‹ Histoire des Israélites depuis d'édification du second temple jusqu'à nos joursChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE IV (vi f et vu» siècles · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV (vi f et vu» siècles

§ !. — L'empire d'Occident, avant sa fin, avait laissé la nation juive dans une position assez avantageuse, . qu'elle conserva sous le pouvoir des conquérants barbares. Les Goths s'étant emparés de l'Italie, restèrent fidèles au système de tolérance que les derniers empereurs romains avaient mis en pratique. Dans le concile tenu à Agde (506), les évêques réunis adoptèrent la résolution suivante qui devrait encore aujourd'hui être suivie par le clergé; les Juifs qui voulaient se faire chrétiens devaient rester huit mois parmi les catéchumènes; aprè3 cette épreuve seulement, s'ils persévéraient, ils devaient recevoir le baptême.

Le chef des Ostrogoth*, Théodoric le Grand, exerçait le pouvoir avec une sévérité qui n'excluait pas la justice : autant qu'il eût aimé à les convertir par la douceur, autant il haïssait les moyens violents. Dans les écrits laissés par son secrétaire Cassioriore, et dans ceux de Procope*, on trouve la mention que les Juifs habitaient les villes principales du royaume, Gênes, Milan, Rome, Naples, etc., et que ce roi protégeait leurs droits. Il fit rebâtir une synagogue incendiée à Rome et restaurer celles de Milan et de Gênes qui avaient été pillées. Théodat partageait ces sentiments d'équité. Aussi les Juifs luifurent-ils fidèlement so»imis,età Naples ils eurent

l'occasion de prouver leur fldélité, lorsque Bélisaire assiégea cette ville. Les Juifs chargés de défendre la partie supérieure de la forteresse ne quittèrent leur poste qu'après un combat opiniâtre et sanguinaire; le général ennemi ne put s'empêcher d'admirer leur courage, et les épargna. A la suite de ces faits, les Juifs se retirèrent à Byzance.

Deux ans après le consulat de Bélisaire (537), l'empereur Justinien octroya à Constantioople une constitution d'après laquelle * les Juifs, Samaritains et autres hérétiques ne -peuvent plus prétexter la religion pour se dispenser de la curie; ils restent, au contraire, soumis à en remplir les charges, sans jouir toutefois des privilèges accordés aux décurions ; ceux d'entre eux qui* sont de condition curiale peuvent être admis à déposer en justice contre les Orthodoxes, ainsi que pour le gouvernement orthodoxe. > Plus tard, en 552, il adresse au préfet Àriobinde une constitution en trois chapitres, laquelle défend la lecture de la Bible en hébreu, surtout celle de la Mischuà; il est seulement permis aux Juifs de lire les traductions en grec des Septante et d'Aquila, et celles de la Vulgateen latin 2. C'est en général depuis ce règne qu'ils furent successivement dépouillés de leurs privilèges, traités avec mépris et livrés aux avanies du gouvernemen l et du peuple. Dans ce code de Justinien sont consignées d'avance toutes les injustices dont les siècles suivants se sont rendus coupables.

v Ce fut sans doute à la suite de rigueurs semblables que les Juifs et les Samaritains saluèrent avec joie l'arrivée en Palestine du jeune roi perse CosrouRouschirwan (533), qui menaçait l'empire romain. En offrant à ce roi le concours d'une armée de cinquante mille hommes, ils rendirent vaines les propositions de paix qu'avait laites Justi-

nien. Mais cinq Samaritains furent pris, à leur retour de la Perse, par les troupes romaines, et révélèrent à Bélisaire leurs démarches. Les armes du général se tournèrent vers la Perse, et il en résulta une paix stable qui dura sept ans. Les fauteurs de la conjuration furent sans doute punis par l'empereur.

