TRAITÉ D'AMIENS
L'empereur était coupable de ce crime ^ comme celui qui dirige un torrent sur la campagne sans prévoir les dégâts qu'il ne pourra empêcher (4). Soit qu'il ne pût rien en effet sur ces bftndes effrénées et réclamant leur paye , soit qu'il voulût tromper le monde et sa propre conscience^ il décréta et fit des prières pour la délivrance de Clément VU , prit le deuil^ et envoya des ambassadeurs aux potentats pour démontrer son innocence ; mais , en môme temps , il était heureux de faire comprendre aux politiques qu'il se trouvait en mesure de se venger de quiconque favorisait la France. Aussi , loin de diminuer d'un écu la rançon du pontife , il cherchait à l'attirer en Espagne, et a les hommes les plus sages croyaient qu'il avait la pensée de ramenef la papauté à sa simplicité et à sa pauvreté d'autrefois^ alors que les pontifes, sans se mêler des choses temporelles, ne s'occupaient que des affaires spirituelles. Ge dessein , qu'avaient fait nfdtre les abus infinis et la conduite détestable des papes précédents ^ était grandement loué^ et beaucoup désiraient qu'il se réalisât; enfin des hommes du peuple disaient que, le bftton pastoral et l'épée n'étant pas bien ensemble , il fallait que le pape revînt à Saint- Jean de Latran pour dire la messe (Varghi). »
La chrétienté accueillit par un deuil public et une indignation générale le traitement infligé à la métropole du monde et au chef de l'Église. François 1** et Henri VIII^ qui avaient plus que jamais l'Autrichien en exécration , se réunirent à Amiens dans isn l'intention de remettre en liberté le pape et les fils de France ^ de garantir à Sforza le duché de Milan et de réprimer la tyrannie de l'empereur. Charles-Quint reprocha à François I*' d'avoir manqué à la parole qu'il lui avait donnée le jour de sa délivrance^ et se déclarait prêt à le soutenir en champ clos ; François lui envoya le démenti selon les règles : de là un défi, les cartels furent échangés {%), et l'on assigna le lieu et le jour du combat. S'ils avaient pu se battre et se tuer l'un l'autre^ combien de sang et de larmes épargnés I mais ils éludèrent le duel pour en charger les nations^ et la pauvre Italie, affligée encore de la peste , dut se préparer à de nouvelles batailles.
André Doria, qui avait abandonné le service du pape , dont il
(1) Je penîste dans cette opinion, malgré la justification de Charles-Quint, publiée par le professeur De Leva dans la Âtpista Ginnasiaie, septembre et octobre IS&iS.
(3) Varehi {Hisi. fhreniines^ livre v) cite les cartels qui furent échangés entre les deux rois, cartels remplis d'une violence à dégoûter les spadassins de café.
474 DfSQUTION DE BOME.
n'était pas payé^ s'empare de Gènes au nom de la France ; dans le même temps, Lautrec conduit au delà des Alpes trente mille Français, avec lesquels il aurait pu arracher la Lombardie aux faibles garnisons impériales^ s'il n'avait pas lui-même vacillé !•' octobre, daus SBs résolutious. Après s'être emparé par surprise d'Alexandrie, outre Pavie^ vainement défendue par le comte Ludovic Belgiojpso^ il laissa les siens piller et outrager à la tudesque (1), pour venger la honte dont les impériaux avaient couvert la France en faisant son roi prisonnier auprès de cette ville ; puis , épargnant à Gôme et à Milan les horreurs d'une pareille délivrance, il prit la route de Rome, afin de secourir le pape.
