‹ Histoire des Italiens (volume 2)Chapitre 162 sur 169 · NOUVELLE EXPULSION DES MÉDICIS · texte numérisé non relu

NOUVELLE EXPULSION DES MÉDICIS

s'ingéniait à se trouver du côté des vainqueurs; dans ce but ^ il affectait tout à la fois d'être fidèle à l'État^ et de vouloir complaire aux désirs de la jeunesse (1)^ » à laquelle il disait : Je suis des vôtres. Mais en même temps il donnait la main aux troupes de la ligue y qm, profitant des embarras d'un gouvernement nouveau, pénétrèrent dans la ville à coups de mousquet^ et le mouvement fut réprimé et pardonné Néanmoins les malheurs croissants du pape relevèrent le courage des libéraux j qni expulsèrent les MédiciS; exilés pour la troisième et la dernière 1527 fois^ et Ton constitua un gouvernement libre avec le grand con- ^'^ '""** seil du peuple.

La peste, comme dans le reste de l'Italie^ sévit pendant trois mois à Florence^ où elle moissonna environ cinq cents individus par jour, et deux cent cinquante mille périrent dans tout TËtat; elle fut suivie de la famine la plus terrible qu'on eût ja« mais éprouvée. Frère Barthélémy de Ficaja, à l'imitation de Savonarola^ se mit à prêcher^ exhortant à faire pénitence. La seigneurie ordonna des processions publiques, et^ suivie des grands personnages nu-pieds^ sortit à la rencontre de la Vierge miraculeuse de l'Impruneta^ qu'on avait coutume de transporter à Florence pendant les grandes calamités^ et « dans laquelle la république n'avait jamais espéré en vain (âmmibato). »

Nicolas Gapponi^ alors gonfalonier et disciple du moine, fit entendre dans le grand conseil, décimé par le fléau, le langage de son maître, a Détournant l'esprit et les paroles des affaires de la république et des tribulations présentes pour les concentrer sur la contemplation de Dieu (Nabdi)^ il tomba à genoux , criant miséricorde, et tout le conseil cria miséricorde (Varchi). x> Il décida le conseil à élire le Christ pour son roi perpétuel , avec obligation de n'obéir qu'à lui seul et à sa. loi; le décret , gravé sur marbre^ fut placé dans le palais de la seigneurie, où il se voit encore. Au milieu de sa dévotion, il pourvoyait du mieux qu'il pouvait au gouvernement^ aux finances^ à la justice; il organisa une milice-urbaine composée de quatre mille citoyens de familles bourgeoises, et fit entourer la ville de bonnes fortifications. L'administration précédente et les dernières calamités avaient chargé l'État de dettes considérables ; le Mont absorbait 80^000 ducats par an^ et l'on en dépensait pour les employés^ les gardes, les fortifications, 100,000 sur 270,000 de revenu; il

(1) Jacques Pitti, p. 136.

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498 LES ARRABUTI ST LES PÀUiBSOHI.

fallait donc subvenir aux autres dépenses au moyen dImpAts extraordinaires ou d'emprunts^ et même par des contributions sur les plus riches (1).

Capponi, âme droite^ mais soumis à cette hésitation qui semble le caractère des hommes modérés^ se sentant menacé par Tin^ fluence croissante des arrabiati, espéra les refréner avec le con* cours des grands; du reste, il se flattait toujours d'obtenir de bonnes conditions des Médicis avec lesquels il entretenait une correspondance. En effet ^ \espalle8ehi, non moins que les an* ciens piagnonif s'étaient joints à lui; mais Baldassare Carducci^ surnommé messire Cimeterre, et Dante de Gastiglione^ chefs des bourgeois ou des libertins^ fermaient par leurs cris toutes les voies de conciliation (2).

La prudence, néanmoins^ aurait dû conseiller aux Florentins de s'attacher à Gharles-Quint , qui tenait en prison le pire ennemi de leur liberté^ le pape; mais le peuple exécrait Tinsolence espagnole et semblait pressentir instinctivement que la servitude de l'Italie viendrait des impériaux ; en outre, il se rappelait que Savonarola avait dit que les lis devaient fleurir avec les lis; il préférait donc les Français qui avaient montré moins d*atrocité dans les guerres récentes, et dont le roi était chevaleresque. Machiavel, Guicciardini, Gapponi et Véttori s'efforçaient de faire ressortir, au milieu des brillantes qualités du roi, la politique d'un gouvernement qui les avait toujours compro-

(1) On avait dépensé un demi-million de ducats d'or pour acheter Urbin au duc Laurent ; pareille somme dans les guerres de Léon X contre les Français, et 300,000 pour les capitaines impériaux avant Vélection de Clément VII.

(2) « On peut dire avec certitude que messire Baldassare Garducci, enBemi des Médicis, fit plus pour leur retour à Florence que leur ami le plus dévoué. » y KTtOVJ, Sommaire de Vlùstoire d'Italie^ àt 1611 à 1527.

Nardi, en mettant en scène deux citoyens amis, mais d'opinion difTérentc, nous offre un tableau vrai de la prudence, c'est-à-dire de la timidité d'ime foule d'hommes. Dans le sénat, l'un des deux dit à l'autre : u Compère, nous ne faî- R sons pas preuve d'une grande sagesse en défendant le présent gouvernement ; « car, s'il en vient un autre tout différent, la tranquillité de notre maison sera «c troublée. y> L'autre lui répond : «Au contraire, le noyen de rester cliex <c nous après un changement de gouvernement, c'est de défendre celui qui R existe actuellement, lequel est très*juste. Si, par noire faute, il s'écroolaity « nos advei'saires nous mépriseraient comme gens incapables, et Dieu nous au- « rait en abomination conmie tièdes; en outre, la patrie, qui compte sur noot^ « se croirait trompée et nous accuserait d'être des conseillers imprudents ou « peut-être infidèles. » (Varchi )

BALDASSÂRE GÂEDUCGI. 499

mis pour se sauver lui-même. Tous les sacrifices que nous avons faits pour lui^ disaient-ils^ ne ^empêcheront pas de nous abandonner; mais, comme il arrive quand la raison parle contre l'imagination , loin d'être écoutés, ils tombaient dans un plus grand discrécSt.

Le poète Louis Alamanni, appartenant^ comme Martelli^ Vettori^ Bruccioli et Machiavel^ à une société qui se réunissait dans le jardin Rucella! pour s'entretenir de littérature et de politique, avait été arrêté de nuit avec des armes prohibées et condamné à une amende. Entraîné par l'indignation, il entra dans un complot avec les Buondelmonti pour tuer Jules, alors cardinal. La conjuration découverte, les autres furent condamnés; mais il parvint à se réfugier en France^ et trouva la France plus courtoise que sa patrie (1). Rentré à Florence après l'expulsion des Médicis, il ne cessait de répéter à ses concitoyens^ bien qu'il fût l'ennemi de cette famille : a André Doria, qui de- « mande que d'autres républiques entourent celle qui lui doit « Texistence, vous recommande d'imiter l'exemple de Gênes et a de vous appuyer sur l'empereur. Moi-môme, si vous le vou- « lez^ je vous servirai de médiateur auprès de Charles, dans les a mains duquel sont désormais les destinées de lltalie. » Mais l'antipathie nationale et les clameurs des héros de la rue l'emportèrent au point qu^Alamanni dut se soustraire à l'indignation populaire. Il se rendit avec Doria en Espagne, d'où il fit savoir que l'on tramait contre Florence; mais il ne recueillit que déplaisirs, comme quiconque expose la vérité aux factions, qui veulent être trompées.