Mais Justinieu ne s'en tint pas là. Un nouvel édit ordonna qu'en cas de mariage mixte, le parti chrétien aurait la préféience pour l'éducation des enfants; les fidèles seuls po< iraient acquérir des héritages, qui reviendraient au fisc t uand il n'y aurait pas de parents orthodoxes. Le lémoigr âge des Juifs ne serait pas valable dans une cause ch ré tic ne; il ne pourrait être invoqué qu'entre euxraême? , On s'imagine aisément la confusion que ces lois durenl produire au sein des familles samaritaines. Il n'y avait p us de propriété, dès que les parents les plus éloignés e le lise pouvaient réclamer les héritages samaritains. 1 es Juifs en soufîrirenl moins: les nombreuses places de re( ige qui leur étaient restées, et où l'empereur ne pouva t les atteindre, leur procuraient la sécurité. Lorsque R uschinvan, rompant la paix, envahit de nouveau la Syi e (540), les Juifs et les Samaritains furent accusés d'avoi contribué, ainsi que lesGolhs et les Arméniens, à l'intn Juction de l'ennemi. Mais aussitôt que le roi perse, après ivoir ravagé et dévasté le pays, se fut retiré, les Sama; .tains, par l'entremise de l'évêque Sergius, de Césurée, présentèient à l'empereur une adresse qui devait les ju- tifier. Celui-ci modéra en leur faveur les lois de restricion qui, suivant l'édit même, n'avait pas été strictement exécutées 3.

Quoique cet édit fût moins préjudiciable aux Samaritains qu ) le précédent, il causa de nombreuses querelles religieuses Les procès pour héritage s'augmentèrent bien-

HISTOIRE DES ISRAÉLITES 7t

tôt. A Césarée môme, siôge du proconsulat, il y eut à ce sujet des émeutes sanguinaires (555). Le préfet de la ville, Ètienne, fut tué lors de l'insurrection des Juifs et des Samaritains; son palais fut pillé, et bientôt les plus belles églises de la ville furent réduites en cendres. La femme du préfet se rendit en hâte à Constantinople. L'empereur envoya à Césarée Adamanlius pour rechercher la cause de cet événement, pour questionner les fauteurs de la rébellion, en mettre plusieurs en croix, en vendre beaucoup comme esclaves, et aliéner les biens des plus riches. Sa sévérité mit un terme aux tentatives d'émeute. Les opprimés eurent recours aux lois, et pour ne plus être dérangés dans la possession de leurs biens, ils adoptèrent le baptême fictif; après l'avoir reçu ils retournèrent à leur religion primitive. Mais comme ce subterfuge avait été trop souvent employé, l'empereur Justin promulgua un nouvel édit (570) qui annula le précédent et enleva entièrement aux Samaritains le droit de lester ; on fit une exception pour les agriculteurs parce qu'ils étaient indispensables à l'État. En outre il leur fut interdit de posséder des esclaves chrétiens, d'occuper des fonctions civiques et en général de prétendre aux droits de citoyen. Pour prévenir les baptêmes trop précipités des Samaritains, on ne devait admettre dans l'Église que ceux qui auraient suivi pendant deux ans l'enseignement de la religion chrétienne et l'auraient bien comprise.

§ 2. — En Gaule, le clergé catholique, dont la force augmentait toujours, ne négligeait pas de faire aux Juifs tout le mal possible, lorsqu'il ne pouvait les convertir. Sous les Mérovingiens, les ecclésiastiques se plaignirent des rapports qui existaient entre les Juifs et les chrétiens 4 . Maïs liés avec les Ostrogoths, les Juifs conquirent un rang élevé dans l'Europe occidentale, lorsque Glovis partit

pour combattre les Visigoths du sud (508) et menaça la ville d'Arles, où un parti catholique, dirigé par l'évéque Cœsarius, secondait le roi des Francs. Les Visigoths défendirent la \illc en faveur de leur jeune roi Amalaric qui chercha du secours auprès de Théodoric. La nombreuse' communauté juive prit fait et cause pour le roi légitime. Elle Fut également indignée de la conduite de Caesarius, dont un parent pa?sa secrètement à l'ennemi, et elle demanda la mortde Pévôque. On se contenta de le mettre en prison, et il dut sa liberté à un événement qui eût pu porter préjudice aux Juifs, car un soldat juif avait essayé de lancer aux ennemis un billet attaché à une pierre, et dans lequel il leur offrait le moyen d'entrer, à la condition qu'ils se montrassent favorables à ses coreligionnaires. Ce billet fut trouvé a temps par les assiégés, et eut ' pour conséquence la punition du traître, mais le reste des Juifs n'eut pas a en souffrir. Le siège fut levé , et la ville ne fut prise par les Francs que quelques années plus tard.