Dans cette ville on mourait de faim , parce que les gens de la campagne n'osaient approvisionner son marché. Les capitaines de l'empereur, dépourvus d'argent, ne peuvent empêcher les soldats d'égorger et de piller les Romains ; Clément , bien qu^il mette aux enchères cinq chapeaux rouges au prix de iOO^OOO ducats, et fasse, à de gros intérêts, un emprunt de 200,000 autres (Sbgni), ne peut réunir la somme convenue, et les Allemands soulevés menacent de le tuer. Des évêques, des archevêques et des notables de Rome, qu'il ayait offerts comme otages, furent conduits trois fois enchaînés au Gampo des Fiori, et menacés de la potence si l'argent tardait à être compté ; puis, afin d'être payé, on les retint comme uniques répondants, jusqu^à ce qu^ils parvinrent à s'échapper en enivrant leurs gardiens. Qément lui-même réussit à s'enfuir travesti, mais pour tomber dans une étrange captivité morale : il devait de la reconnaissance aux Français comme à ses protecteurs j Henri Vlll d'Angleterre refusait de le servir s'il ne prononçait pas le divorce entre lui et
(1) Lorsque le roi lombard Luitprand prit Ravenney il en emporta une statne équesU^ de bronze, appelée RegisoUf qui représentait l'empereur Maro- Aurèle, et la transféra à Pavie. Le premier soldat de Lautrec qui pénétra dans cette ville fut un RaTennate du nom de Cosimo Magni ; pour toute récompense» il demanda que cette statue fût rendue à sa patrie; mais, quand on se mit à Tenlever, les Pavesans, plus affligés de cette perte que des malheurs qu'ils avaient éprouvés, firent entendre des plaintes si vives que Lautrec décida le soldat à recevoir à la place de la statue autant d'or qu'il en faudrait pour se faire une couronne murale. Tel est le langage de Paul Jove et d'autres ; mais Rossi, historien de Ravenne contemporain, dit que Magni emporta la statue par le Pô , et qu^arrivé à Crémone, le gardien de la citadelle, à l'instigation des Pavesans y l'assaillit et la lui reprit, pour la remettre à Pavie. Dans cette ville, elle resta sur la place, entre la cathédrale et l'évéché, jusqu'en 1796, ^K>que où les Jacobins la renversèrent.
9 décembre.
SfiWLATIOIT BX BOlIB. 47!(
Catherine d'Aragon, tante de Charies-Quint; or cet empereur menace de le déposer s'il fait droit à cette demande, et, tout en protestant que tous ses désirs sont pour la paix, il ne se déclare jamais satisfait des garanties que le pape lui donne de ne point le contrarier. Clément Vil retomba donc dans sa politique osciN lante, résultat de ses prévisions subtiles, et, pour vouloir les contenter tous , il déplut à tous.
Au milieu de ces difficultés, la peste et les soldats , et Ton ne saurait dire quel était le pire de ces deux fléaux, continuaient leurs ravages dans Rome. L'empereur avait envoyé à ses troupes des ordres^ ou plutôt des recommandations, pour qu'elles respectassent le pontife ; elles savaient que Lautrec s'approchait ; d'autre part , elles ne pouvaient plus espérer d'obtenir d'argent de Clément VII (1) , et la mort faisait tant de victimes dans leurs rangs que des écrivains ont assuré qu'au bout de trois ans il ne survivait pas un seul des agresseurs de Rome. En consé-
(1) Morone écriTut à Charles-Quint que Tannée était auez forte pour se procurer des TivreSy a mais que la difficulté et le danger consistaient dans le défaut de paye, si bien qu'il ne fallait pas s'étonner si les gens ne voulaient et ne pouvaient plus se battre... Les Allemands, après mille promesses qui n'ont pas été tenues , se sont mutinés, ont demandé à être payés immédiatement et veulent s'en retourner chez eux ; ils n'ont voulu donner que quatre jours pour la réponse, et l'on ne sait pas comment on pourra les satisfaire ou leur assurer la solde ; car le pape diffère d'accomplir sa promesse, et rien ne peut le résoudre à l'accomplir, ni les conventions , ni les plaintes des Romains, ni les cris des paysans, lesquels souffrent des maux intolérables et savent que l'année quitterait Rome si elle était payée ; néanmoins Sa Sainteté ne bouge pas , et l'on ne peut savoir si elle veut payer ou quand... Bien que les autres soldats ne se soient pas mutinés comme les Allemands , Sa Majesté peut voir si désormais il sera possible qu'ils servent, puisqu'ils ne pourront plus vivre à discrétion. »
De Milan, le 4 août 1&27, Anton de Leyva écrivait à l'empereur en mauvais français : « Cette armée se conduit mal ; on dirait plutôt une bande d'aventuriers que l'armée de Votre Majesté , car les soldats font ce cju'ils veulent. Les capitaines ne peuvent pas les faire agir à leur volonté , mais quand il leur plaît. Si, aussitôt après la prise de Rome, ils eussent vouhi retourner en Lombardie, toute l'Italie appartiendrait à Votre Majesté. » (LAIfZ, Corrupondtm , tome I» p. 335). L'empereur lui-même, de Burgos le 21 novembre, écrivait à son frère Ferdinand, également en français : a J'ai appris le désordre qui règne parmi les soldats de mon armée par lesquels Rome a éfé prise, comme j'ai su que la discorde est entre les capitaines, de manière qu'il n'y a plus de chef, et que chacun prétend Tétre. On leur doit une somme si considérable qu'il serait difficile de trouver l'argent nécessaire pour les payer. Tel est l'obstacle qui a retenu l'armée si longtemps autour de Rome , sans vouloir bouger ni aller secourir l'État de Milan.» (GAtat, Urkmuicn, etc., etc., tome i, p. 111.)