Baldassare Carducci, qu'on avait envoyé, pour l'éloigner, comme ambassadeur à la cour de France, promettait au contraire monts et merveilles. En 1529, au moment où l'on traitait de la paix, il écrivait de ce pays -c a Ayant prié souvent le roi de (X se rappeler le dévouement et la fidélité de Vos Seigneuries « envers lui dans cet arrangement, il m^a témoigné toute Fobli- < gation qu'il croyait vous devoir ; car il m'a affirmé qu'il ne a ferait jamais aucun traité qui ne fût entièrement favorable « aux ihtérôts et à la conservation de Florence , qu'il n'aime « pas moins qu'une de ses villes. Le grand maître (Montmo- « rency) m'a répété dernièrement ces mêmes paroles et assu-

(1) fi il bnoA gallo sentier, ch* io trovo amico*

Pib de' figli d'aUnii, clie ta de* taoi.

500 BALDASSA&E GABOUGCL

a rances, en me disant : Ambassadeur^ si le roi fait avec Char" «r leS'Quini un traité ou x>ous ne soyez pas nommés et compris (K dans tes clauses principales^ dites que je ne suis pas un homme < d'honneur et que je suis même un traitre. Le roi a dit à Barce thélemy CavalcaDti positivement, et sous serment^ qu'il ne ff traiterait pas d'une autre manière avec Tempereur^ et qu'il ai- (( mait mieux perdre ses fils que de manquer aux Florentins, ses « confédérés (i). »

La reine, plus sincère, n'avait pu s'empêcher de dire qu'elle donnerait mille Florences pour ravoir un de ses fils. En effet, la paix fut conclue sans la moindre réserve en faveur de Flo* rence, et Carducci, détrompé, écrivait : « Le roi et ses agents a avaient promis et juré mille fois de ne rien conclure sans comte prendre dans les stipulations les orateurs, les adhérents et les « confédérés; néanmoins, par une détermination impie et inhu- « maine, sans faire mention d'aucun de nous, ils ont publié ce « matin les arrangements et la paix avec une grande solennité, a Aussi, personne parmi nous (les ambassadeurs vénitiens se c( trouvent dans le môme cas) n'a pu s'empêcher de reprocher à c ces seigneurs leur injustice et la déplorable rémunération de a tant de fidélité, de tant de dépenses et de maux soufferts pour ff cette couronne de France. Que notre ville et toute l'Italie « n'oublient jamais combien il est dangereux décompter sur l'aia liance, les promesses et les serments des Français. » Le grand maître répondit à ces plahites : « Vous voulez donc nous empé- « cher de recouvrer nos enfants? Prenez garde, au lieu d'un en- « nemi, d'en avoir deux. » Diaprés ces conventions, les Médicis, dépossédés illégitimement en 4527, devaient être rétablis. Gomme Hippolyte était cardinal , on nomma prince Alexandre, fils d'une esclave maure et de Laurent d'Urbin, ou, comme on disait, de Clément Vn, et fiancé à Marguerite, bâtarde de Charles-Quint.

1520 Lâchement trahie par François r*", Florence envoya dire à

l'empereur que, si elle était entrée dans la ligue contre lui, elle

(1) La correspondance de ce Garducci, qui se trouve dans les archi\'es Cappoui, est d'une grande importance. Il connaissait très-bien la diplomatie française. Le 3 août il écrivait : « Les Franc^ais sont tellement inférieurs aux impé- «riaux qu'ils doivent accepter les conditions qu'on leur offre; néanmoins, \ « comme le roi et les seigneurs m'ont fait espérer que non» serions compris dans « le traité avec des conditions honorables et tolérables , je n'ai pas voulu « pérer Vos Seigneuries. »

FLORENCE S'àRMB CONTRE LES MÉDIGIS. 501

Pavait fait quand elle obéissait aux Médicis et au pape; elle demandait pardon de cette faute ^ et se déclarait prête à souscrire à toutes les conditions^ pourvu qu'elle conservât sa liberté, a "Mais les envoyés^ plutôt bafoués comme marchands qu'honorés comme ambassadeurs, plutôt raillés qu*écoutés (Yarchi), » furent livrés à Clément VI I, qui pouvait tout obtenir en leur faisant grftce. Clément^ offensé par les impériaux comme pape, et dans la personne des prélats les plus éminents, ne leur avait pardonné que par force; mais, selon la coutume des âmes peu généreuses, qui se vengent sur les faibles, il mettait son honneur à châtier les Florentins pour leur irrévérence à son égard comme prince.

L'empereur ne voulait donc pas que la seule Florence pût édiapper à ce déluge universel ; dès lors, tandis qu^il sortait de ritalie paeifiécy afin de ne pas entendre ses derniers gémisse^ ments, il envoya ses bandes, qui s'étaient gorgées pendant dix ans de sang et de rapines, étouffer ce dernier soufiDe de la faction guelfe.

Les Florentins ne pouvaient compter que sur eux-mêmes; cependant, bien qu'ils eussent depuis longtemps négligé les armes pour le commerce et les arts, ils ne faillirent pas dans ce moment suprême. Après avoir repoussé les pactes de la servitude, ils font face au danger, et attirent l'attention du monde par des faits qui restent parmi les plus héroïques de l'histoire. Nicolas Capponi, qui préférait une conciliation honorable à une résistance inu* tile (1), reçut non-seulement des reproches publics, mais subit un procès pour secrètes intelligences avec le pape. Bien qu'il démontrât la pureté de ses intentions, et que la postérité n'ait d'autre reproche à lui faire que de s'être laissé abuser par Clément VU, qui voulait, par les négociations, endormir la ville et retarder ses armements, les hommes qui ne savent crier que trahison et mort voulaient l'envoyer au gibet. Sauvé par les modérés, il fut déposé de ses fonctions, qu'il avait bien remplies, parce que, dans les commotions populaires, on ne veut pas la prudence qui tempère, mais la violence qui pousse.

François Carducci fut nommé gonfalonier; homme nouveau dans les affaires, mais passionné pour la république, il apaise les piagnoni et les arrabiati, et conunence avec résolutiou lesprépa-

(1) Des lettres de Busim attribuent la fuite de Bfichel-Ange à la peur qu*il avait de la trahison de Malatesta. Le même auteur raconte l'opposition qu'il rencontra dans Capponi quand il fallut fortifier la montagne de San-Miniato.

SOS SIÉ&B DB FLO&ENGB.

ratife de défense. La déchéance des Médicis est prononcée solennellement. Puis^ comme les peuples se souviennentde Dieu dans les circonstances graves et les revers inattendus, on fit des processions^ et Ton revint à la piété comme au temps de Savonarolâ; les jeux de hasard furent prohibés^ le luxe corrigé, et Ton punit le blasphème et tout acte d'inunoralité. Un tribunal était chargé de rendre la justice promptement et sévèrement, avec appel au conseil général; Jacques Alamanni, jeune homme d'une famille noble, condamné par ce tribunal, se félicitait avec ses concitoyens, en montant sur Fécbafaud, de ce que son supplice servirait à consolider les récentes institutions.