Le roi Ghildebert les protégea à peine contre la populace et leur interdit de sortir du jeudi saint jusqu'au dimanche de Pâques. Lorsque l'évéque Ferréol d'Uïez (555), connu pour sa tolérance, voulut en donner des preuves, il dut s'excuser de sa modération auprès du roi Childebert, et subir pendant trois ans l'exil ; à son retour il se vengea sur les Juifs, et il chassa tous ceux qui ne >e soumirent pas au baptême. Cette coiduile arbitraire était générale. A Clermont-Ferrand, l'évéque Avitus se vanta d'avoir, par la seule puissance de sa parole, attiré dans le sein de l'Église toute la communauté juive (579). Or, voici le fait tel qu'il s'est passé : les Juifs étaient tourmentés par le clergé, et leur synagogue fut renversée au jour de Pâques par le peuple, qui voulait venger une offense faite

à un converti. L'évêque leur fit dire qu'il les obligeait à se convertir ou à quitter la place. Plus de cinq cents personnes diirmt accepter le baptême, pendant que les autres, persistant dans leur refus, partirent pour Marseille. Fortunatus célèbre dans un poème le succès d'Àvilus, et il raconte une foule de baptêmes miraculeux accomplis par saint Germain : on peut en suspecter l'authenticité.

Dans le troisième concile d'Orléans et à celui de Clermont en Auvergne (535), comme dans celui de Màcon (581), le clergé défendit de placer les Juifs à la tête de la population comme juges ou comme employés civils et militaires. Pour restreindre encore davantage leurs relations avec les chrétiens, on leur interdit de prendre part à leurs repas, et même de prendre du service chez eux comme domestiques 5 . Cet ordre fut renouvelé à maintes reprises, surtout par Innocent III, en 1209, pour toute la France 6 , et par Martin IV, un de ses successeurs, en 1285.

A cette époque, nous rencontrons pour la première fois des Juifs à Paris. Ils y habitaient peut-être depuis l'occupation romaine; les légions avaient l'habitude de conduire avec elles des Juifs pour le commerce ou l'approvisionnement des corps d'armée. L'on ne possède plus de documents sur cette époque reculée, mais l'on en a qui se t rapportent à la suivante. Adrien de Valois prouve, par le ' texte du vr 3 livre de Grégoire de Tour?, qu'il y avait déjà eu 582, à Paris, ou dans un de ses faubourgs, une synagogue; et un savant académicien croit, avec beaucoup de vraisemblance, qu'elle n'était pas beaucoup éloignée de l'église de Saint-Julien, puisqu'un Juif converti, nommé Phatir, ayant assassiné un Israélite distingué lorsqu'il allait au jour de sabbat à cette synagogue, se réfugia aus-

sitôt, avec ses domestiques, dans Saint-Julien, qui était dans la place voisine 7.

On continua à les dépouiller de certains droits. Un concile tenu à Anvers, sous Théodebert, les priva de la magistrature de la ville, et celui de Màcon leur enleva la perception des impôts. Rarement Ton tint un concile qui ne fût contraire aux intérêts des Juifs ou ne contint

quelque article au sujet de leur conversion. Il en fut de môme dans les siècles suivants. Même des rois et des tyrans, qui ne pouvaient obtenir par la religion chrétienne le salut de l'âme, ne dédaignèrent pas de s'occuper de prosélytisme. Chilpéric de Soissons chercha à gagner son joaillier nommé Priscus, discuta avec lui en présence de Grégoire de Tours, et comme il échoua, il le jeta en prison pour lui donner le temps, disait-il, de réfléchir; puis, sans attendre que le prisonnier se fût prononcé, un Juif baptisé le tua (562). Plus tard, un parent de Priscus vengea ce crime en tuant Passassin. Du reste, les violences du roi n'eurent aucun résultat , car plusieurs Juifs, à peine baptisés, s'empressèrent de retourner à leur ancienne religion. Le roi Gontran, sous la minorité des autres rois, ses frères, montra la même tendance au prosélytisme, sans employer toutefois la contrainte.

Lorsque en 587 il fit son entrée â Orléans, les Juifs le haranguèrent en hébreu 8 ; cela montre qu'ils étaient assimilés aux autres citoyens. Mais le roi stimula le zèle de plusieurs évêques, surtout de Virgile d'Arles et de Théodore de Marseille, lequel fit tous ses efforts pour se rendre agréable à l'Église par la conversion des Juifs. Tous deux n'eussent pas cessé de peser sur les Juifs, si le pape Grégoire I er n'eût blâmé ce mode d'abjuration.

