PAUL JOVE. HISTORIENS DE FLORENCE
qu'élégant, il traça un large tableau de l'Europe, depuis i4M jusqu'en 1^7. Sa position lui fit connaître beaucoup de faits ignorés des autres ; mais ce sont précisément ceux qui inspirent le moins de confiance en lui, parce que, vénal et passionné, il ne sait faire que des panégyriques ou des diatribes; il croit peu à la générosité, et pervertit la morale en justifiant les méfaits de ses héros. L'évéque de Pavie tombe assassiné, et Thistorien vomit une lâche invective contre la victime pour disculper le due d'Urbin. Don Gonsalve trahit le duc de Valentinois, et il l'excuse. Averti une fois qu'il avait avancé un mensonge : Lais$es fairey répondit-il, dHci à trois cents ans, tout sera vrai* Les trois siècles se sont écoulés, et ce laurier, qui croît au milieu des contradictions des forts et des larmes des souffrants, lui a été arraché.
Les historiens abondèrent à Florence. Jacques Nardi fut an chaud défenseur de l'indépendance de son pays, et, quand die n'exista plus, il s'enfuit à Venise. Après s'être formé en tradui* sant Tite-Live, il décrivit les événements depuis 1493 jusqu'en 1631; riche de sentences, son style est vif et porte l'empreinte de la haine d'un émigré; mais Varchi l'appelait son père, et Guicciardini, bien que d'un parti contraire , le consulta sur sa propre histoire. 11 aime les gouvernements de la classe moyenne, et il lui semble que, si Ton enlevait au corps social, a confus et pernicieux de sa nature, les deux parties extérieiues, c'est-àdire la tète et la queue, le milieu serait très-utile etconviendrût à la constitution d'une république parfaite b.
Le sénateur Nerli, au contraire, se montre favorable aux Médicis dans les Commentaires des faits civils de Florence, depuis 1115 jusqu'en 1537.
Le gentilhomme Bernard Segni, écrivain correct, non &é* gant, embrassa la cause des modérés et du gonfalonier Nicolas Capponi, son oncle, dont il écrivit la vie. Il traça le tableau des trois années durant lesquelles Florence fut libre, « pour montrer quelles sont les coutumes des citoyens florentins au sein de la liberté, afin que ceux qui viendront après ne mettent pas beaucoup d'espérance dans la gloire et la douceur de la vie libre • ; puis il continua jusqu'à la prise de Sienne, avec peu d'art dans la trame et la transition, mais avec autant de candeur d'esprit que de style, et ne sortant jamais de cette modération qu'on trouve si rarement chez l'écrivain qui parle de contemporains. Il avait fait à tous un mystère de son travail, qui, trouvé seulement après sa
HISTOaiBRS DE FIOBSHGE. 385
mort, ne vit le jour, comme celui de Nerli, que dans le siècle suivaut.
Benoit Yardii, comme les trois auteurs précédents^ ne fut pas témoin oculaire; mais, sur de nouveaux documents ou des lettres de Jean-Baptiste Busini (qui ont été publiées en 4822), il écrivit une histoire depuis la dernière piroclamation de la liberté i&os florentine jusqu'à Tavénement de Gosme T''. Bien qu'il eût partagé les espérances» ^les persécutions et Texil des républicains, il fut chargé, grûce à sa réputation d*homme de lettres, de ce récit et de ces documents, avec une subvention du duc, auquel il lisait son travail à mesure qu^il le composait; néanmoins il ne sut ni dire ni faire assez pour le satisfaire, et l'on chercha à supprimer son livre, qui ne fut publié que plus tard. Varchi dit avoir pris pour modèle Polybe et Tacite; mais combien il est loin du jugement de celui-là et de la concision de celui-ci ! Affecté comme presque tous les écrivains du seizième siècle, il accumule sans choix les détails, au point qu^il est fatigant à lire ; néanmoins, comme il rapporte la moindre circonstance, chaque discours, il nous fait vivre véritablement au milieu de ces derniers Florentins. Il n'oublie jamais son amour pour sa patrie ; s'il ne les dit pas, il laisse deviner les moyens qui furent employés pour enlever la liberté, et Florence a passa d'état licencieux et corrompu à la tyrannie, plutôt que de république saine et modérée à la principauté». Lorsqu'il jette les regards sur Tavenir^ il ne trouve aux désastreux bouleversements de l'Italie d*autTe remède que Tavénement d^un prince heureux et prudent qui la domine.