Les débris des bandes noires, avec dix*huit capitaines renommés, furent amenés à Florence. <t On enrôla dans toute la ville une milice civile (1 ), » qui fit le serment de n'employer les armes que pour Thonneur de Dieu, pour le bien commun et la défense de la liberté. Les bandes de l'ordonnance, réorganisées, s'élevèrent à dix mille honunes, l'élite des campagnards, armés et disciplinés beaucoup mieux qu'on ne pouvait l'attendre de gens qui avaient perdu l'habitude du service militaire. Sur la place Saint-Jean, après avdr ouï une messe, tous jurèrent qu'ils ne s'abandonneraient jamais les uns les autres, mais qu'ils dé* fendraient la liberté jusqu'à la dernière extrémité. En effet, c bien qu'ils fussent divisés par des opinions différentes, de vieilles haines, accompagnées d'un mauvais naturel, non-seulement ils s'abstenaient de porter la main les uns sur les autres^ mais encore de s'adresser des injures, en disant : a Ce n'est pas c le temps de faire des folies; commençons par nous débarc rasser de nos ennemis , et puis nous viderons nos débats c(Vabghi).b

Michel- Ange Buonarotti,conune autr^is Archimède, dirigeait les fortifications, et bastionnait la ville avec San Gallo, Peruzri, Serlio, Alberti. Donato Giannotti servait de secrétaire d'État; le chancelier était François Aldobrandino, père de Clément Vm, qui rédigeait tantôt de sages consultations, et tantôt ecHnposait de piquantes satires; Barthélémy Cavalcanti, Louis Alamanni et Pierre Vettori combattaient et haranguaient tour à tour; les pinceaux d'André del Sarto vouaient les traîtres à l'infamie;

(1) Naidi. La proton de cette milice fîit imprimée aTec le vers de Vh^ gîle:

JBMtaim t\ ferro pro Hbmâte ntêboHt.

SIÈGE DE FU>RElfQE. 503

Nardi^ Segni^ Busini, Adriani et Nerli participaient à des faits 1529 qo^s devaient ensuite transmettre à la postérité. Des emprunts forcés^ l'argenterie des églises et des particuliers^ les pier« reries des reliquaires^ les biens des corporations religieuses et des arts, vendus ou mis en gage^ procurèrent l'argent avec lequel on soudoya Malatesta Baglione^ Etienne Golouna^ Napoléon Orsini et d'autres aventuriers; neuf commissaires^ avec un pouvoir très-étendu^ étaient chargés de diriger la guerre.

Excellentes mesures, mais tardives^ alors que la barque était entr'ouverte. Au temps de Charles YIIl^ on aurait pu remédier au danger avec le tocsin dont Pierre Gapponi avait menacé les Français^ et surtout au moyen de l'influence de Savonarola : mais^ à présent^ la liberté avait pour ennemis les Médicis^ devenus tout-puissants^ depuis qu'ils réunissaient l'ori le fer et la croix ; les princes étaient résolus d'éteindre les anciennes libertés; il y avait la haine des provinces mal gouvernées, la colère des grands foulés par le peuple, Timmense tourbe des hommes serviles achetés parles Médicis^ qui^ avec une habileté séculaire^ avaient même gâté les formes bonnes, et, par le suffrage de leurs créatures^ portaient aux emplois les personnes les moins dignes, afin qu^elles discréditassent le gouvernement démocratique.

Le duc de Ferrare, loin d'envoyer, comme il était convenu, son jeune fils pour commander les Florentins (i), se réconcilia avec le pape, auquel il fournit de l'artillerie. Ils expédièrent à l'abbé de Farfa 3,000 ducats pour qu'il armftt mille fantassins ; mais le porteur fut arrêté près de Bracciano par ordre de Clément VU, et dépouillé. L'abbé , à son tour, fait guetter le cardinal Santa Croce, que le pape envoyait à Gènes au-devant de . Pempereur ; et, Payant surpris, il ne le remet en liberté que lorsque Clément lui a restitué les 3,000 ducats. Il tint alors quelque temps la campagne pour le compte des Florentins; mais bientôt, acheté, ou effrayé par les premiers revers, il rentra dans Braociano, et se réconcilia avec le pape.

Malatesta Baglione , nommé capitaine pour complaire au roi de France, s'éloigne de Cortone et d*Arezzo, qu'il s'était chargé de défendre, et mène ses troupes à Florence à travers le Valdamo; mais, comme il était dépourvu de vivres, il exerça les plus grands ravages dans le pays. Les troupes mercenaires, d'une fidélité douteuse, semblaient redouter la victoire plus que

(1) VARCHIy Hist. florentines.

i>04 SIJÉGE I»S FLOaENGE.

la défaite. Lltalie, épuisée par ses querelles, ou étourdie par le succès , n'envoyait aucun secours. Clément VII , outre ses propres troupes^ commandées par Baccio Yalori , dirigeait contre sa patrie ces mêmes, impériaux et luthériens dont il avait reçu des blessures si graves^ et qu'il autorisait maintenant à exiger des Romains les sommes que Tépouvante leur avait fait promettre pendant le sac de leur ville. Ces bandes avides, arrivées sur la colline de TApparita, s'écrièrent avec un accent sauvage, à la vue du riant tableau que présentent Florence et les coteaux couverts de vignes et de huit cents palais (i): « Frépare, sAoctobie. 6 Florence, tes brocarts d'or, car nous venons les mesurer avet nos piques, d Us étaient commandés par Philibert , prince d'Orange, qui, ayant trempé dans la conspiration du connétable de Bourbon^ était sorti de la France avec lui pour entrer au service de Charles -Quint. Il avait remplacé le connétable dans le commandement des impériaux et les ravages de Tltalie. « Bien qu'il détestât la cupidité du pape et l'injustice de cette entreprise^ il avait néanmoins reconnu qu'il devait la continuer pour obtenir le rétablissement des Médids (Guicciaidini). » Sa mère lui écrivit pour le dissuader de s'associer à cette guerre, comme étant injuste , en lui prédisant qu'elle serait funeste : elle devina juste.

Une ville après l'autre se rendit à cette armée; beaucoup de palleschi désertèrent les drapeaux de la patrie, parmi lesquels François Guicciardini , qui peut-être se trouvait offensé, comme d'autres de grande famille, de ne pas obtenir une considération suffisante dans un gouvernement populaire ; il espérait établir une forte aristocratie avec les Médicis, sans prévoir que ces der-

(1) Varchiy livre ix, rapporte, d*après iin calcul de Benoit Dei, qu*il y iTait, sur la fin du quinzième siècle, à vingt milles autour de Florence, 36,000 propriétés de citoyens, avec huit cents palais en pierre taillée, qui avaient coulé Tun dans l'autre plus de 3,S00 florins d*or. Mare Foscari, ambassadeur vénitien, dit dans son Rapport de 1527 : « Je ne crois pas qu'il y ait en Italie, pas même dans toute FEurope , une région plus agréable ni plus délicieuse que eeile où Florence est située. Elle s'élève dans une plaine entourée de collines e^ de monts fertiles, cultivés, attrayants et chargés de palais très-beaux et somptueux, construits avec une dépense excessive , réunissant toutes les délices imaginables : jardins, bosquets, fontaines, viviers, bains, et des perspectives qui renemblent à des peintures ; car, du haut de ces collines et de ces palais, on découvre les autres coUincs des environs, des coteaux et de petites vallées, tout couverts de palais et de constructions qui semblent former une autre ville plus belle que Florence elle-même, etc. »

SIÈGE D£ FLOBBNGE. 5(K

niers s'élèveraient en abaissant les nobles. Il apporta à Tennemi

ïes secours de son génie politique , très-utile surtout depuis la

mort de Jérôme Morone» qui prêtait aux adversaires de l'Italie is décembre.

cette sagacité qu'il avait aiguisée contre eux.