Saint Grégoire le Grand se plaint, en mars 591, à Pierre, évêque de Terracine, de ce qu'il exerce contre les Juifs

de grandes vexations; qu'il les chasse, par exemple, du lieu où ils avaient l'habitude de se réunir pour fêter leurs solennités; qu'il les a d'abord autorisés à se réunir ailleurs, puis les a encore chassés. Dorénavant le pape désire qu'il soit permis aux Juifs de se réunir selon leur coutume. De plus, l'évêque devra les traiter avec douceur; car, dit-il, il faut amener à la religion par la persuasion, la bienveillance, et non par la force et la violence, ni par la peur. La môme année, ce pape écrit encore à Virgile d'Arles et à Théodore de Marseille, dans le môme sens : il a appris de nouveau, dit-il, qu'on baptise des Juifs par force plutôt que par conviction, ce qu'il ne saurait approuver. L'intention peut être louable, mais les moyens ne le sont pas. C'est par la prédication et par de bons exemples qu'on doit attirer les Juifs au sein de l'Église. » Il engage donc les évéques de ces pays à interdire de pareils baptêmes. Il voulait aussi qu'on leur laissât les synagogues : « Si la loi défend, dit-il, d'en bâtir de nouvelles, elle ordonne qu'on les laisse jouir de celles qu'ils ont. »

Le même esprit de mansuétude règne dans d'autres de ses ordonnances et dans ses lettres à Vénanlius, évôque de Lunel, et à Fortunatus, évéque de Naples. Le pape ordonne que les esclaves juifs ou païens, appartenant à * des Juifs et voulant entrer dans le giron de l'Église, ne soient pas violemment enlevés à leurs propriétaires, mais rachetés quand leur vocation sera avérée. Il est vrai que, suivant la loi des conciles, il est prescrit de ne plus tolérer aux Juifs la possession des esclaves, dans la crainte que les Juifs n'abusent des âmes chrétiennes, or il veut que les chrétiens esclaves soient désormais libres. Un maître chrétien doit les racheter et en donner la valeur au propriétaire. Dans le cas où il ne se trouverait pas d'acquéreur, l'Église doit y pourvoir de ses propres de-

niers et ne pas permettre que l'esclave soit enlevé par la force, ou rendu à son maître ; mais pour que les Juifs puissent continuer à cultiver leurs terres» il leur sera permis d'avoir des colons chrétiens 9 .

Enfin, à l'instigation du concile de Paris (614), Glotilde défend aux Juifs d'intenter des procès aux chrétiens. C'était le renouvellement de la constitution que Valentinien III avait adressée en Gaule, en 435.

Cependant le commerce ne doit son mouvement qu'aux Juifs» comme le prouve la foire du Landit, établie par Dagobert, à Saint-Denis, et tenue par eux; ils y apportent des parfums, des habits et des bijoux. Quoique les lois des Bourguignon, ne les eussent pas ménagés, les Juifs arrivant de Marseille s'étaient répandus dans le Dauphiné; ils avaient pour entrepôt la ville de Vienne, et c'est là qu'allaient se pourvoir les marchands de Lyon et des autres villes environnâmes, qui étaient la plupart leurs coreligionnaires, seuls assez, éclairés et assez actifs pour se livrer à l'industrie : c'est ce qui leur permettait de lutter contre l'intolérance du clergé et leur procurait l'appui du peuple; aussi les tiouve-t-on, sous Clolaire II, malgré l'édit d'exclusion de l'an 625, chargés d'emplois dans la milice et de fonctions civiles dans la perception des impôts io.

Dans cette deruière charge , qui leur avait été déjà confiée par les empereurs romains, ils surent se maintenir longtemps par les garanties qu'offrait leur fortune, jointe à une probité reconnue. Daus l'exercice de cette fonction, comme dans lus relations commerciales, le peuple n'eut jamais à se plaindre d'eux, et leur conduite ne provoqua aucune émeute, car L'usure dont on les accusa plus tard, n'existait pas encore dans ce temps de guerres continuelles. La persécution ne leur était suscitée

que par le fanatisme religieux, lorsqu'il exerçait sou influence sur les rois.