Le meilleur récit, à partir de 1494 jusqu'en 1529, nous est offert par Jacques Pitti, qui compile souvent, mais avec jugementy les écrits de ceux qui Tout précédé. Bien qu'il eût composé l'apologie des Cappuci et célébré Soderini, il ne refuse pas des louanges aux Médicis; mais il réprouve Machiavel, Guicciardini et les autres plumes vénales.
L'histoire de Jean-Baptiste Adriani , qui embrasse son époque^ est une continuation de Guicciardini jusqu'en 1574, année oh mourut l'auteur, après avoir combattu pour sa chère Florence, puis enseigné l'éloquence à Padoue. S'il est vrai que les matériaux lui furent donnés par Gosme de Médicis, il put en tirer beaucoup de faits inconnus à d'autres, et ne pas sacrifier entièrement son indépendance.
Scipion Ammirato de Lecce, connaissant a qu'il ne pourrait id9i
h:st. des ital. — t. ^ii. 25
386 sGiPioM ÀmaftATO. xighsl bbuto.
atteindra à la naïveté et à la pureté de la langue des ^lani> ni à la gravité des pensées de l'Arétin^ ni à la finesse et à la penpn oacité de Machiavel, ni à la grandeur et à la force de Guiociardini, ni à la plaisante et joyeuse abondance de Jove •, chereba à les surpasser par l'exactitude chronologique et la richesse des faits. C'étaient là des mérites secondaires; il ne les eut pas même à un haut degré, car il raconte sous forme d'annales distribuées par périodes bimestres , durée des fonctions des gonfalonien florentins. Sur ce lit de Procuste , qu'il se fit lui-même et dont il sent d'ailleurs toute la gène (1), il ne peut relier les faits, et perd toute largeur de vue et de conséquences. Parfois trivial dans ses réflexions, il adule les Médicis jusque dans leurs aïeux (2) y et, bien que sa narration soit ample et correcte, il manque toujours de chaleur.
Jean-Michel Bruto était étranger à Florence ; il fit de nombreux voyages, accompagna en Pologne le roi Etienne Bathori, dont il décrivit les expéditions , fut nommé historiographe de l'empereur Rodolphe Ù, et mourut en Transylvanie , à ce qu'il parait. Pour échapper à la tentation de se vendre, il s'habitua à vivre d'une manière trè^frugale. Sous l'inspiration des bannis, il entreprit de venger ( dans la langue alors la plus répandue, c'est-à-dire le latin) les Florentins des calomnieuses adulations de Jove, en dévoilant les moyens iniques employés par les Médicis pour inoculer la servitude à cette république. Gomme 0 avait vu beaucoup de pays , il put s'élever à des considérations plus étendues que les pédants stipendiés, dont il corrige les adulations par les sentiments de haine dont il est animé.
Quant aux faits particuliers à Florence , Machiavel, parmi ses contemporains, ne jouit pas de la réputation que les écrivains postérieurs lui ont attribuée, dans l'hypothèse d'une pensée
(1) ■ Je crains qne cette accumulation de choses ne soit pour beaucoup um « cause d*ennui , mais, comme je suis forcé de me renfermer dans l'espace étroit m de deux mois, d'autant plus que la matière est multiple et très-variée, poisqse, « dans le même temps, la guerre sévissait dans toute litalie, quel autre WÊoym « me reste-t-il pour décrire ces faits avec U plus grande clarté poanbk? » (Livre xxv.)