476 DÉSOLATION DE ROIOE.
quence, les bandes s'en retournèrent par Otricoli , Terni ^ Narni , Spolète, exerçant des cruautés et rançonnant; aussi les paysans, qui laissaient leurs maisons ouvertes ou vides, sonnèrent plusieurs fois le tocsin et les taillèrent en pièces. ' Les anciennes factions se ravivaient ^ et^ pour combler la mesure des calamités publiques^ des vengeances s'exerçaient avec fureur entre les Orsini et les Golonna^ entre les Guelfes et les Gibelins, a II n'a pas été possible (écrivait-on au comte Baldassare « Castiglioni] d'empêcher les Colonna de se venger contre l'abbé a de Farfa (Napoléon Orsini). Les Colonna^ Jules et Camille, ont a brûlé et détruit plus de châteaux que l'abbé n'a incendié de « maisons; ils ne se sont pas même abstenus de nuire aux autres a Orsini qui n'avaient pris aucune part aux actes de l'abbé ; car a ils ont brûlé le château du cardinal Orsini et l'abbaye de Farfa^ a qui est chose d'ecclésiastique, d'où ils sont venus aujourd'hui a chez le supérieur des moines, auxquels il n'est pas resté ni un (( calice^ ni un ornement^ ni une lampe à tenir allumée en l'hon- « neur de Dieu. Tout cela a déplu grandement à notre seigneur^ a qui s'en est plaint à la cour de Naples^ et des ordres sont ve- « nus pour leur enjoindre de s'arrêter; mais déjà ils avaient fait « tout ce qu'il était possible de faire pour la ruine du pays, et les a armes ne sont pas encore déposées.
a Un cahier de papier ne suffirait pas pour raconter toutes les a souffrances de ce pays; car, de mén^e qu'après une longue a maladie le corps éprouve souvent quelque douleur, cette con- « trée, quelles désastres de Tannée dernière avaient tant affaitt bile, subit tous les jours une nouvelle affliction. Dans une « lettre, j'ai déjà fait connaître à Votre Seigneurie les ravages a que l'abbé de Farfa avait commis sur les terres des Colonna : « dernièrement, pour démontrer à tous qu'il agissait contre la a volonté de notre seigneur, il a traité les domaines du pape «(Comme ceux du seigneur Ascagne, saccagé Tivoli, fait des « prisonniers, et commis toutes les cruautés possibles; puis, étant « parti de là afin d'aller rejoindre le seigneur Rengo par la a Marche, il a fait autant de mal qu'il a pu. D'un autre côté, Jua les et Camille Colonna ont incendié , non-seulement les cbft- « teaux de l'abbé et des autres Orsini, mais pillé Anagni et dé- 9 truit à Tivoli le peu qu'y avait laissé l'abbé.
a Le seigneur Jean-Baptiste Savello a fait la même chose c dans la Sabine, pour une querelle qui s'est élevée entre lui et « le révérendissime Cesarino ; avec lui se trouvent encore Chris-