De môme, en dépit de la défense faite par le concile de Tolède de pousser les Juifs , malgré eux, à l'apostasie, Dagobert les oblige à opter entre le bapléine et l'exil

A Cagliari, en Sardaigne, un Juif baptisé, dès le lendemain de son bapléine, lundi de l aques, avait apporté dans la synagogue un crucifix et l'image de la Vierge. Apprenant cette profanation du sanctuaire, le pape la nomma une action infâme, et il adressa une sévère remontrance à l'évôque de celte ville, Januarius; il engagea surtout les Sardes à l'unité et à la concorde, parce qu'il craignait la guerre contre Aigilulf, roi des Lombards (vers 600). De môme, le pape désapprouva la prise des synagogues juives et des maisons d'éducation par Pévêque Victor, de Palerme. Le pape ordonna de rendre aux Juifs ce qui avait été enlevé, ou d'en restituer la valeur. Il blâma aussi révôque Paschasius, de Naples, pour avoir entravé l'exercice du culte juif, contrairement aux lois, et lui défendit, en invoquant le droit établi, de restreindre leur liberté religieuse. Cependant Grégoire permit pour h conversion les moyens amiables, tels que les soutiens eu argent et la décharge d'une p;irlie des impôts. Il disait que si les pères étaient chrétien* par intérêt, les enfants le seraient sincèrement et par conviction.

§ 3. — Le royaume des Visigoths , en ordonnant anx Juifs l'apostasie, se montra leur plus cruel adversaire, et la dureté avec laquelle ceux-ci furent traités par la législation visigthe, a frappé plusieurs auteurs modernes* -2 ; toute la rigueur de l'inquisition future s'y trouvait exposée, et les Juifs d Espagne ont commencé de bonne heure à s'habituer aux souffrances. On ne peut

expliquer que par la déférence des rois visigoths envers le clergé l'animosité qui règne dans leurs dispositions contre une classe de citoyens.

Le code goth s'empare de leurs habitudes et de leurs préceptes religieux pour détruire les uns et les autres. Renchérissant encore sur le mépris avec lequel les traite le code de Justinien , il les appelle une secte détestable, outrage qui n'était propre qu'à provoquer le peuple aux plus grands excès; il leur interdit de célébrer leurs mariages, le sabbat, la pâque, de pratiquer la circoncision , sous peine d'êlre lapidés ou brûlés vifs. Il leur enjoint, en dépit de leur aversion pour la chair de pourceau, de manger leurs mets apprélés avec du porc, et de ne faire aucune distinction entre les mets purs et impurs. Les mariages entre Juifs et chrétiens sont déclarés nuls ; les enfants nés de ces mariages doivent être baptisé3 et élevés dans des cloîtres ou ailleurs. Il n'admet pas même les Juifs baptisés comme témoins en justice contre un chrétien ; il affranchit les esclaves juifs qui se feront chrétiens. 11 charge le clergé, exaspéré naturellement contre eux, de veiller à l'exécution de ces lois outrageantes, et lui laisse la faculté de prendre contre eux des mesures que, dans son orthodoxie, il jugera utiles, menaçant les juges séculiers et jes prêtres môme' de la sévérité des lois, au cas d'une trop grande indulgence, ainsi que tous ceux qui recevront des présents des hérétiques. 11 défend aux chrétiens de prendre un Juif sous leur protection, et ailleurs il défend aux Juifs de lire des livres anti-chrétiens, de s'enfuir pour échapper au christianisme, et de faire rien qui soit contre la foi chrétienne**. Cependant on porte à leur comble ces dispositions barbares et impossibles à exécuter. Ces mômes Juifs, qui sont privés de l'existence poli-

tique et religieuse, reçoivent la faculté de faire le trafic des esclaves chrétiens, pourvu que ce soit au sein du royaume.

Sisebut,roi d'ailleurs modéré dans son gouvernement, employa la violence pour obtenir Pabjuration. Il punit ceux qui résistaient, du fouet, de l'exil, de la confiscation des biens. Un grand nombre furent jetés en prison; d'autres quittèrent l'Espagne pour conserver leur foi intégrale; d'autres, enfin, cédant aux violences, se firent, baptiser. Ce fut probablement sous la terreur de ce régne que les Juifs, baptisés de force à Tolède, puis relaps et menacés de grands châtiments, durent signer la promesse de vivre à l'avenir plus chrétiennement. Quoique le zèle pour les conversions fût alors très-étendu, la conduite de Sisebut parut si odieuse, du moins après sa mort, que le concile de Tolède, convoqué par Sisenand et présidé par l'évôque Isidore, la désapprouva formellement, en déclarant qu'il faut agir par la persuasion et non par la contrainte. Le concile ne crut pourtant pas devoir annuler ce qui avait été fait, et il déclara que les Juifs, baptisés par ordre de Sisebut, resteraient chrétiens. Quel fut le résultat de ces conversions forcées? C'est que, par l'impossibilité où l'on était de surveiller tant de néophytes ou. de les isoler, ils ne manquaient jamais de retourner au judaïsme, comme le prouvent plusieurs dispositions des conciles.

