ART DE LA GUERRE DE MACHUYEL
la sienne de réminiscences latines et grecques. Il l'exposa dans des dialogues dont le principal interlocuteur est Fabrice Colonna^ neveu de Prosper, qui se fit au service des Espagnols une belle réputation dans les guerres de ce temps. Dégoûté de ce peuple^ Fabrice se mit avec Clément VIT, puis il défendit Florence contre ce pape. Après la chute de cette république, il servit la France; enfin^ se croyant ofTensé par cegouvememeet^ il offrit son courage à Paul Ui , qu'il abandonna bientôt pour combattre en faveur de Cosme de Médicis^ puis de Charles-Quint, et revint encore à Florence^ où il termina sa carrière en 1548. Tels étaient les capitaines d'alors.
Machiavel proposa de combiner les deux systèmes de la phalange macédonienne et de la légion romaine , en donnant aux premières files des piques pour repousser la cavalerie^ et aux au* très une bonne épée pour se défendre. Il veut encore qu'on substitue les camps retranchés aux forteresses^ les attaques rapides et décisives aux longues évolutions. A l'habitude des condottieri, chez lesquels on voyait tout homme d'armes conduire quatre chevaux^ il oppose l'exemple des Allemands^ qui n'en ont qu'un seul^ avec une béte de somme par vingt individus pour les bagages. En homme poUtique qu'il était^ il traite des rapports entre la vie militaire et la vie civile^ entre la politique et la tactique, et s'occupe surtout de la manière dont il faut armer et disposer les combattants. Il établit une hiérarchie de grades qui correspond exactement aux facultés de l'homme et des masses; il conseille l'usage des tambours, des bannières, des panaches, des étoffes de couleur et d'autres signes distinctifs propres à conserver l'ordre. Les troupes, dans son opinion, doivent être exercées continuellement, mais de manière cependant que le citoyen ne devienne soldat qu'au moment du péril. Il faut encore, dit-il, que les marches soient régulières; mais, au lieu de diviser l'armée, comme c'était la coutume, en corps d'avant-garde, de bataille et d'arrière-garde, il suffit qu'un parti de cavalerie précède et suive, tandis que le gros des troupes avance en colonnes parallèles : idée qu'il n'empruntait pas aux anciens, et qui forma plus tard une des gloires de Frédéric de Prusse.
L'armée ne devait donc pas être a semblable à celle du roi de France, insolente et dangereuse, mais à celle des anciens, qui composaient la cavalerie de leurs propres sujets, et les envoyaient en temps de paix chez eux pour vivre de leur industrie. » Dans ce but, il soumet à la conscription {deleUo) tous les hommes
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de dix -sept à quarante ans pour la première fois, puis seulement les jeunes gens de dix-sept ans , âge certainement précoce ; ainsi tous pourront, au besoin, être soldats, sans que personne néanmoins fasse des armes une profession spéciale: «Que tous les citoyens, ajoute-t-il, comprennent cette obligation comme un saint devoir, et qu'ils n'accourent pas dans les rangs avec une ardeur imprudente ; que des corps distincts forment les escortes, les petits détachements, les gardes d'honneur, mais sans que ces divers services fassent diminuer les bataillons. Durant la paix, que le soldat soit exercé avec des armes, un vêtement et des chaussures plus pesants que lorsqu'il va combattre. »
Machiavel avoue que la cavalerie des anciens, dépourvue d'étriers sur lesquels elle pût s'appuyer pour frapper, le cédait à la cavalerie moderne. Il comprend que les armes nouvelles enlevaient toute supériorité à la force personnelle : mais, dans l'application, il les subordonne toujours à celles des anciens ; pour lui, le fusil et le mousquet ne font que remplacer Tare et la fronde des vélites, tant les conséquences en étaient encore peu comprises. Néanmoins, quand il traite des forteresses, il prévoit les effets des mines. Dans les villes fortifiées, il ne voudrait ni citadelle ni abri , pour que la garnison ne comptât plus sur un de^ nier refuge et défendît tous les ouvrages avec la même valeur.
Les armes à feu auraientdû faire immédiatement développer le front, et la bataille de Mangnan montra qu'elles faisaient de plus grands ravages dans les colonnes à rangs profonds ; mais la coutume fit conserver Tordre primitif pour l'infanterie, et Machiavel le préférait, par admiration pour les Romains, admiration qui Tentratnait encore à vouloir des armées de vingt-quatre à trente mille hommes. Dans son idée du Prince fort, il ne comprit pas non plus que le meilleur instrument pour le rendre Id serait une armée permanente, qui l'aurait dispensé de donuer au conquérant le conseil d'aller vivre sur le pays conquis ou de le dévaster.