« Le pape ne s'obstinera point à vouloir notre perte , ou l^urope ne restera pas indifférente à noire ruine ^ » disaient les Florentins; et Clément : a lis ne supporteront pas de voir ravager leurs jardins. » D'autre part y quelle valeur et quelle constance attendre de marchands ^ exercés seulement dans les arts sordides , et non dans le très-noble métier du meurtre (1) ? Mids le patriotisme les exalte , au point qu'ils jurent de tuer femmes et enfiemts^ de mettre le feu à la ville, plutôt que de se rendre. Après avoir démoli des églises et des couvents avec leurs belles peintures, et détruit les délicieuses maisons de campagne, guirlande de Florence , ils apportaient des charges d'orangers, de rosiers^ d'oliviers coupés, pour accroître les fortifications de la ville, m Pourquoi exposer cet innoeenifr^ fut-il demandé à un vieillard qui entraînait un enfant pour combattre sur les rempartsu « Pour qu*U se sauve ou meure avec moi en défen^ dont la patrie {i). d

(1) L6 suâdit ambassadeur vénitien Poscari disait que Florence était faible par U faîblesae des bommes. Cette faiblesie Tient, « d'abord par nature, ensuite par accident : par nature, parce que cet air et ce ciel produisent naturellemenc des bommes timides; par accident, parce que tous s'occupent de commerce, d'arts manuels et mécaniques , s^employant eux-mêmes aux plus vils travaux. Les premiers citoyens qui gouvernent l'État vont à leurs ateliers de soie, et, rejetant sur les épaules les bords du manteau , ils se mettent au métier et travaillent publiquement. Leurs fils, avec un tablier, portent aux ouvriers les sacs et les paniers avec la soie , et se livrent aux autres occupations de la fabrique, etc. « (Rapports des ambassadeurs vénitiens, série 2% vol. I, p. 21.)

Nous arons eu d'autres fois l'occasion de faire raison de ces dédains envers les marchands. D'ailleurs, dès cette époque, Varcbi les réfutait : « Ces hommes, dès la première enfance et moyennant un salaire minime, sont habitués à porter comme des portefaix les balles de laine et les corbeilles de soie ; puis, la journée entière et une grande partie de la nuit, à peu près comme des esclaves, ils travaillent à la broche et au fuseau. Comment peut41 se faire, me suis-je souvent demandé avec . étonnement , qu'on trouve au besoin, chez beaucoup d'entre eux, tant de grandeur d'âme, de si nobles et si hautes pensées? etc., etc. »

(2) Tant les goûts et les passions des hommes varient selon les temps et les accidents 1 Dans ma jeunesse, j'ai vu les pères et les mères enlever des chambres de leurs fils toute espèce d*annes, afin qu'ils fussent le mieux disciplinés et le moins quereUeurs possible ; plus tard, j'ai vu moi-même plus d'un père, encore jeune, enrôlé dans la milice, aller aux revues, sortir pour se battse hors des

506 Slftœ DE FLOEBNGE.

Savonarola semblait reTivre dans les religieux Benoit et Fojano, Zacharie de Fivizzano et Barthélémy de Faehza, qui promettaient la victoire et la protection de bandes d^anges, La balia écriTait à Baldassare Carducci : a Nous sommes ici animés de la meilleure a volonté^ confiant^ outre le secours de Dîeu^ dans les bonnes mea sures que nous avons prises^ soit à Fégard de la défense et des a troupes, ou de toute autre chose. Une semble pas que nous ayons « quelque chose à craindre^ si ce n'est la longueur des souf&an* a ces, lesquelles d'ailleurs nous supporterons tant que nous aua rons vie, parce que nous sommes résolus à sacrifier tous nos « biens plutôt que de tomber sous le joug de la tyrannie. Nos a citoyens, quoique épuisés par tant d'autres inccMnmodités, ne a trouvent lourde aucune charge pour conserver cette liberté a dont nous sentons d^autant plus la douceur qu'on lui fait une a guerre plus rude; sans parler du reste, il n'est personne qui a ne concoure spontanément et de ses propres mains aux traa vaux de défense... La ville étant très<-bien fortifiée, on ne re* « doute aucune force; d'ailleurs, comme nous sommes disposés a à faire le sacrifice de tout ce qui nous reste, nous oootinuea rons à résister jusqu^à ce qu'il s'ouvre quelque voie à notfe a délivrance.

a Nous devons de grands remerctments à Dieu de ce que, a bien qu'il y ait beaucoup d'étrangers dans la cité, il ne soit « arrivé aucune de ces choses qu'ont supportées les villes assié- «t gées; au contraire, il s^est engendré tant de bienveillance et a d'affection entre les soldats et nos jeunes gens qu'ils paraisa sent tous frères. Les étrangers mettent tant de promptitude à a nous dérendre qu'ils semblent combattre non moins pour leurs (( intérêts que pour les nôtres ; et la cause, c'est qu'ils sont trèaa bien payés et que chacun les traite avec une attention tout « afTectueuse. Il s'ensuit, comme les soldats ennemis sont mal a payés , qu'un grand nombre d'entre eux désertent leurs draa peaux et viennent à notre solde ; aussi notre infanterie est a parvenue à une si grande perfection, sans parler du grand nom- « bre de soldats , que , si elle entrait en campagne , elle ferait a trembler toute l'Italie (i). »

poHW, nvee deux enfants amét d'arquebnseï, qi ne déptntient pas qnin» on seize ans*. Pareillement, j*ai vu les soran uriner les frères, les pères et les mères envoyer gaiement leurs fils aox eombats, les reeommandmt à la bonté de Dien et leur donnant leur bénédiction. » (Nabbi.) ^

(1) Le résident (%arles Gappello écrivait, le 16 octobre 1529, à la aeignewie

nBBBvaGio. 807

FraxiçoiB de Nicolas Ferracdo se signala dans les premières rencontres avec le prince d'Orange. Homme ausière, il aurait vécu obscurément à la campagne ou dans un magasin pour se soustraire à la dépendance, si l'occasion i^e Tavait pas fait pa« triote ardent et modèle du héros populaire. A la tète de quelques bandes ; il sut maintenir Tabondance, et ^ ce qui était plus difficile , la discipline. Néanmoins , dans la persuasion que les partis moyens nuisent et ne sauvent pas, il ne s'abstenait pas de Ckiiautés. A Pise^ il déploya toute la sévérité d'un conquérant; il menaçait, si on ne lui donnait pas des armes et des vivres, de pendre les riches et d'infliger à tous le supplice du comte Ugolin; puis, afin de prévenir tout soulèvement, il expulsa de la ville tous les citoyens en état de porter les armes. A Volterra , a après la victoire, il fit pendre quatorze Espagnols tombés pri* sonniers...; puis il s'empara des biens des citoyens et de l'ar^ genterie des églises, défendit, sous peine de mort, qu'aucun citoyen sortit de la ville, et logea les soldats dans leurs maisons avec des procédés insolents et durs... Il usa d'une grande rigueur pour se procurer de l'argent, et fit pendre, à cause de cela, deux citoyens à la fenêtre du palais où il habitait (Sseiii). » Le capitaine Fabrice Maramaldo de Calabre lui envoya un trom* pette; il ordonna de le pendre aux murailles, du haut desquelles les soldats disaient entendre, par raillerie, un miaulement qui ressemblait au nom de ce capitaine. Il défendit cette ville contre dix mille assaillants.

«r y audace est nécessaire dans les cas extrêmes (disait-il) : à a l'exemple du connétable de Bourbon, assaillons Rome; en*

Tènitieiine : « La ville entière est dans les meifleures dispositiotts, et devient à chaque instant phis intrépide et plus désireuse de montrer sa Taleor. On ne saurait dire, en vérité, que les biens de ces seigneurs soient des otages de leurs ennemis ; car les belles et riches constructions , brûlées soit par les assiégeants, soit par les propriétaires eux-mêmes, sont si nombreuses, qu'on ne saurait dire si rînbumanité de Tennemi est plus grande que la généreuse constance des Florentins. Bien que cette immense ruine afflige « on est bien plus content de voir la noblesse des Ames et le courage avec lequel chacun supporte toute espèce de dommages, et affronte tous les périls pour conserver la liberté. » (Rapports, etc., série 2*, vol. i, p. 234.) — «Bien que ce soit pour la première fois que l'artillerie ait été dirigée contre les muraUles de cette ville, il n'y a personne qui n*ait montré une Ame forte et constante , et de l'empressement à la défendre ; enfin Florence, grAce à Tactivité de chacun et A mille huit cents balles de laine qu'on a mises dans les fortifications, est désormais en tel état que l'ennemi doit plutôt la craindre qu'il ne peut espérer de la vaincre. » (Ibid,, p. 238.)