(2) Dans le livre quatrième, il se vante d'avoir ouï dire au duc CoaiM que la fameuse cloche de Pise pesait 27,000 livres, et qu'on l'entendait à treize milles de dislance. — Ammirato jeune, investigateur soigneux de documents dans les archives, fit à son travail de nombreuses additions qui ne font qa*i le récit.
XAGHIÂTBL HISTORIEN. 387
sous-entenduO) différente de celle qu'il exprimait (1). Dans son admiration exclusive pour Rome et la Grèce , il édifie sa cité d'après ces deux types : les nobles la régirent d'abord seuls, puis l'orgueil et l'arrogance les firent remplacer par la classe moyenne, qui, en tombant dans ses propres erreurs et celles des gouvernements antérieurs , ouvre la voie à la principauté. Cependant, bien qu'il fasse naître parfois de combinaisons fortuites ce qui est un développement normal^ et que^ par l'abstraction et l'accident^ il enlève à l'histoire cette vie qui palpite dans les chroniqueurs^ il se distingue de tous parce qu'il voit dans les faits autre chose que leur manifestation successive.
Ses Discours sur les Décades de Tite-Live ne sont l'œuvre ni d'un critique ni d'un historien; il ne vérifie pas les faits^ et pour* tant il veut en déduire des théories sur le gouvernement romain. Loin de révéler les mystères de cette histoire^ il ne les soupçonne même pas; il emprunte à son auteur les faits quels qu'ils soient, et les puise même dans les discours , certainement inventés : mais il les employait, à l'imitation des prédicateurs d'alors^ pour en faire un texte de digressions sur des matières diverses. Il ne faut donc pas y chercher l'histoire ancienne, mais bien des ap« plications continuelles, ainsi que la connaissance des hommes et de la société. Dans ce travail , il ne court pas , comme Montesquieu, après les effets et les antithèses, pour soutenir des propO' sîtions capricieuses à l'aide de documents choisis au hasard ou à dessein ; mais il se montre convaincu par sa propre expérience,
(1) Ammirato (livre xxiii) dit de Machiavel ■ qu'on le trouve peu soi^eux dans tout son ouvrage ; si nous voulions en relever les erreurs, ou nous manqaerionfl à la dignité de Thistoire , ou bien , à coup sûr, nout encourrions le bUme de malveillant. H fausse la chronologie, change les nonu, altère les faits, confond les causes, accroît, ajoute, enlève, diminue, et fait tout ce dont il lui prend fantaisie sans être retenu par aucune loi. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'en beaucoup d'endroits il fait cela plutôt à dessein que parce qu'il se trompe, ou parce qu'il ignore que les choses se sont passées autrement. Peut-être faisait-il ainsi pour que le style fût plus beau et moins aride, ce qu'il n'aurait pas obtenu eu respectant les époques et les faits, comme s'il devait accommoder les choses au style et non le style anx choses. »
« Machiavel, au lieu de nous donner les iùstoirei florentines, comme le porte « le titre de son livre, ne nous a donné que l'histoire des ambitions florentines. t L'état économique et moral de ce peuple est tellement oublié qu'on n'aperçoit « aucune différence entre le siècle des Médicis et celui àe^ Buoudelmonti et « des Anûdei. » (RoMAfiKOSI, DeWinitole e dei/aitot>i tUi^incMitmento, part, il.
388 HAGHIÀVEL HISTORIEN. SANUTO.
et très-indifférent à Topinion des hommes sur sa véracité. D'au* tre part^ discourant sans prétention , il donne pour certain son propre jugement^ ou le confirme par un seul fait; puis^ comme il veut en déduire des principes généraux^ il est facilement aateoé à soutenir l'opinion contraire à celle qu'il vient de combattre.