Quelques bonnes maximes, et beaucoup même si l'on veut, ne suffisent pas pour ranger Machiavel parmi les stratégistes (4).
(1) AlgaroUi se déchaîne contre ceux qui ne regardent pas Machiavel comiar un grand maître dans Tart de la guerre ; mais , en réalité, il n'émit de neuf que l'étrange pensée de placer le fossé derrière les murailles. Quelques-unes des^ armes qu'il propose n'ont aucune utilité: son désir de voir reeniter l'tnfenterie dus la campagne, la cavalerie dam les villes, est unis rémûibcavee d'Alléatt;
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Néanmoins^ comme philosophe politique il eut le mérite de vouloir constituer des armées nationales; bien plus, sans se borner à de pures améliorations dans la tactique, il manifesta le désir d'opposer au triste spectacle des mercenaires la force morale des Italiens^ pour qu'ils pussent donner la preuve que leur an<^ cienne valeur n'était pas éteinte. En effets sur ses instances, la Sen gneurie arma dix mille campagnards , avec un uniforme blanc et rouge, des armes et des instruments de musique à la manière des Suisses et des Allemands; ils étaient exercés les jours de fête dans leur commune, et passés en revue deux fois par an. Non-seulement ils coûtèrent moins que les troupes soldées, mais ils les surpassèrent en discipline.
Ce fut avec ces milices que Florence continui^ sa malheu* reuse guerre (x>ntre Pise, ville qui, durant quatorze années de lutte, prouva que pr^ d'un siècle de servitude n'avait éteint ni son courage ni sa persévérance. Florence, qui s'obstinait à vouloir la posséder, employait dans o^ but l'habileté de Léonard de Vinci et de Julieii de Sangallo. Un pont de barques fut construit pour empêcher Tarrivée de tout secours par mer, et l'on creusa un fossé pour détourner l'Arno; mais une crue rompit la digue et fit déborder le fleuve sur la campagne florentine. Alors, comme Cappoui Pavait fait autrefois, on bloqua Pise, en fermant avec des navires et des batteries les bouches de l'Arno,
mais, fi ce recratement était confonne à la eoiutitntion de cette ville, il ne pou- Tait 9*e6eGtuor ei^ Italie. Ses asiertioiis sur le peu de lang qui se répandait dans les batailles sont au moins exagérées ; il prétend qu'il ne mourut personne à la MoliDella, tandis que Sabeliico appelle cette bataille très-sanglante ; dans celle d^Ânghiari, qui, selon lui, ne fut pas ensanglantée, Graziani assure, dans la Chronique pérousiney qu'il périt beaucoup de monde ; Biondo, contemporain et secrétaire du pape, affirme que le duc eut soixante morts et quatre cents blessés, et la Hgue deux cents morts dans la mêlée et dix après , outre six cents blenés. L'opinion de la supériorité de rintoterie était déjà assez commune ; Daniel de Ludorisi, dans sa Reladou de V empire ottoman au sénat vénitien , du 3 juin 1534, dit : k Les armes, en tout temps, ont été mieux et plus utilement « employées par Tinfanterie que par la cavalerie, ce qui a été reconnu en di- « vers temps et en divers lieux , surtout chez les Romains. Si, dans des temps « plus rapprochés des nétres, les hommes d'armes ont été préférés en Italie , il « liât IVittribver a« mauvais esprit et au vouloir pervers des condottieri, qui, « en rabaissant Tinfanterie et en enlevant aux princes les braves gens, attiraient « toute la réputation aux hommes d'armes pour se faire les arbitres de Tltalie ; « ce qui fut pour elle une cause de ruiue, de désolation et en grande partie de « servitude. »
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du Sercbio ^ du Morio , puis au moyen de trois camps retran^ chés. Les vivres manquèrent donc bientôt^ et Jean Gambacorti se vit contraint d'envoyer dehors les vieillards, les femmes, les enfants; mais les commissaires florentins publièr^t qu'ils feraient pendre quiconque sortirait de Pise» et renverraient les femmes avec les robes retroussées jusqu'à la taille.
