tous leursefforls vers un but moral et mirent tous leurs soins à consolider l'unité religieuse. Ils étaient enfin convaincus, et par la raison et par l'expérience, que leur mission comme société politique était terminée, et que le sanctuaire de Jérusalem, avec ses prêtres et ses sacrifices, ne pouvait plus être Tunique symbole autour duquel devaient se réunir les débris dispersés du peuple juif*o. Ils déposèrent les armes et cherchèrent, par des voies pacifiques et des moyens intellectuels, à se fortifier comme société religieuse. Ils ne combattaient plus pour posséder une patrie ; mais ils savaient mourir pour leur religion, et des victimes innombrables tombèrent encore, non plus comme soldats, mais comme martyrs de leur foi.