‹ Histoire des Italiens (volume 2)Chapitre 160 sur 169 · JULES DE VÉDIGIS · texte numérisé non relu

JULES DE VÉDIGIS

ment; mais lorsque ^ après dix-huit ans de liberté^ ils recouvré^ rent la puissance^ Laurent II, bien qu'il tirât toute sa force de 1519^ Tappui du pape^ se conduisit en petit seigneur orgueilleux et despote. Il opprimait ou corrompait effrontément, et, par son mépris de ces formes qui font encore illusion sur la perte de la liberté, il se montrait avide d'usurper l'autorité suprême. Sa mort ne laissa donc point de regrets. Gomme il était le dernier descendant de Côme FAncien, et qu'il ne restait aucun membre de la famille apte à gouverner (i) , un grand nombre de citoyens exhortaient le pape à faire une œuvre pieuse et glorieuse en rendant à la patrie une liberté dont les siens ne pouvaient plus profiter. Léon ne se sentit pas capable de cette générosité; appuyé sur la maison d'Autriche, il établit une administration composée de ses partisans, sous la présidence de Jules, fils naturel et posthume de Julien , victime d'un assassinat, et qu'il avait fait cardinal et archevêque de Florence. Du reste , les citoyens qui désiraient voir leur patrie libre n'éprouvaient aucune répugnance pour Jules, qui vivait presque toujours à Rome, où il était l'âme des conseils du pape ; il administrait avec prudence et modestie^ se montrait patient dans les audiences, apaisait les discordes, repoussait les délateurs, et ne s'arrogeait ni la nomination aux emplois, ni aucune prérogative princière. Afin de tromper les libéraux, il demandait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, des projets sur la réorganisation de l'État, il ne manque jamais d'individus qui , pour satisfaire leurs passions , excitent celles des gouvernants : les grands (2) lui représentaient les bourgeois et les dévots comme redoutisibles; enfin, à force de lui inspirer des soupçons et de lui répéter qu'on ne pouvait espérer de bien que de lui et de sa maison, ils attiraient à eux tout pouvoir et ne laissaient parvenir aux emplois que par leur intermédiaire.

Après Savonarola, l'amour de la liberté s'était greffé sur la dévotion; les hommes austères et modérés favorisaient le bon

(1) Nous avons déjà parié de la noblesse florentine; mais il est fort difficile de fournir sur elle des renseignements positifs. Nardi 'avoue lui-même qu*il est incapable de distinguer les nobles des vilains. (Hist. HeFiorettce^ liv. vi.)

(2) Lorsque la maison des Médicis se fut élevée, on inventa des généalofpes pour donner Téclat des aïeux à une famille bourgeoise ; mais aucun des historiens italiens n'a remarqué un fait qui se trouve dans V Histoire de C anarchie de Pologne par Rulhière , c'est-à-dire que la famille Mikali ou Jatrani , chefs des Maïnotes dans le Péloponèse et fameux, même dans les dernières guerres, est U souche des Médicis de Florence, dont le nom serait tradiût du grec.

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État, tandis que les Médicis étaient soutenus par les débauchés et les ambitieux. Dans les premiers jours du pontificat deLéonX, <x douze moines qui s'étaient imposé une existence très-rigou* reuse parcoiuraient Tltalie en préchant et prédisant^ des événements prochains. François de Montepulciano , de ce nombre , parut à Sainte-Croix de Florence ^ . ou il flétrit sévèrement les vices, en affirmant que Dieu voulait châtier l'Italie^ mais surtout Florence et Rome; ses sermons inspiraient une telle épouvante que les auditeurs faisaient entendre le cri de miséricorde, accompagné de larmes abondantes. Tout le peuple était effrayé, parce que ceux qui ne pouvaient Tentendre, à cause de la grande affluence, recueillaient avec non moins d'effroi ses paroles de la bouche des autres. Excités par ces discours, non-seulement des moines prédirent que l'Église était menacée de fléaux et d'une rénovation, mais chaque jour voyait surgir des religieuses, des dévotes, de jeunes filles et des paysans qui faisaient la même chose. . . Toutes ces choses jetèrent un si grand trouble dans lesprit, et répandirent tant de frayeur partout, que Julien et Laurent de Médicis, pour égayer le peuple, donnèrent des fêtes magnifiques, des chasses, des joutes, avec la présence de six cardinaux venus travestis de Rome (1). »

£n revanche, médire du clergé , donner raison aux luthériens, se railler des immunités ecclésiastiques, se plonger dans la débauche, affecter même la superstition^ parce qu'elle était condamnée par l'Église, paraissaient des signes d'esprit. Lorsque Paul Castelli fut nommé capitaine général, on attendit, pour lui donner le bâton, que les astrologues, placés en observation dans la cour du palais avec leurs instruments à la main, indiquassent le point favorable des étoiles (2). Gambi se plaint «que le mépris de toute chose paraissait bon genre ; de sorte que l'ami des religieux restait tranquille, espérant dans la justice de Dieu et sa miséricorde. La nuit de Noël, les jeunes Florentins, devenus licencieux, conduisirent un cheval à Sainte-Marie, le firent courir dans l'église, puis le tuèrent au pied de l'escalier; ensuite ils allèrent aux Servi, où ils jetèrent de Vassa fœtida sur le feu , et ce fut l'encens qu'ils offrirent à la Vierge. A Sainte-Marie Nouvelle, ils tourmentèrent les moines avec les armes, et Pun d'eux mêla des cartes sur un escabeau de l'autel; à Saint-Esprit, ils

(1) Jacques Pirri, HUt, florentine, p. 112. Voir les Archive* hisiori^ues.