508 FSBBUGC30.

a traînons devant cette ville des gens par Tespéranoe du pil- « lage ; corrompons les Turcs et faisons le pape prisonnier. » D'autres parlaient de recourir aux Turcs, ou du moins faisaient espérer en leur secours (1). Il est certain que Florence 9 si elle eût confié la dictature à Ferruccio ou à Carducci^ ou bien à tout autre citoyen^ aurait mieux réussi qu'en s'exposant aux prétoitions des condottieri, qui dédaignaient d'obéir à d'autres qu'à des princes; mais, hélas! le patriotisme égal à la religion, les nobles vertus guelfes réveillées dans la jeunesse, la valeur inattendue de ces marchands , ne devaient aboutir qu'à rendre honorable la chute amenée par les armes, les trahisons et la fortune conjurées.

Les Florentins n'avaient pas encore cessé d'espérer dans les Français, qui les berçaient à leur tour de vaines promesses. François l" leur faisait dire que la paix n'était qu'un stratagteoe pour recouvrer ses fils, qu'ils tinssent ferme d'ailleurs, et qu'ils les aiderait au plus tôt. Néanmoins , il défendit aux marchands florentins d'envoyer de l'argent à leur patrie en danger ; il donna Perdre à Maiatesta Baglione et à Etienne Colonna d'abandomter le service de ces rebelles, mais avec un avis secret de ne pas obéir. Il rappela de Florence son envoyé public, mais il eut soin d'y maintenir un agent secret chargé d'édifier les dtoyens sur ses intentions, et de leur promettre qu'il les secourrait ouvertement aussitôt qu'il aurait payé sa rançon. Telle était la politique du roi chevaleresque.

1530 Venise même, dans laquelle Florence avait espéré comme république et comme se défiant de l'empereur, avait fait un traité avec lui. Mais de vagues rumeurs annonçaient, tantôt que le pape allait mourir, tantôt que les Turcs menaçaient Vienne, tantôt que toute la campagne se soulevait en armes, tantôt que Fennemi songeait à lever le siège en désordre, et ces nouvelles

(1) Ce fait nouveau dous est fourni par les rapports de l'ambassadeur Comaro, qui écrivait à la seigneurie de Venise : « Je ne dois pas négliger de vous dire que ces seigneurs me demandent sans cesse des renseignements sur les affaires du Grand Turc, en m'annonçant qu'ils comptent beaucoi^ sur luL Hier, ils ont reçu des lettres de Raguse , par lesquelles on les prévient que cette puissance préparait une grande armée de mer et de terre, et qu'elle avait déjà envojé à la Vallona cent galères et cent palandres. Cette nouvelle a causé une grande joie dans toute la ville , de manière qu'on peut être presque certain que ces seigneurs avaient fait connaître au sultan leur situation ; du reste, il m*a été parlé en bon lieu de cette démarche, » {Rapports, etc., série 2% voL i, p. 279.)

BATÀIUE D£ GAVINAMA. . 509

encourageaient les Florentins : vains bruits qui s'évanouissaient pour ne laisser que la triste réalité. Uempereur, dès qu'il n'eut plus à craindre les Vénitiens^ envoya de nouvelles troupes avec Lodrone^ Belgiojoso et Leyva. Les Espagnols, traitant les Florentins comme des boutiquiers^ n'acceptaient pas leurs défis et refusaient de mettre leurs prisonniers à rançon. Des bandes de Romagnols parcouraient les routes pour intercepter l'envoi des vivres^ qui devenaient chaque jour plus rares. « Les chjats avaient acquis une grande valeur; les rats entraient dans la nourriture^ et Pon mangeait les ânes dans les festins sans goûter au vin. Les citoyens se trouvaient dans une telle disposition d^esprit qu'en causant familièrement avec leurs amis^ ils rougissaient presque d'avouer qu'ils avaient mangé quelque mets délicat, dans la crainte de paraître efféminés et trop mous (1). »

Afin de renouveler les provisions, il fallait dégager la route qui se dirigeait versPrato et Pistoie; on envoya donc Ferruccio pour tomber sur les assiégeants, tandis que les assiégés feraient une sortie avec tous les gens de guerre et la milice citoyenne ; mais il fut convenu que ceux qui restaient pour la garde de la ville devaient, s'ils voyaient les combattants mis en déroute, tuer les femmes et les enfants, mettre le feu aux maisons, et sortir ensuite pour tenter le sort des armes comme les autres. Le prince d'Orange, informé de cette tentative audacieuse, dut abandonner son camp pour aller au-devant de Ferruccio sur la montagne de Pistoie ; la rencontre eut lieu à Gavinana. Les Florentins, bien 2 août, que les cancellieri de Pistoie les eussent égarés pour les faire tomber sur San-Marcello, forteresse des Panciatichi, leurs ennemis et palleschi (% combattirent héroïquement, et tuèrent le

(f) Naidi. Au line IX, il nous donne quelques prix : vin, le baril, 8, 9 et 10 ducats; vinaigre, 5 ou 6 ducats ; bouteille d'huile, t ducat et plus; viande de veau, 5 cariins la livre; celle de bœuf, 2 ; celle de mouton , 4 ; celle de cheval ou d*âne, 1 ; la livre de fromage, 5 carlins ; une paire de chapons, 6 et 8 ducats; de poulets, 3 ; de pigeons, 1 ; deux œufs, 18 sous.

(2) Eu expiatiou, deux processions, le jour de T Ascension, partent de Sun- Marcello et de Gavinana, en se dirigeant vers la fontaine des Gorghi; lorsqu'elles se rencontrent, les chants redoublent, et l*on rapproche les crucifix, ce qu'on appeUe le baiser des Christs.

Quelques années plus tard, Fabrice Ifaramaido, dans une fête à la cour d*Urbiu, invita à danser la fille de Sylvestre Aldobrandino, et celle-ci lui répondit : K Ni moi, ni toute autre femme italienne qui n'ait pas dépouillé tout sentiment de pudeur, ne ferons jamais une courtoisie à Tassassin de Ferruccio. »

510 BÀTAULE DE GAYmAlfA.

prince d'Orange lui-même; mais Alexandre Vîtelli, qui survint, rétablit le combat, et les républicains forent défaits. Ferruccîo, fait prisonnier, fut grossièrement insulté par Maramaldo , qui lui plongea son épée dans le corps : Tu égorges un kamtne déjà mort, lui dit le héros, et cent coups l'achevèrent.

Cette déroute plongea dans le découragement Florence, qui se sentait dans un péril extrême. Huit mille citoyens et douze mille soldats étrangers avaient déjà péri. La famine la soumettait aux plus rudes épreuves , et la peste la décimait ; les fauteurs des Médicis conspiraient dans la ville, et , selon leur habitude, les criards, qui ne savent pas faire autre chose, dénonçaient des traîtres et demandaient des supplices contre un individu qui cherchait à vendre Pise , contre un moine qui voulait enclouer les canons , contre un Soderinî qui fournissait des renseignements à l'ennemi. Les hommes suspects étaient punis du gibet; bien plus , on menaça du même supphce quiconque parierait favorablement des Médicis ou de Laurent le Magnifique, et même du Père de la patrie.