Quand Chintilla monta sur le trône, en 636, on prit des mesures plus rigoureuses encore, et on voulut détruire le judaïsme en Espagne, en statuant par un concile que le roi des Visigoths s'obligerait à l'avenir, par son serment d'avénement, à ne plus souffrir d'autre religion que la catholique dans ses États, et à ne pas y tolérer les Juifs. Il semblerait que ce décret rigoureux dût porter le

coup mortel à la nation juive eu Espagne; mais les fréquentes révolutions du trône, le peu de stabilité de l'autorité des rois et les troubles qui accompagnèrent chaque élection et chaque avènement, empêchèrent d'exécuter strictement les décrets des conciles. En effet, lorsque Wamba parvint au trône, en 672, les Juifs étaient établis en grand nombre dans l'Espagne ; cependant, comme son élection fut l'ouvrage des nobles et du clergé, le nouveau roi fut obligé de prêter le serment prescrit par le concile de Tolède, et d'ordonner que tous les Juifs non convertis soient expulsés du royaume. Cette fuis le décret fut exécuté sans pitié. Une foule de Juifs, ne voulant pas apostasier, passèrent les Pyrénées et cherchèrent un refuge dans la Septimanie, où ils furent mieux accueillis qu'ils ne l'avaient peut-êlre espéré.

Ervic, successeur de Wamba, modilia la peine capitale, qu'une loi de sus prédécesseurs prononçait contre ceux qui refusaient le baptême. Il se contenta de leur décerner cent coups de bâton : c'était une sorte de douceur dans ces temps de persécution. Leur existence comme nation résista encore à ces menaces; et sous le règue d'Égica ils sont d'abord lulérés, puis mis en possession de terrains, de maisons et d'esclaves. C'est sans doute en ce moment qu'un graud nombre de ceux que la violence avait convertis, sans les persuader, revinrent à la foi de leurs pères.

§ 4. — Quelque industrieux qu'eussent été les Juifs et malgré leurs efforts pour se rendre utiles aux Étals chrétiens au poiut de vue commercial, ils ne devaient pas espérer de désarmer le fanatisme, et ils durent aller exercer leurs professions dans des pays plus hospitaliers. Ils se fixèrent notamment dans la Persa et en Arabie, au milieu de ces peuplades qui les avaieut toujours accueillis

avec bienveillance, grâce à certaines conformités de mœurs, d'opinions, de sentiments et même de langage. Aussi, dès que tes Arabes se furent affermis dans leurs conquêtes, les Juifs prirent part à leur prospérité et à leurs travaux, pratiquant librement un culte que les chrétiens leur imputaient à crime* 4 .

Leur situation avait môme été si favorable au Yémeu, que quelques-uns des leurs avaient occupé le pouvoir. L'influence d'un grand nombre d'habitants juifs devenus puissants avait fait choisir un gouverneur et des adjoints juifs. Du reste, la liberté de conscience était un principe généralement reconnu en Arabie, à tel point que Toula, roi de Yémen, récemment converti au judaïsme, put sans danger signer des traités de paix et contracter des alliances avec les tribus libres des alentours. Ce qui pouvait en outre assurer quelque supériorité aux Juifs, c'était la résistance faite aux envahissements des chrétiens qui arrivaient d'Éthiopie pour assujettir l'Arabie.

De son côté, Mahomet utilisait pour ses vastes plans autant les Juifs d'Arabie que le grand nombre d'Arabes mécontents de voir leur religion et leur puissauce déchues. H attachait un grand prix à leur concours, parce qu'ils possédaient encore au nord des places fortes, et et eux, de leur côté, fondèrent sur lui l'espoir de reconquérir leur indépendance. A la Mecque, plusieurs d'entre eux lui étaient favorables, et à Médine, où il dut fuir, il fut soutenu par les tribus juives de Kazradj, Aws, Koreidha et Nadir; mais les autres ne se prononcèrent pas de suite.