Uhistoire avait encore beaucoup à faire. Il lui restait à passer des impressions individuelles et des faits détachés à l'action générale, des hommes aux forces politiques^ à l'accord de& éléments sociaux. Elle fut dirigée dans cette voie par Machiavel. Dans le tableau dont il fait précéder ses Histoires fiorenUneSj travail encore sans modèles^ bien qu'il soit incomplet^ défectueux et sans rapport avec l'œuvre suivante^ il connaît que les générations humaines sont responsables^ et que les erreurs de l'uue retombent sur la suivante ; il cherche donc à découvrir ces erreurs^ et porte ses regards sur les causes lointaines des événements, négligeant les détails sans influence pour s'arrêter sur les points importants. Observateur peu profond^ mais riche d'expérience pour apprécier l'utilité des faits, homme d'État pratique et spéculatif, il s'égare pourtant au milieu du moyen &ge, qu'il ne sait pas coordonner, parce que son époque et lui particulièrement n'avaient point encore assez d'érudition. U ne donne pas une importance proportionnée à tous les événements de la vie; préoccupé de politique, établissant une distinction entre la vie de la pensée et celle de l'Etat, c'est à peine s'il laisse apparaître, au milieu des épées et des intrigues, la littérature, cette gloire certaine de Florence, la cité la plus éclairée du moyen âge ; il ne nomme Dante que parce qu'il conseilla à la seigneurie d'armer le peuple contre les Neri.
Grand diplomate et grand écrivain, il burine avec profondeur et facilité sa pensée en un style d'une vigueur nue comme celle des athlètes ; néanmoins, outre le défaut capital d'un style fr(Nd, il pèche par affectation, surabondance et manie d'imiter les classiques dans les sentences et les discours.
Les écrivains des autres pays sont loin d'avoir le mérite des issi historiens de Florence. Marin Sanuto nota jour par jour, depuis 1495 jusqu'en 1531 , ce qui arrivait à Venise^ a les événements de l'Italie et par conséquent du monde entier, sous forme de journal... en l'honneur de ma patrie vénitienne, et non pour on salaire donné par la répubUque, comme en ont d'autres qui cependant n'écrivent rien ou fort peu. » Il raconte les faits qui lui étaient personnels, faits qui tiraient leur importance de sa parti-
SANUTO. NATAGERO. BEMBO. 389
dpation à la souveraineté comme citoyen; il abonde en documents privés et publics. Le conseil des Dix lui permit de consulter les archives a et ces lettres qui transmettent les nouvelles de diverses parties du monde, à mesure qu'elles viendront, de jour en jour, des orateurs ou des recteurs de la république , après qu'on les aura lues dans les Pregadi, et lorsqu'il ne sera point recommandé particulièrement de les tenir secrètes. » U se tint constamment dans les rangs de l'opposition; mais, eu voulant que l'on conservât les anciennes institutions, il repoussait les réformes que le siècle réclamait. Ses Vies des doges sont imprimées; mais il laissa, écrits de sa main, cinquante-huit volumes in-folio au conseil des Dix, seul patrimoine d'une famille dogale et souveraine de Naxos et d'autres lies de l'Archipel (I).
La charge d'historiographe de la république de Venise, créée pour Sabellico, médiocre et vénal, fut ensuite remplie par André Navagero, qui continua le récit jusqu'en 1498; mais, n'ayant <^29 pu le terminer, il le brûla avant de mourir. Quoi qu'il en soit, la traduction italienne, vraie ou supposée, qui existe, est une des histoires les plus fidèles et les plus patriotiques (3). Pierre Morosini, dont le récit s'arrête à Tannée 1486, entreprit de refaire en italien l'œuvre deT^avagero et celle de Pierre Giustiniani, qui écrivit en latin l'histoire jusqu'en 4575; mais, comme les sources ne sont pas indiquées, ces travaux méritent moins de créance.
Pierre Bembo, à partir du point où finit Morosini, va jusqu'en im7 1513, l'époque la plus importante de sa patrie. Étranger aux affiiires d'État, dans un pays où tant d'individus y participaient, il ne sait pas animer le récit par la hardiesse d'exposition, par la vivacité des détails, par battrait de faits mystérieux. Les Dix lui ofTraient les lettres secrètes ; il se contenta de leur demander le
(1) Rapport sur la me et les œuvres de Marin Sanuto dit Junior^ patricien de Venise, etc. (Rawdon Bkowh ; Venue, 1S38). Ces travaux sont dans la bibliothèque de Vienne ; mais la bibliothèque Marciana en a obtenu une copie, et ce qui prouve leor importance, c^est que les hommes studieux les consultent continuellement.