Au milieu de ce délire d'accusations fratriddes, on ne surveillait pas le capitaine général Baglione, très-habile guerrier, mais qui avait trahi Florence une autre fois. La scélératesse de ce capitaine sufQt peut-être pour dissiper le bon vouloir de tous, n refusa d'assaillir le camp ennemi tandis que Tarmée était allée à la rencontre de Ferruccîo , et Ton trouva même dans le sein du prince d'Orange des lettres qui révélaient sa trahison; mais,

s août, lorsque les Florentins lui enlevèrent le commandement, il assaillit à coups de poignard celui qui lui signifia la décision des magistrats , et tourna les canons contre les portes de Florence. Si cette ville se fût conduite à son égard comme Venise envers Carmagnole, elle aurait fourni un nouveau thènio contre l'ingratitude des républiques. Elle ne l'osa point , et Baglione traita avec le pape ; en lisant les conditions de ce pact^, le doge de Venise s'écria : // a vendu le sang de ces pauvres citoyens once à once^ et il s est fait le renom du plus grand traître du monde.

La ville , qui , dans les trois ans de sa liberté » avait dépensé un million et demi de florins d'or, et souffert, pendant les onze mois de siège, la iÎBimine, la peste, les privations, les misères de toute sorte, fut contrainte de capituler avec Ferrand Gonzague,

12 août successeur du prince d'Orange : d'après les stipulations, vie sauTe et liberté des personnes, oubli des offenses et restilulion

aprruLATroif ds flokengs. 511

du territoire; mais Florence dut payer 80,000 ducats d'ôr à Parmée impériale, et remettre à Tempereur le soin de régler la forme de son gouvernement, a sous la condition néanmoins que la liberté serait conservée. » On élut immédiatement une balia de douze palleschi , parmi lesquels Pierre Vettori , Baccio Var lori, François Guicciardini et Robert Acciajuoli; après avoir brisé la cloche qui avait pour la dernière fois appelé le peuple à sanctionner de son vote universel ce que ses vainqueurs avaient ordonné, on commença par des procès et des tortures à abuser de la victoire.

François Carducci, ancien gonfalonier, Bernard de Castiglione et quatre autres ardents patriotes eurent la tôte tranchée dans la cour du bargel; on confisqua les biens de plusieurs, et beaucoup furent exilés. Frère Benoît de Fojano fut envoyé à Rome, où il mourut de faim et de soif au milieu des ordures et de toutes les privations, ail ne lui servit de rien d'avoir humblement fait comprendre au pape qu'il avait résolu (sMl plaisait à Sa Sainteté de lui laisser la vie) de composer une œuvre dans laquelle , au moyen des passages de la sainte Écriture , il réfuterait victorieusement toutes les hérésies luthériennes (Varghi).»

Les Allemands, les Espagnols ^et les Italiens de Tarmée enne- 1551 mie en vinrent souvent aux mains entre eux; enfin, moyennant le payement de la solde, on put obtenir leur départ, sauf une ftiible garnison pour Florence. Gharles-Quint notifia ensuite à cette ville qu'il lui restituait ses anciens privilèges , mais en lui donnant pour duc Alexandre de Médicis; la balia proclama le sjuuicl nouveau maître a au milieu des vivat du peuple et du bruit des canons, lesquels, sans boulets, frappèrent le cœur de quiconque déplorait la perte de Tantique liberté, b dit Muratori avec une simplicité beaucoup plus expressive que les déclamations suscitées naguère par ce fait, qui sera toujours dans le roman bien inférieur à son exposé historique.

Ainsi , par la lâche vengeance de Clément YII , la ville la plus guelfe de lltalie subissait désormais la suprématie impériale. Le vulgaire superstitieux , c'estrà-dire les individus qui croient que Dieu manifeste sa colère même ici-bas, vit sa main dans l'inondation du Tibre, la plus terrible que Rome se rappelftt; 9 ayrii. elle causa la ruine d'un grand nombre d'édifices, fit périr beaucoup de personnes, et laissa une infection qui engendra une épidémie meurtrière. Clément ^uffrit môme de la faim, et faillit perdre la vie dans cette calamité; mais rien ne put lui faire

512 CONSEILS TïEANmOUJiS AUX liÉUlGlS.

amender sa misérable politique. Toujours versatile^ et ne pouvant pardonner à Charles que, dans son arbitrage ^ il eût prononcé en faveur d'Alphonse de Ferrare^ il se retournait vers la France, et cherchait une occasion de se venger.

Les Médicis se trouvaient établis à Florence, alors que leur famille ne laissait aucun digne rejeton^ mais des haines accumulées pour les maux qu'elle avait causés. Charles- Quint, à la vérité, n'avait pas détruit le gouvernement républicain ; il restituait aux Médicis les droits dont ils avaient joui en 1527, et Alexandre devait avoir 20,000 florins, mais non tous les revenus. Néanmoins, comme les palleschi ne s'accommodaient point d'un gouvernement temporaire , il suffit que les Médicis leur laissassent toute latitude d*agir pour qu'on vît disparaître les derniers restes de liberté. Jérôme Benivieni, l'ancien disciple de Savonarola, écrivit à dénient YII avec cette hardiesse qui se concilie tant de fois avec la dévotion, «en l'exhortant à donner une forme louable de gouvernement, comme elle convient à un citoyen; il défendait la mémoire de frère Jérôme, en affirmant qu'une partie de ses prédictions s'était vérifiée , et que l'autre se réaliserait (Yabghi). »

Mais Philippe Strozzi, qui, dévoré d'ambition, cherchait à la satisfaire partons les moyens, devenu pallesco malgré sa femme, excitait Clément à extirper les restes du gouvernement populaire. Acciajuoli conseillait d'appauvrir les ennemis et la viUe^ comme aussi de supposer des conjurations pour irriter l'empereur. Yettori lui disait : a N'ayez confiance que dans les soldats a mercenaires, qui ne valent pas cependant le bargel;» Guicciardini : a C'est en vain que vous emploierez la douceur et les a bienfaits pour rendre ce gouvernement populaire ; il n'est ni « utile ni raisonnable d'avoir pitié de ceux qui ont fait tant de «mal, et feraient pire encore s'ils le pouvaient; il sera plus a avantageux de compromettre avec le peuple les riches et les a habiles, afin qu'ils reconnaissent n'avoir de salut qu'en s'apa puyant sur les Médicis. Au lieu d'épuiser la ville, il faut en- « tretenir son activité afin d'en tirer profit; ne pas oublier le but c qu'on se propose, mais y arriver lentement; prodiguer aux « amis les biens et les honneurs , de manière que ceux qui en « auront leur part deviennent odieux à tout le monde; répandre a des feudataires dans le territoire, et non concentrer tout dans a le prince; faire disparaître les conseils et les autres vieilleries, a en nommant une commission de deux cents membres, tous

:NOl}V£LL£ CONSTITUTION. SI3

a dévoués. Eq un mot^ je voudrais que tout fût dirigé selou cette (c maxime : Qu^on ne doit faire aucun bien à quiconque n'est pas (i des ndtres , excepté à ceux qui sont nécessaires pour tirer ce d'eux le plus de profit possible ; quant aux autres , il faut les « écarter^ car ils sont nuisibles (i). d

Conformément à ces conseils, Clément s'exprimait ainsi avec Nerli à Rome : a Tu diras aux citoyens dont tu jugeras à propos 9 de faire tes confidents que nous sommes près de la tombe^ « et que nous entendons laisser après nous notre maison bien « affermie à Florence. Qu'ils songent à cette forme de gouver- «nement; puisqu'ils courent les mêmes dangers /que notre « famille, et qu'ils l'organisent de manière que notre maison « n'ait plus à craindre ce qui lui est arrivé en 1494 et en 1527; et car nous seuls fûmes expulsés , et ceux qui partageaient K avec UQUS les avantages de l'État restèrent chez eux. Du reste, c< nous nous contenterons que les cboses soient arrangées dételle a sorte que nos amis^ disposés à partager les destinées de notre ^ « maison, tirent des avantages de l'État cette part raisonnable a qui convient à chacun. »