Après la défaite des musulmans à Ohod, Caab lhri-Aschraf, chef des Nadir, se rangea du côté d'Abou SofJan, le chef des Koreisch. Il avait toujours été un ennemi de l'islamisme et avait déjà manifesté ses sentiments après

la bataille de Bedr. Il fut traîtreusement assassiné par un adhérent du prophète de la tribu d'Aws. Les Beni- Nadir sortirent donc aussi de Médine, se retranchèrent dans leur forteresse et attendirent le secours des Kazradj. Mais celte tribu, après un combat acharné, dut céder la forteresse et la quitta en liberté, 6e rendant en partie en Syrie et en partie à Hira et à Khaibar. Bientôt elles conclurent une alliance avec les tribus de Koreidha et avec les Arabes de Koreisch et de Gaftan, pour renverser ensemble le pouvoir du prophète (626). Les alliés assiégèrent quelque temps la ville de Médine, puis levèrent le siège, et ils durent s'attendre désormais à la vengeance la plus violente de la part du prophète. Les Koreidha durent se retirer dans leur château fort; le prophète les assiégea, les fît périr tous après la reddition de la forteresse. Il fit tuer encore un homme généralement honoré, qui s'était enfui à Kaibar ; aussi les habitants juifs de cette ville mirent des troupes auxiliaires à la disposition des ennemis de l'islamisme. Pour pouvoir combattre ouvertement ceux qui étaient encore en grande partie ses alliés, il prétendit que la maladie qui l'avait frappé était le fruit de leurs sortilèges. ïl trouva ainsi parmi ses adhérents des guerriers volontaires pour marcher contre le fort de Khaibar. Les Juifs ne s'attendaient pas à l'attaque; ils défendirent pourtant avec beaucoup d'énergie les postes les plus importants contre le prophète, Abou-Becr et Omar. Mais Ali, en renversant » le château principal, décida du sort de la ville et de la contrée. Les Juifs durent entrer en négociations : ils s'engagèrent à payer aux musulmans la moitié de leurs revenus et des produits de l'agriculture, et à quitter le pays dès que d'antres résidences leur auraient été indiquées. Cela eut lieu plus tard, lorsque Omar leur donna

une portion de territoire en Syrie. De la môme façon, le prophète prit aussi plusieurs autres villes juives. 9

Voilà comment triomphent les doctrines armées du prophète **. < Mahomet asservit quelques populations juives campées sous la tente dans le désert; ce sont des Juifs qu'il daigne choisir pour l'aider à écrire le Coran, et ce livre des sentences est puisé presque en son entier dans les annales sacrées du judaïsme et dans les commentaires des rabbins. Cependant l'islamisme persécuta les Juifs et l'esprit d'intolérance se manifesta comme dans l'Occident chrétien. Ainsi, chose remarquable, deux religions, filles de la synagogue, oublient en leur triomphe leur origine commune, et, encore tout empreintes des lois de Moïse, prennent le glaive contre leur aînée. Au milieu des grands désastres qui affligent l'Orient, Jérusalem reste la ville sainte; le fidèle musulman y baise avec ferveur la pierre mystérieuse d'où Mahomet s'éleva vers le septième ciel, tandis que les Juifs et les chrétiens y adorent chacun les symboles de leur culte respectif. Singulière destinée d'une cité presque inconnue dans l'univers ancien et dont les ruines réveillent encore tant de souvenirs et d'enthousiasme! A partir de cette époque, l'Orient est plein d'invasions armées et subit tour à tour le joug des croisés, des Karismiens, des Tartares et des Turcs. Il est curieux de voir ce que deviennent les Juifs au milieu de ces gouvernements violents et éphémères qui se renversent avec fracas les uns sur les autres, et placent le droit du plus fort au-dessus de tous les principes. »

Toutes ces guerres offrent peu d'intérêt par ellesmêmes, elles furent aussi promptement décidées qu'achevées ; mais elles nous servent à démontrer quelle était alors l'importance des forces juives. De ces luttes naqui-

* rent des contacts forcés entre les Arabes et les Juifs, lesquels adoptèrent les coutumes arabes ; ils démontrèrent ainsi une fois de plus combien peu était fondé le reproche qu'on leur a fait de manquer de sociabilité.