(2) Les rapports envoyés par Navagero , pendant son ambassade auprès de Gharles-Quint en 1524, sont importants. E. Cicogna, dans Saint^Martin de 3turano, en a donné un résumé. U entendit cet empereur reprocher à TambaS' tadeur de France que François I** lui avait proposé de descendre en Italie, et de la partager entre eia, après avoir détruit la puissance pontificale.
390 lOUIS BORGHI. PARTJTA.
journal de Sanuto (i). Parfois il décrit bien, mais en rhéteur, et ne pénètre jamais dans les causes; raffiné outre mesure^ aussi frivole qu'une gazette^ il vante sans cesse son gouvernement. D écrivit Thistoire en latin et en italien : dansFune, dit-on, il égale Cicéron, et dans l'autre Boccace; mais, en réalité, on y trouve toujours une élégance compassée , des périodes obscures , les idées nouvelles déguisées sous des expressions archaïques et des allusions mythologiques; puis, tandis qu'il donne le mois et le jour des faits, il néglige de citer l'année, ou bien, à la manière des auteurs romains, il l'indique en partant de la fondation de la cité.
Les Dix chargèrent Louis Borghi de le continuer, en exigeant « qu'il exposât les faits intégralement et avec sincérité, d'autant plus que, comme il rapporterait des choses qui ne devaient pas être publiées, son œuvre serait gardée et lue seulement des sénateurs. » Son histoire resta manuscrite , et se trouve ^maint^ nant dans la bibliothèque Marciana.
15W Après lui , d'autres secrétaires remplirent cette charge, et le
plus distingué fut PaulParuta, narrateur de là guerre de Chypre et des événements qui s'accomplirent de 1613 à i5S2« Versé dans les affaires et les intrigues publiques, il raconte sans omettre les circonstances ni les causes, combine les événements de Venise avec ceux de toute l'Europe, ramène les faits divers vers un centre principal, et sait en tirer des réflexions instructives. Il donne une idée complète de la république vénitienne en faisant connaître les mobiles de ses actions, l'institution des citoyens, l'accord entre les membres de la principauté, les limites de la puissance, les bornes de la juridiction, les fondements de la liberté; en rendant un compte exact des délibérations^ il dé-
(1) Le décret du conseil des Dix, du 26 septembre 1530, après des généralités sur rimportauce de rimtoire et des louanges pour Bembo, » dont les œuvres la^ fines se lisent dans toute Tltalie et la chrétienté avec beaucoup d*estime et d^admiration t , lui confie la garde de la bibliothèque Nicena et la continuatioa des décadet labelliques» V Histoire 'vénitienne deBewho eo italien fut imprimée aree beaucoup de corrections, non-seulement pour les choses» mai« pour le style, ka expressions et la période.
L'original autographe fut trouvé dans les archives des Dix, qui le dépotèrent en 17S8 à la bibliothèque Marciana , où il se trouve maintenant^ c'est sur ce manuscrit que Morelli, d'après les instances du procurateur François Pctaro, fit sa belle édition de 1790.
Bien que Touvrage dût comprendre quanate^putre aas, il ne vaqse de t4S7 à 1612.
HISTORT£NS 6ÉK0IS ET MILANAIS. 391
voile aux regards des législateurs rftme même de ce gouvernement; et la conduite qu'il tint , « au dedans comme au dehors, dans les moments les plus difficiles (Fosgarini). » Toujours grave plus qu'élégant , il écrivit aussi des Discours politiques avec des idées non vulgaires sur la grandeur et la décadence de Rome. Calme et sérieux^ moins absolu que Machiavel , il énonce ses propositions sans rien affirmer, laissant au lecteur le soin de décider. Le chapitre intitulé : ;Si les forces des ligues sont bien propres à /aire de grandes entreprises^ mérite une attention par* culière.