Le pape n'eut qu'à charger ces misérables de la réforme du 151^2 gouvernement. L'ancienne constitution n'embrassait pas dans 37aTiii. l'égalité nobles et plébéiens, ville et campagne ; mais on distinguait les supportemts, citoyens qui payaient le dixième de leur revenu, et les non supportants, qui vivaient d'un travail manuel. Parmi les supportants, le plein droit de cité et les offices étaient réservés à ceux-là seuls dont les aïeux avaient participé aux trois offices majeurs de la seigneurie, du collège et des bons hommes. Dans cette catégorie des staiuali , le premier rang appartenait aux citoyens qui se trouvaient inscrits dans les arts majeurs, et le second à ceux des quatorze arts inférieurs. Quelques-uns payaient les impôts de Florence, mais habitaient la campagne; on les appelait citoyens ruraux (2). Dans le nouveau statut , la distinction des arts majeurs et mineurs fut abolie; on proclama les citoyens égaux en droit, et les emplois cessèrent d'être distribués par quartiers. Les privilèges, ce dernier refuge d'un peuple opprimé, furent abolis : a Que tous, disait le statut^ soient aptes à tous les offices, et forment un même corps et

(1) Dans le Discours sur te gouvernement de Florence ^ qui so trouve dans les Lettres de princes à pritues, m, 124.

(2) VARCBly Histoires, livre m, Ters la fin.

BIST, m» 1TAL. •» T. VIU 33

514 NOUVELLE GOMSTITUTION.

un même membre ; le prince est chef de la république à la place du gonfalonier de justice, et qu'à Tàvenir on dise Alexandre, duc de la république, comme on dit le doge de Venise (1).»

Michel-Ange Buonarotti, pour se soustraire à la première fureur, s'était caché pendant quelques jours dans un clocher, et les Médicis le sauvèrent pour qu'il contribuât à les immortaliser. Louis Alamanni, relégué en Provence , ayant rompu son ban , fut jugé comme rebelle; puis il s'établit en France, où Fran» çois P' lui donna des encouragements pour des travaux poétiques. Il fut même envoyé comme ambassadeur à Charles-Quint^ qui lui fit bon accueil, et plaignit le duc de Florence de l'avoir perdu. Mais ses Œuvres toscanes furent brûlées publiquement à Rome par ordre de Clément VII, et le duc punit do Tamende et de l'exil un libraire qui les vendait à Florence ; ces rigueurs lui firent gagner davantage les bonnes grftces de Catherine, dauphine de France, qui le nomma son majordome.

L'exil frappa encore Donato Gianotti , le vieux Jacques Nardi, le jeune Barthélémy Gavalcanti , le docteur Sylvestre Aldobrandino, Antoine-François des Albizzi, Laurent Carnesecchi, sa^s parler des autres, et même ce BacCio Valori , qui avait servi de commissaire papal dans cette lutte liberticide. Retirés à Pesaro, à Urbin, à Venise, quelques-uns utilisaient noblement leur savoir soit à donner des leçons , soit dans la profession d'avocat, surtout à Venise, où, selon la coutume de la république romaine, dit Nardi, les causes se plaidaient publiquement; ca« ressés, bien vus, ils étaient môme autorisés à porter des armes dans cette ville, où nul -autre n'avait cette permission. Ces bannis avaient créé six procurateurs de la liberté florentine, chargés de s'occuper des moyens de la rétablir; ils subvenaient à leurs nombreux besoins avec l'argent offert par des maisons étaUies à Rome et ailleurs, et par des moines qui en recueillaient par* tout (2); mais ils n'étaient pas à l'abri de cette infirmité d^o« rable qui , d'ordinaire, pousse les exilés à se calomnier réciproquement, à se provoquer, à dénigrer, à exagérer les torts et les espérances.

Les Florentins qui étaient restés, puisqu'il n'était plus que»*

(1) Les statuts du 27 avril 1532) qui transforment la république en principauté, sont cités tout au long par Zobi, Hist. dt Florence, vol. T, append. X.

(2) Nardi, exilé lui-même, rend compte de tous les mouvements des proscrits dans la partie de soa Histoire qui était restée inédite jusqu*À nos jours.

ALEXANDRE DE MÉDIGIS. 515

tkm de la liberté^ car^saient l'idole de Findépendance. Ciomme sauvegarde contre la servitude étrangère, Alexandre fut d'abord reçu 8an6 opposition; mais, en possession d'une autorité absolue et entouré d'une foule d'adulateurs, il ne tarda point à devenir Fhomme pervers que sa jeunesse déréglée avait fait craindre. Porté à la seigneurie par les armes de l'étranger, regardant ses sujets comme des ennemis^ et comme des misérables ceux qui renversaient* à son profit les barrières constitutionnelles ; entouré de satellites prêts à obéir à toutes ses volontés^ il bâtit une citadelle (1), et menaça de mort quiconque porterait des armes. Par l'espionnage, par les cachots, par les supplices infligés aujourd'hui à l'un , demain à l'autre, il étouffait les regrets de la liberté perdue, tandis que, par des fêtes fréquentes, tantôt pour la venue de Charles-Quint, tantôt pour son mariage avec sa fille, il déployait des pompes solennelles et surtout attrayantes pour le vulgaire, qui accourait boire, manger et applaudir (2).

Alexandre se plaisait à flétrir des personnes graves et respec-* tées. Il méprisait les beaux-arts et les lettres, seconde vie de Florence, bien qu'il donnât des commissions à Vasari, et, par son intermédiaire , envoyât des saints et des dons à l'infâme

(1) La forteresse de Saint-Jean-Baptiste , dite maintenant de Baâso. La pnn mière pierre fut posée par le duc et Tévéque d'Assise, le 15 juillet 1534 , à 13 heures 25 minutes, Iteure d*heureux augure calculée par l'astrologue frère Julien Buonamici de Pralo.

(2) A Tenti-ée de Marguerite, femme du duc Alexandre, « de Livourne à Pise, à Poggio et à Florence , les châteaux , les TÎllages , les populations et les gens étaient venus s'entasser dans les nies, comme des bergers qui, revenant des Maremmes et sillonnant les chemins avec leurs chèvres et autres animaux , couvrent les bords des fossés, les plaines et les coteaux. En vérité, il n'y avait pas si petit boulauger qui n'eût dressé dans la rue des tables avec une inûnité de mets et de boissons qui auraient rassasié la famine et désaltéré Tantale. Devant la porte de chaque maison on voyait une fontaine h deux robinets, dont l'un donnait du vin et l'autre de l'eau. » C'est ainsi que Vasari écrivait à l'Arétin ; partout, outre les solennités ordinaires, ces libéralités plaisent à la gourmandise du peuple. « A la porte de Prato, à Florence, il y avait un tonneau de six barils, d'où coulait du vin, et qui portait un bouiTon tout nu... Devant sou Excellence étaient deux dromadaires que l'empereur avait donnés au duc ; après eux venait lemassier fiaido, avec deux grandes sacoches sur le cheval, jetant de l'ar» gent... Les rues étaient remplies d'hommes et de femmes en si grand nombre qae jamais, depuis que Florence est Florence, on n'a vu tant de monde en pareille allégresse... > Le même a également décrit les fêtes splendides données à Toccasion de la venue de Charles-Quint.