Pise^ désespérée, s'offrait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, même au duc de Valentinois, plutôt que de retomber sous le joug de son ennemie, qui avait détruit son commerce, sa population, et converti en marais les plaines environnantes. Les ambassadeurs du roi Louis furent conduits devant la statue de Charles YIII, et suppliés de ne pas défaire Pœuvre du bon roi; alors parurent cinq cents jeunes filles vêtues de blanc, les cheveux épars, qui supplièrent les Français, comme les protecteurs des orphelins et les champions des femmes, de ne pas mettre en péril l'honneur de tant de vierges; elles se mirent à chanter devant une madone d'une manière si attendrissante qu'il n'y avait pas un Français qui ne versât des larmes. Bien que le lieutenant Chaumont s'obstin&t à assiéger avec les Français ces amis de la France, son armée se débanda au premier revers; aussitôt les femmes de Pise sortirent pour chercher dans les broussailles et les champs les hommes faibles et les blessés, les consolant, les amenant dans la ville et les protégeant (i).
Les Espagnols et Gonsalve de Ck>rdoue soutenaient Pise parce qu'elle était attaquée par les Français; Petrucci de Sienne et Baglione de Pérouse la défendaient également par jalousie coaiiB Florence : secours faibles ou vaines promesses, tandis que Florence pouvait lui nuire par une expédition renouvelée chaque année, mais non la prendre.
Les factions, à cause de Pise, s'envenimèrent dans Gènes, ville singulière qui fut empêchée, par les haines irréconciliables entre les négociants et les feudataires des montagnes, non-seulement de dominer sur la Méditerranée comme elle le pouvait, mais encore d'exercer de l'influence dans les destinées de lltalie. Gênes donna la première l'exemple de s'oflrir tantôt à un seigneur, tantôt à un autre ; elle se soumit aux Français, qu'elle expulsa plus tard avec le secours de François Sfona, dont elle respecta l'autorité , parce qu'il sut la refréner avec
(1) Jban o*Airnm,
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énergie, mais sans violer les conventions. Après sa mort, elle accueillit magnifiquement Galéas-Marie dans le voyage qu'il entreprit pour la visiter; mais il parut dans ses murs en habits pins que simples, et se logea dans leCastelletto, insultant et craintif à la fois. Gènes, indignée, offrit de se donner à Louis XI» qui répondit : Et mai, je la donne au diable I
Elle restait donc à contre-cœur sons Sforza ; quand il mourut, elle reprit son indépendance à la sollicitation dé Sixte IV, et retomba dans les orages des anciennes factions. Prosper Adomo imi s'en fit gouverneur, puis les Frégose remportèrent, et Paul, cardinal-archevêque, devint même doge. Enfin elle revint encore sous l'obéissance de Milan, qu'elle pouvait éclipser par les avantages maritimes et de mémorables entreprises. Lorsque Milan tomba au pouvoir des Français, Gênes dut aussi reconnaître leur autorité, mais en conservant toutefois son administra- , tîon républicaine. Épuisée de population, déchue de son commerce et de sa force militaire, exposée à toutes les vicissitudes de lltalie, elle se vit encore menacée d'une ruine complète par le port de Savone que les Français ouvrirent dans son voisinage.
Les charges étant réparties entre les nobles et les plébéiens, le sang ne coulait pas si fréquemment ; mais les anciennes factions survivaient. Le gouverneur français, substitué au doge, prononçait dans toutes les contestations en faveur des nobles, qui dès lors n'ambitionnèrent plus Tindépendance de leur patrie; bien plus, dirigés par Jean-Louis de Fiesco, le plus riche d'entre eux, ils contrariaient les bourgeois au point d'empêcher qu'on acceptât Pise, laquelle s'offrait à cette Gênes qui avait autrefois dépensé des millions pour la soumettre. Cette conduite avait pour but de leur gagner les bonnes gr&ces de la France, maia elle produisait des rixes et des insurrections continuelles, réprimées difficilement par les Français. Les bourgeois, forts par le nombre, par les talents, par la richesse, prétendaient avoir les deux tiers des emplois, puisqu'ils étaient le double des nobles; ils voulaient encore qu'on leur enlevât les forteresses et les domaines qu'ils avaient sur la Rivière, et qu'on les soumit aux charges communes. De leur côté les nobles, qui n'étaient alors que les descendants des Doria, des Spinola, des Fieschi, des Grimaldi, assurés de Fimpunité, s'armaient de poignarda , sur lesquels étaient gravés les mots chàHe-vilains.
Mais les vilains de Gênes ont fait voir plus d*une fois aux oppresseurs que les pierres de leur pays sont dangereuses. Au mo-
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