Les Annales de Gênes ^ par Augustin Giustiniani, qui vont jusqu'en 1528, sont écrites en latin avec peu d'art, mais avec beaucoup de vérité, puisqu'elles n'étaient pas destinées au public.
Hubert Foglietta, bon politique, latiniste pur et toujours chaleureux, proscrit et accueilli à Rome par Hippoly(e d'Esté, écrivit des éloges de Génois, l'histoire européenne et celle de sa patrie jusqu'en 1527, sans documents ; dans cette œuvre, il dé«> clame contre la noblesse et les Doria , sans incliner pour les Fiescbi, et poursuit de sa haine les oppresseurs, indigènes ou étrangers.
L'histoire de Gènes, en latin classique, par Jacques BonfadiOi va de 1528, année où la république recouvra sa liberté, jusqu'en 1550, époque de sa mort. Ou a voulu le comparer à César; il est certain que, malgré ses prologues doctrinaux et ses descriptions hors d'œuvre, il montre une mâle vigueur dans les discours, conune celui où André Doria exhorte les Génois à recouvrer la liberté, et dans les portraits, comme celui de Louis Fieschi. Bonfadio put se vanter qu'il ne sacrifiait pas la liberté aux espé* rances (1) ; il fait un tableau fidèle des agitations de cette république, dont les historiens valent mieux que l'histoire. La première histoire complète, en trente-trois livres, fut publiée à Anvers en 1579, par Pierre Bizaro; mais, outre qu'elle est composée de seconde main, elle a le tort d'isoler les faits intérieurs de ceux du dehors.
Le principal auteur de l'histoire milanaise est Bernardin Go- ^^'^
(1) Dans ses lettres, il dit : « Quant i la Tie et aux mœurs, je fiûs profession de plus àe modestie et de sincérité que de savoir et de talent littéraire. - Et dans rhistoirc, livre n : Equidem non is ego sum ^ui cujuspiam gratiam eorum qui vîpuni aucupari studeam; homo recondita naturUf et sat'u cogniiajide.
3d2 HISTORIENS NAPOLITAINS.
rio^ chambellan de Ludovic le More, qui lui ouvrit toutes les bibliothèques et les archives, invitant même les abbés, les évoques, les ntoines de la Valteline, du lac de Côme et d'ailleurs, à lui permettre de transporter à Milan les manuscrits dont il aurait besoin (i). Son ouvrage fut imprimé pendant la domination de Louis Xil, et pourtant il le dédia au cardinal Ascagne Sforza, son ancien seigneur. Les documents appuient son rédt, et, bien qu'il dégoûte par son style grossier et pédantesque, on aime ces détails naïfs, dont nous lui pardonnons l'excès , parce qu^ls nous seraient inconnus sans cela. Aux événements de la guerre il ajoute les faits intérieurs de Péconomie et de l'administration; parfois il relève la narration par des réflexions qui ne sont pas toujours triviales ; il montre qu'il connaît, sinon le cœur humain, mais les supercheries de la politique, et sait apprécier les actions de ses princes avec cette vérité qui peut se concilier avec la condition d'écrivain à gages.
UHistoire de Naples, de 1250 à 1489, par Ange deCoslanzo, d'un style clair mais languissant, monotone et sans profondeur, est précieuse par les documents qu*elle cite. Vantant sans cesse Naples, il s'égare dans des généralités; il loue et blâme les Souabes comme les Angevins et les Aragonais. Pandolphe Golenuccio de Pesaro avait dit du mal de son pays; il le réfute avec violence et prolixité. Comme il fut presque toujours relégué dans quelques villes, nous devons croire qu'il supportait avec impatience la servitude espagnole.
Camille Pozzio raconta, dans un style élégant et nerveux, la conjuration des barons contre Ferdinand P'.