(2) Nardi, liv. m.

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brisèrent le béDitier... » Il poursuit en racontant qu'on ne voyait partout que des sodomites et des prostituées , lesquelles ne voulaient plus se tenir dans les lieux isolés^ et jouissaient d'une si grande influence que^ pour n'avoir rien à craindre des Huit de la balia, il suffisait de se reconunander à ces femmes. Les jeunes gens parcouraient les rues avec des armes pour faire des bravades^ et, si quelqu'un se plaignait à la balia, la nuit il était frappé. Les délits n'étaient donc ni punis ni dénoncés. « Et cependant (dit-il en terminant) il faut croire que le Seigneur enverra Tépée et de justes châtiments; car, puisque nous repoussons sa miséricorde^ sa justice nous frappera de la damnation. i>

Parmi les nombreux méfaits que nous pourrions emprunter aux chroniqueurs , nous en citerons un de cette famille Buondelmonti ^ dont nous avons signalé le rôle scandaleux dans les discordes civiles , et chez laquelle ne manquèrent jamais ni les querelles ni les meurtres, atroces. De cinq frères qui restaient, deux en égorgèrent un autre pour un cheval y puis se réfugièrent à Pei^olata^ sur leurs possessions^ et se mirent à voler avec d'autres bandits. La seigneurie parvint à s'emparer de I^m d'eux, qui eut la tête tranchée ; le second alla trouver un autre de ses frères^ qui était prêtre, et le maltraita pour en obtenir de l'argent. Le prêtre, Fayant fait coucher à côté de lui, le tua dans la chambre même où le premier avait été assassiné. Cité à com* paraître devant Tévêque^ le meurtrier, pour se disculper, invoqua le ban publié contre la victime ; mais, accusé d'autres fautes charnelles^ il se coupa la gorge avec du verre^ et, « avec Paide du diable, ce nouveau Caïn sortit de cette vie (1). »

Ubertino Risaliti^ d'une famille qui avait donné des gonfaloniers dès 1326, recommandable lui-même par son instruction^ ses mœurs ^ ses alliances, étant provéditeur de l'aii de la laine^ abusa de ses fonctions pour voler plusieurs centaines de florins et feisifier les comptes ; découvert , il eut une main coupée, et fut enfermé dans la prison pour dettes {stinche) jusqu'à complète restitution (2). Un jeune homme de la famille des Gorsini demanda au pape l'autorisation, malgré la défense, d'ap* porter en Egypte des aciers et des armures, afin de racheter, avec le gain de la vente, son frère, devenu esclave des Turcs; il partit, et, s'étant étendu avec un Pisan, il feigiût d'avoir ga«

(1) Gjum, à ramée 163S.

(2) AmmibâtO, « l'aimée t515«

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gné 112,000 écuâ; puis, comme son frère, disait -il, était parvenu à recouvrer sa liberté, il convertit cet argent en d'autres marchandises, qu'il eut soin de faire assurer. Un mois après, il écrivit que le navire avait naufragé, et le Ksan vint à Florence pour recevoir le montant de Tassurance ; mais on reconnut que ni l'un ni l'autre n'avaient jamais fait aucun chargement. On arrêta le Pisan, qui perdit une main, avec détention dans les stin' che, etCorsini fut banni par contumace. Un artisan abusa de son propre fils, et fut tenaillé dans tous les lieux publics de la ville. Un capitaine de Mortara, entré au service du pape avec un condottiere, enlevait, la nuit, pour satisfaire sa passion, l'un des jeunes gens qui revenaient de jirendre le frais sur l'escalier de Santa-Reparata ; il fut découvert et pendu aux fenêtres du bai^el, malgré les réclamations du condottiere (1).

En résumé, le peuple florentin était divisé en deux- partis : les uns, d'une moralité rigide et libéraux austères, à la manière des puritains modernes, s'occupaient de litanies, de missions, établissaient de nouveaux couvents et l'hospice des Incurables, dans la rue San-Gallo , et soignaient les malades pendant les pestes ; les autres, licencieux, débauchés, avides de jouissances, raillaient et calomniaient la piété. Quelques-uns de ces derniers, à la table du cardinal de Médicis, se mirent à tourner en ridicule frère Savonarola, ses prophéties et quiconque y croyait. Jérôme Benivieni, se tournant alors vers le cardinal, lui dit avec énergie : « Je suis l'un des partisans du moine, et je désire, avec tous les « gens de bien, la liberté commune; mais ni moi ni ceux qui partaa gentmes opinions ne commettrons aucune félonie, et ne prene drons jamais les armes contre l'État; nous nous contenterons a de prier Dieu et Votre Éminence de nous accorder la liberté, a afin de la maintenir en public par la justice et la foi, en parties culier par le travail et Téconomie. Quant à ces gens dévoués a en apparence à voire personne, ils abhorrent la liberté et les « lois pour tyranniser cruellement; ils se montreront d'autant ^ « plus obséquieux envers vous que vous favoriserez davantage « leurs violences et leurs rapines, et pourtant vous n'assouvirez «jamais leurs désirs insatiables ; aussi, un jour, ils se toumea ront contre vous. Éloignez donc ces hommes pervers, et satis- (c faites les vœux légitimes de ce peuple, qui exaltera toujours (( votre nom et votre gloire (2). »

(1) AimiRATO, à rannée 1521.

(3) Jacques Pitti le raconte, p. 123.

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