Dè3 que les invasions des peuples du Nord comme de ceux du Sud eurent enlevé aux Juifs leur espérance favorite, celle de reconstituer leur nationalité, et qu'ils se virent assimilés aux autres nations de l'Europe par les persécutions des barbares, ils prirent tes idées et les coutumes de ces diverses nations, cessèrent de se regarder comme étrangers au milieu d'elles et de tourner uniquement leurs regards vers la Palestine* 8 . Ils ne demandèrent plus qu'à s'unir à ceux qui les avaient reçus; et s'ils ne purent y parvenir, c'est à ces nations qu'il faut s'en prendre. De leur côté, ils ne n égligèrent rien pour mériter cette faveur; mais tandis que des circonstances et les intérêts locaux demandaient que les Juifs fussent traités avec une bienveillance prudente, il n'y avait encore de place que pour la violence et l'erreur.

Par la domination du prophète ils perdirent presque tout leur territoire, ils furent soumis aux musulmans; ne pouvant plus espérer de séjour fixe, ils devinrent indifférants au sol qu'ils habitaient. Cependant l'islamisme les traita avec indulgence et justice, les plaça à côté des musulmans, comme le prophète l'avait expressément prescrit. Ils n'avaient qu'un impôt par tête à payer; en outre, ils reçurent l'autorisation de s'organiser en communautés, comme auparavant, et même de conserver leur jurisprudence spéciale. Désormais, leur destinée dépendit en grande partie du seigneur immédiat auquel ils étaient échus en partage, selon les localités de l'empire de l'islamisme. Celui-ci n'avait pas pour but des persécutions religieuses; la domination seule lui suffi-

sait. Au commencement, les Juifs furent encore utilisés par les puissances pour les entreprises guerrières; mais bientôt tout esprit guerrier dut s'éteindre, car nulle guerre ne pouvait leur apporter de véritables fruits; et depuis cette époque les Juifs arabes disparaissent de l'histoire.

Ceux de la Perse et de l'empire byzantin souhaitaient le succès aux armes arabes, tant qu'ils ne virent leur religion menacée d'aucun danger. A Alexandrie, il y avait 40,000 Juifs, lorsque Omar fit son invasion (640); il trouva en eux des sujets paisibles, qui se placèrent, ainsi que les Palestiniens et les Syriens, sou* la protection de l'islamisme, sans qu'il ait été question d'essais de conversion par des moyens violents. De môme, ceux de la Perse quoique d'ailleurs fidèles, trouvèrent l'occasion de se donner aux Arabes. Ce fait eut d'abord pour cause la crainte d'être puni pour avoir participé aux guerres. Puis vint s'y ajouter leur mécontentement contre le gouvernement perse, qui depuis un siècle leur avait promis, sans tenir parole, de leur rendre Jérusalem. Iesdegird III augmentait le mécontentement par ses persécutions, qui coûtèrent la vie à plusieurs chefs et rabbins. Les Juifs virent donc aussi avec joie la décadence de ce royaume. Omar leur laissa leur autonomie. Bostani était alors Resch-Gloutha (chef de la captivité). Il alla au-devant d'Ali, devenu kalife(636), avec beaucoup de solennité et d'éclat. Ali le reçut avec bienveillance, s'entretint avec lui sur des sujets religieux, et le congédia avec de riches présents. 11 honora aussi d'autres savants Juifs contemporains ; il n'a été presque rien conservé de leurs travaux scientifiques.

Eu somme, dans le vaste empire de l'islamisme, la situation légale des Juifs, après avoir été fixée une fois,

ne changea plus guère. Quelques actes arbitraires des gouverneurs dételle ou telle contrée n'ont pas eu d'influence sur leur état général. On peut donc marquer là un véritable point d'arrêt, qui ne cessera que lorsque le despotisme devra céder aux vœux du peuple et que l'on constatera ainsi un développement de forces morales. Jusque-là, l'islamisme a la domination illimitée d'une espèce de pouvoir clérical, ou plutôt d'une législation établie et basée sur le Koran. Il abandonne au peuple soumis la culture des sciences et des arts, autant qu'ils peuvent être utiles à la vie. Il en était de la domination des armes comme de celle des esprits : les musulmans se conservèrent les jouissances de la vie ; mais les Juifs maintinrent la loi et leur croyance, comme but de leur activité; les sectes non mahoraétanes se créèrent un monde spécial; mais la constitution de l'État leur resta indifférente. La science dut subir aussi certaines divisions; elle fut arrachée au développement intérieur par la reconnaissance des chefs-d'œuvre grecs traduits en arabe. Voilà comment naquit bientôt l'amour général de la littérature.

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