‹ Histoire des Italiens (volume 2)Chapitre 109 sur 169 · DOMAINE VÉNITIEN · texte numérisé non relu

DOMAINE VÉNITIEN

tion d'accepter la bataille contre vingt-«inq navires ennemis^ défendait aux nobles de commander plus de vingt-cinq hommes de terre, et, par jalousie ^ se mettait à la merci des aventuriers; d'ailleurs elle devait bientôt fournir la preuve qu'il est dangereux pour les États de compter sur la fiiiblesse^ au lieu de déve^ lopper toutes les facultés. Les nobles, détournés des armes, se raffinaient dans la politique; or, comme tous à cette époque aspiraient à s'agrandir, Venise, resserrée d'un côté par rAutriche, de Tautre par les Turcs^ se jeta sur Tltalie, où elle excita des jalousies qui lui coûtèrent cher.

La métropole contenait deux cent quatre-vingt mille habitants, alimentait toutes sortes de fabriques et de beaux-arts, et donnait asile à des étrangers de tous les pays. Si le bruit des ateliers, de la musique , de la populace troublait les hommes studieux, ils pouvaient se réfugier dans les délicieux jardins des îles voisines^ o(Hnme étaient la villa Ramusia du fameux collecteur de voyages, à Murano celles de Bembo, de Trifone Gabriel, des Priuli, et celles de Murano lui-même, de la Oiudeca, de Saint-George* Majeur, où tenaient leurs séances les académiciens Pellegrini. domines, ^écrivain le plus philosophe d^alors, ne cesse de Pad* mirer, comme a la plus belle contrée de tout Tunivers et la mieux bâtie ; les maisons sont grandes^ hautes et en bonne pierre ; les anciennes sont peintes, et celles qui datent de cent ans ont toutes la façade en marbre blanc, et même des morceaux de porphyre et de serpentin pour ornement; c'est la ville la plus magnifique que j'aie jamais vue, dont le gouvernement est le plus sage, et dana laquelle le service de Dieu se célèbre avec le plus de solennité. »

Outre le dogat, c'est4-dhre les lagunes et le littoral de FAdige à la Piave, le domaine embrassait la marche Trévisane, enlevée aux Scaligeri en 1387; leï^adouan, enlevé l'année suivante aux Carrare , et en 1405 incorporé à la seigneurie avec Vicence et Vérone ; Cervia etRavenne, enlevées aux Polenta en 1441. Dans l'année 14%, elle avait eu des ducs de Milui le Brescian, le Bergamasque, le Grémasque; du seigneur de Mantoue Lonato, Valero, Peschiera, et, en 1484, du duc de Ferrare, à titre de gage, la Polésine de Rovigo, c'est-à-dire la Péninsule entre TAdige et le Pô; elle finit même par exercer une certaine autorité sur Ferrare, où un noble, choisi par le sénat, devait gouverner alternativement avec le duc. Du lac de Garde et du Bassanais elle s'étendait vers la principauté épiscopale de Trente, dont elle

32A DOMAINE YÉNITIEN.

cherchait à s'approprier quelques parties (i) . En liSO, elle avait recouvré la Dalmatie sur le roi de Hongrie, excepté Trieste, cité impériale, et Raguse, république sous la protection des Turcs; elle dominait encore sur les lies de cette côte jusqu'à Cataro, sur Corfou dans la mer ionienne , sur Ténédos, Candie , Négrepont et les tlots disséminés dans l^Archipel. Plus tard elle acquit Chypre; sur les côtes du Péloponèse, Argos, Napoli de Romanie. Fatras, Lépante, lui étaient disputées par les Turcs.

Le Tagliamento, qui coule avec impétuosité du mont Maura, entre le Cadore et la Carnie, sépare deux races, la carnique et la vénète, parlant deux langues distinctes , malgré le voisinage, le mélange des familles et la domination commune sous les patriarches d'Aquilée, puis sous saint Marc. Le Frioul avait joui d'une constitution particulière sous ces patriarches, devenus extrêmement riches et puissants, jusqu'au moment où leurs domaines furent dépecés par les comtes de Carnie d'un côté, de Pautre par les Vénitiens , sous Tobéissance desquels se placèrent beaucoup de villes et de seigneurs; aussi le patriarche Louis, comte de Theck, soutenu vainement par les armes de Sîgismond, roi de 1420 Hongrie et son cousin , dut se retirer pour mourir dans la vie privée, et le Frioul accepta la domination de Venise (2). Comme elle avait coutume de le faire ailleurs, la république conserva dans le pays les constitutions municipales : à Cividale, par exemple, la municipalité se composait de soixante conseillers ordinaires,