Chaque fait, chaque ville eut ses historiens, avec lesquels nous ferons connaissance en les employant; quelques-uns sont loués pour le style, bien qu'il soit gâté par limitation des formes classiques, et d'autres pour leur sagacité ; mais tous attendent un puissant génie qui emploie leurs écrits comme matériaux d'une histoire italienne. Rarement ils produisent des documents , et manquent de la critique nécessaire pour les apprécier, surtout pour comprendre les siècles antérieurs; ils se passionnent pour un homme et un pays. En général , ils recherchent moins Tanecdote que dans le siècle précédent, parce que la vie publique est moindre : attentifs aux faits bruyants, ils négligent la vie intime, les altérations des gouvernements qui ont d'autres causes que
(î) Ufh-p. an !•»• nrlobre 1407.
EÂPPORTS. LETTRES. 393
le changement de forme; les coutumes et les opinions au milieu desquelles surgirent les personnages et leurs desseins; les désirs^ les frayeurs^ les souffrances de cette tourbe qui subit les conséquences des événements sans avoir concouru à les produire (!)•
Les historiens qui écrivent en latin sont inférieurs aux autres^ parce qu'ils se préoccupent de la forme pour laquelle ils mutilent ces détails qui ravivent le mieux les époques. Néanmoins il faut distinguer le Milanais Galéas Capella^ secrétaire d'État de François II Sforza, auquel il resta fidèle dans le malheur^ et qui raconta les tentatives faites pour le rétablir^ de 1521 à 1530^ outre l'expédition contre le châtelain de Musso ; tel est son mérite que Guicciardini le copie souvent (2). D'autres encore écrivirent des chroniques dans un intérêt domestique, sans choisir les faits ^ sans les vérifier ni les fondre; elles sont grossières hors de la Toscane, mais d'ailleurs très-précieuses comme révélant les impressions personnelles.
I/intelligence de ces temps apparaît plus évidente dans les rapports des ambassadeurs, rapports qui, outre les aperçus sta-
(1) Parmi les nombreuses histoires municipales, nous mentionnerons seulement: pour Padoue, Bernardin Scardeone ; pour Rovigo, André Nicolio ; pour Trévise, Boniface et Burchelati ; pour Vérone, Rizzoni, Gorte, Saraina; pour Brescia, Cavriolo; pour Bergame, Bellafini et JeainChrysostome Zanrhi (De Orobîorumsipe CenomtMorum origine; Venise, 1531), qui exalte sa patrie, comme on le faisait alors, avec des opinions exagérées, combattues par Gaudenûo Merula de Novare et par Bonaventure Castiglioni de Milan, lesquels écrivirent sur les Gaulois cisalpins, et connurent, conmie Octave Ferrari de Milan, les erreurs d'Annio de Vilerbe ; pour Crème, Alemanio Finio ; pour Bellune, Piloni et Doglioni; pour Feltre, Dalcomo ; pour Vicence, Maccà, Barbarono, Gastellini ; pour le Frioul, Jean Candide ; pour Ferrare, Pellegrino Prisciani , Gaspard Sardi , Gintio Giraldiy et Jérôme Falletti et Pigna, spécialement pour la maison d'Esté; pour Milan^ Alciat, Merula, Bescapè, Morigia, outre les chroniques de Gagnola, de Burigozzo, de Prato; pour Côme, Benoit Jove et François Muralto ; pour Crémone, Antoine Campi ; pour Mantoue, Equicola ; pour Ravenne, Thabile médecin JérdmeRossi; pour Bologne, Alberti, Sigonio, Achille Bocchi, Ghirardaod; pour la Sicile, Maurolico et Fazello.
Benvenuto de Saint-George, comte de Biandrate, fit en latin une histoire exacte du Mootferrat, en se servant des archives, qu'il eut à sa disposition. Un discours de don Vincent Borghini sur l'histoire de Florence est rempli d'érudition.
(2) Il faut y ajouter George Florio, professeur de rhétorique à Milan, qui éeririt en six livres les guerres de Louis XII et de Charles VIII : il est favorable aux Français ; et Biagio Buonaccorsi de Florence , qui fit un journal aride, de 1498 à 1513.