510 ALEXANDRE D£ MÉDlGiS.

Arétin. Entraîné par Teffervescence de ses vingt-deux ans, rien ne pouvait refréner ses passions brutales, ni le respect des fii* milles, ni la sainteté du lit conjugal ou des cloîtres : il assouvissait sa lubricité sans distinction de sexe, d'âge, de condition, de caractère sacré; il aimait surtout à humilier les citoyens qui étaient partisans de la liberté et révérés du peuple. Il punissait sévèrement les délits qui témoignaient d'un caractère énei^que, et tolérait ceux dont la cause était la sensualité. Il ne foi* sait aucune distinction de personnes : un jour, la grande foule qui se pressait à un spectacle ayant occasionné une rumeur, il envoya ses serviteurs bâtonner les perturbateurs; on vint lui dire qu'il s'y trouvait de jeunes nobles et des personnes de qualité : Peu importe, répondit-il, car ils sont tous également mes ennemis.

1535 Le cardinal Hippolyte, son cousin, lui enviait des honneurs 35 août, auxquels il croyait avoir droit. Ami des lettres et des armes, il caressait les bannis, qui comptaient sur son ambition «t son argent; comme représentants de la patrie, ils le nommèrent père et protecteur, et principal auteur du rétablissement de la liberté. Mais bientôt Alexandre s'en débarrassa par le poison, en disant : a Qu'on voie que nous savons détruire les mouches qui nous importunent. »

(( Tout le monde éprouvait une tristesse silencieuse et du mécontentement. La plèbe et la plus grande partie du menu peuple et des artisans qui vivent de leurs bras étaient plongés dans l'aflRiction, parce qu'on ne gagnait rien faute de travail, et que les comestibles se vendaient fort cher. Les bourgeois, dont l'un avait le père, l'autre le fils, celui-là le frère, confinés ou bannis, se voyant abattus et craignant à chaque instant de nouveaux emprunts et des impôts extra(H*dinaires, n'osaient pas se laisser voir ; loin d'entreprendre des affaires et de se livrer à de nouvelles spéculations, ils arrêtaient les opérations courantes et se retiraient dans les églises ou les maisons de campagne, les uns étant non-seulement pauvres, mais misérables, et les autres feignant de l'être. Les palleschi, reconnaissant combien ils s'étaient trompés, se regardaient les uns les autres sans dire un mot; car ils s'étaient persuadé qu'ils seraient plutôt des compagnons que des serviteurs, et qu'Alexandre, satisfait du titre de duc, devait^ en reconnaissant que son élévation était leur œuvre, les laisser faire à leur guise et ne pas chercher, comme dit le proverbe, cinq pieds à un mouton. Mais le duc, bien qu'il n'eût que vingt-deux ans,

ALEXàNDRE DE MBDICSS. 517

était éveillé et perspicace de sa nature; instruit par le pape Clément et conseillé par rarchevéque de Capoue^ homme très-sagace, il portait le regard et l'attention sur toute chose, et voulait que toutes les affaires fassent soumises à lui seul. Tout le monde voyait encore avec déplaisir qu'on ne fréquentait pas le palais public des seigneurs^ mais seulement la maison de$ Médicis, qui à toute heure était remplie de citoyens. Le peuple était effrayé par la garde (chose qu'on n'avait plus vue à Florence) qui acompagnait toujours le duc avec une sorte d'armes nouvelles^ ou lances^ qui avaient au bout deux coudées de fer large et tranchant. » (Vabghi.)

A son exemple, les ministres et les soldats se livraient à tous les excès; la justice se vendait, et l'on trafiquait des faveurs et des emplois. Aujourd'hui Ton disait qu'un de ses satellites avait ravagé la maison d'un noble florentin; le lendemain, qu'un autre avait tué un garçon à coups de bâton ; celui-ci était enlevé, celui-là victime d'outrages infâmes, et Ton se trouvait dans cet abîme d'infortunes où il ne reste même plus le courage de se plaindre. Selon la coutume des tyrans, on voulait que le peuple fût gai et s'amusât; ses fauteurs insultaient donc aux misères publiques « par des festins somptueux où Ton invitait les femmes les plus belles et les jeunes nobles des meilleures familles de la ville; au milieu de ces réjouissances^ qui duraient la nuit entière, apparaissait toujours le duc déguisé^ mais de telle manière qu'il était connu de chacun... Les dépenses de ces banquets furent si considérables que notre cité n'en avait jamais vues de pareilles; car il n'y en eut aucun qui ne coûtât 400 écus, parfois 600^ et trois même se payèrent 1,000 (1). x>

De pareils moyens ne sauraient amener les esprits à se résigner à un gouvernement nouveau; d'ailleurs les bannis étaient si nombreux et s'agitaient avec tant d'impatience qu'ils devaient l'empêcher de jouir longtemps de la tranquillité. Nous avons mentionné plusieurs fois Philippe Strozzi , mari de Clarisse de

(1) SsGKiy liv. VI. Alors furent introduites ou ressuscitées les bacchanales dites potenze , dans lesquelles diverses compagnies se réunissaient sous un chef avec le titre et le costume de grand seigneur, de marquis, de duc, de prince, de roi et de pape. Chacune avait sa bannière et ses insignes propres ; à partir du mois de mai jusqu'à la fin de Tété, toutes rivalisaient , au milieu de fêtes solennelles, de luxe, de gaieté, et se livraient des combats à coups de pierres. Sur la fa^de de Sainte-Lucie an Prato, on lit encore : Imperator ego prœlianHo hpî- Hihiu vlci anno MDXXXIV.

518 PHILIPPE STBOZZI.

Médicia; et a dont la richesse, sans comparaison^ dépassait celle de tout homme d'Italie. £n effet, à sa mort, on trouva qu'il avait 300^000 écus d'argent comptant, et 200,000 en biens^ joyaux et revenus d'offices. Il semblait donc très-heureux, d'autant plus qu'il avait une progéniture de garçons et de filles qui se distinguaient au-dessus des autres par la beauté, la finesse de rintelligence et la sagacité du jugement (i). b II passait encore pour habile dans les affaires d'État et de guerre; mais il se lîvrait^aux plaisirs autant qu'aux études et aux opérations oom* merciales, et les jouissances énervèrent son ftme au point de le rendre incapable d'accomplir ses desseins généreux. Du reste, plein de savoir et de courtoisie, d'un goût excellent, il fut trèslibéral envers les gens de lettres; mais les louanges qu'ils lui prodiguèrent, afin de reconnaître ses bienfaits, n'empêchent pas de voir son mépris pour les choses sacrées et son ambiticm sans but élevé. Excité par sa femme contre les Médicis, à l'époque de la première expulsion, il fut soupçonné de les favoriser ouvertement, et, pour se soustraire à l'indignation du peuple, il se réfugia à Lyon; puis], quand les Médicis revinrent au pouvoir^ il épousa leurs intérêts.

ISous avons sa vie écrite par son frère Laurent, qui ne cou* lient que des excuses et des éloges; les petits ambitieux qui transigent avec leur conscience feront bien de suivre dans cet ouvrage les progressives condescendances de Philippe envers une cause qu'il désapprouve, et voir comment lui ou son biografriie en rejette la faute sur la nécessité, l'excuse des faibles. Clément désirait faire disparaître jusqu'aux apparences de la liberté, mais il voulait que Tœuvre parût accomplie pair les Florentins; il ap* pela donc Philippe à Rome, et lui confia cette mission qui a parut dure à Strozzi; mais, comme il redoutait les dangers présents plus que les dangers lointains, il offrit largement scn concours pour tout ce qui serait agréable à Sa Béatitude. » Une réunion eut donc lieu, où l'on traita de concentrer toute Tau* torité dans Alexandre, a Bien qu'il reconnût que la demande de ce conseil était de pure forme, et n'avait pour objet que d'étendre a d'autres la responsabilité de la mesure, Philippe adhéra, afin de ne pas se nuire à lui-même, puisqu'il ne pouvait être utile à la patrie. x>

Clément alors fit demander à plusieurs citoyens des projets

(1) SBfiifi, liv. IX.

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