(t) Le duché, marquisat et comté de Trente, fat donné par rempereur Gonmi le Salique, en 1027, à Tévéque Yoldaric ; les évoques furent donc princes josqu'en 1802. En 1182, Tévéque Salomon y obtint le droit de battre monnaif. Cependant les Vénitiens possédaient le château de Liz/ana , Ro\eredo et d'antrès villes du val de Lagarina, par testament de Guillaume de Castelbarro, de 1416 ; en 1440, ils enlevèrent de force Penede.et Torbolo aux d*Arco, et Riifa de Trente à Tévêque, qu*ils gardèrent jusqu'en 1509, époque où les Impérim la reprirent.

(2) Même durant la domination vénitienne, Cividale du Frioul conserva quelqiKS coutumes qui attestaient Tancienne juridiction du patriarche et du chapitre. U patriarche, à son entrée, était investi avec Tépée par le doyen du chapitre ; à r£piphanie, le diacre chantait Tévangile avec un casque doré sur la tète et un panacbe blanc et rouge, avec Tépée nue dorée dans la main droite , et TévangiJe dansU gauche ; à la fête de la Purification, un chanoine lisait les noms des patriarche», en commençant par saint Marc, et le gastald de la république vénitienne montait dans le chœur pour offrir quelque argent, et recevait une chandelle. MtU" tion du provéditeur Baibi en 1637, dans les Monographies /riouianes.

DOMAINE y£NITI£N. 325

dont vingt choisis parmi le peuple, mais un seul par maison; de dix conseillers extraordinaires qu'on renouvelait tous les six mois; de deux défenseurs des pauvres et des détenus; de deux notaires^ de trois régulateurs du prix des grains ^ et de trois agents chargés d'empêcher les fraudes dans les comestibles , les poids et les mesures.

Dans le Frioul principalement, mais dans d'autres pays môme^ on trouvait encore des feudataires soumis au haut domaine de Venise, qui leur imposait des lois et des charges (i). Venise ne laissait pas de liberté aux citoyens^ et moins encore aux populations sujettes; mais^ comme il n'y avait pas une volonté unique qui prévalût sur toutes^ cela suffisait pour la faire compter parmi les États libres. Du reste^ à quiconque aurait blâmé la forme de son gouvernement , elle pouvait opposer deux arguments de poids , la durée et la puissance. Aussi Machiavel ne voyait-il que trois lépubliques au monde dignes de louanges : Sparte, Rome et Venise. Guicciardini, Paul Jove, Varchi et les autres écrivains spéculatifs d'Italie partageaient cette admiration y et toutes les fois qu'il s'agissait de réformer un État, ils présentaient ce modèle. Au dehors même, l'opinion de sa richesse et de sa prudence lui créait une force véritable, et chacun voyait un avantage pour la puissance à laquelle Venise s'unissait, a D'après l'opinion universelle (écrivait un de ses ambassadeurs)^ parler de la seigneurie de Venise ou de monts d'or, c'est la même chose ; on s'imagine que le trésor public est non-seulement plein , mais encore les coffres des particuliers, et que la ville entière n'est qu'or et argent (2). »

Elle avait perdu beaucoup de possessions dans le Levant; néanmoins , après l'acquisition de quelques lambeaux de la Romagne et du Milanais, et d'un certain nombre de forteresses dans la Fouille, les puissances rivales l'accusèrent de rompre l'équi-

(1) Le 20 juin 150S, k sérénissime inféoda Pordenone à Alviano, pro se et keredihiu suis mascuiis légitime descendentiàus, eum mero et mixto imperio^ cum reservatione siatutorum, consuetudinum et privilegionan liaetenus servatorum ipsi communitati, et civibus prœdieti loci, cum recognitione dominio nostro eerei sin^ guio quoque anno dando infesto sancti Marcij eum obligatione salis, et quod ibi stare non possit aliifuis qui slare non possit in terris dominii nostri. Item i/uod dominium nostrum possit accipere vastiUores^ eurrus et cometas^ prout eA aiiis , sicut semper est solitum servari in lacis solitis datis in phmudum per do* minii*m nostrum,

(2) Relation de Jean Corner, de 1569.

Page 1