LES BANNIS
nage qiie^ simple particulier^ il avait stipulé avec Guicciardini, lequel^ réveillé de son mauvais réve^ s'écriait : a Égorgez donc des princes, et aussitôt on en suscitera d'autres ! ?> Il se retira à Arcetri, où le dépit de l'ambition trompée et de l'orgueil humilié abreuva d'amertume ses dernières années. Matthieu Strozzi, Robert Acciajuoli et d'autres^ qui avaient intrigué pour Gosme^ gémissaient alors au milieu de l'ingratitude du prince et de l'exécration populaire. Palla Ruccellaï , le seul qui s'était opposé à la proposition de Guicciardini , se réfugia en France et trempa dans une conjuration. Gosme^ pour tromper la postérité, le fit représenter par Yasari dans l'attitude d'un vassal qui lui prêtait hommage.
Les haines invétérées ne manquaient donc pas; les Florentins qui avaient défendu la liberté, et ceux qui se plaignaient de n'avoir aucune part daAs la tyrannie, étaient d'accord pour maudire Cosme. Les bannis, en très-grand nombre, arrivés trop tard, s'étaient groupés autour de Philippe Strozzi , qui avait accueilli à Venise' le fugitif Lorenzino, et marié ses fils à deux de ses sœurs, l'alliance du Brutus florentin valant une dot; mais, sous prétexte de liberté, il aspirait lui-même à s'emparer du pouvoir (1). Gomptant sur les intelligences qu'ils s'étaient ménagées à l'intérieur, et, selon la coutume, sur les Français, prodigues de promesses envers les exilés, ils résolurent donc d'attaquer l'État; dans leur opinion, les partisans des Français, alors concentrés à la Mirandola, devaient certainement venir en aide à Strozzi, qui, après avoir soudoyé un gros de mercenaires, et renforcé par les étudiants de l'université, auxiliaires plus bruyants et plus inutiles, assaillit Pistoie.
Les luttes terribles des Ganceliieri gibelins avec les guelfes Panciatichi n'avaient jamais cessé dans cette ville; la campagne y prenait part, et le riche pays était épuisé. Les querelles continuèrent môme sous la domination de Florence, qui avait enlevé toutes les armes, publié des bans rigoureux, et soumis la ville à trehse commissaires, lesquels infligèrent des peines très-sévères ;
(1) Ce fait ressort avec évidoice des documents ajoutés par Jean-Baptiste Niecolini à sa tragédie sur Philippe Strozzi , et surtout de la lettre de François Yettori, du 15 janvier 1537. Voir au&i la lettre, du (> juillet 1536, que François l"" écrivait et faisait remettre par exprès à Philippe Strozzi. Le roi, dans cette lettre , lui parle de son affection pour lui , sa famille et ses alliés , en s'offrant & le favoriser de tout son pouvoir, lui et ses amis, sans oublier la liberté de Florence.
BIT AILLE DE MONÏEMURLO. O^lo
OU estima que, dans les trois dernières années , quatre cents maisons furent brûlées à Pistoie^ mille six cents dans toute Tétendue du territoire, et la cité seule condamnée à payer 22,000 ducats d'or. Les Panciatichi^ les Cancellieri^ les Ricciardi, les Gualfreducci^ les Vergiolesi et leurs partisans furent bannis, puis rappelés, et les discordes recommencèrent (1). Les bannis^ avec Tappui des Cancellieri, s'établirent dans Pistoie ; Strozzi , qui ^ hésitait entre un arrangement avec les Médicis et des hostilités ouvertes, nuisait à la cause des proscrits^ qui fut encore compromise par la précipitation de Baccio de Yalori; ce condottiere^ autrefois capitaine de Clément VII contre Florence, maintenant chef des bannis contre les Médicis, à force de montrer le succès facile, les poussa contre leur attente dans une voie inexplorée.
Alexandre Yitelli , pour tenir Cosme à la merci de Tempire^ avait occupé la citadelle de Florence en enlevant les trésors d'Alexandre qui s'y trouvaient déposés ; il surprend les bannis à Montemurlo, par la trahison, fut-il dit, d^un certain Braccio- 2 aoCir. Uni, les met en pleine déroute et fait prisonniers Strozzi, Baccio Valôri, son fils, Alexandre Bondinelli, Antoine-François des Albizzi et d'autres républicains des principales familles. Selon les usages de la guerre, ils appartenaient aux capitaines auxquels ils s'étaient rendus; mais Gosnie traita de leur rançon avec les vainqueurs, en renchérissant sur les offres faites par les parents des prisonniers. Il les fit conduire dans sa maison pour les voir à ses pieds lui demander grâce; puis il les envoya au bargel, avec ordre de les torturer successivement, et chaque matin il faisait trancher la tête à quatre d'entre eux. Un prince , jeune, vainqueur, et qui ne sait pas pardonner, est un spectacle plus dégoûtant qu'horrible ; le quatrième jour, le peuple manifesta son indignation avec tant d'énergie que les survivants furent confinés dans des forteresses, où ils périrent bientôt : de ce nombre fut le fils de Machiavel.
Philippe Strozzi s'était rendu à Vitelli , autrefois son ami particulier, qui le tint dans une forteresse afin d'obtenir de ses fils, en le traitant avec certains égards, de Targent et des présents. Il était chaudement recommandé par des généraux , des femmes^, Doria, Bernard Tasse, Victoire Colonna et Catherine de France.
(1) Gambi écrit : « Le 19 mai 1524 , les habitants de Pistoie en yinreni: aux prises, comme c'est leur liabitude; les Paociatichi chassèrent les Cancellieri de la ville, et dix citoyens périrent, etc. »
5S6 GOSME SE CONSOLIDE.
Dans l'entrevue de Nice, Tempereur donna sa parole au pape qu'il lui Sauverait la vie ; néanmoins , sur les instances incessantes de Cosme, qui en avait payé la rançon àVitelli (1), il consentit qu'on lai fit subir la torture de la corde , pour savoir si Lorensno lui avait communiqué son projet de tuer Alexandre.
Tandis que Cosnie divulguait les procédures qui révélaient de basses ambitions masquées de patriotisme, les exilés voulurent faire de Philippe le Caton de leur cause; ils répandirent le bruit que, las de deux ans et demi de prison, sans être sûr d'ailleurs de pouvoir résister à la torture , il s'était coupé la gorge et avait écrit de son sang : Exoriare aliquis nosiris ex ossibus ultor. Les agents de l'empereur, pour lui épargner la honte de le livrer, lui avaient peut-être donné la mort (2) ; mais le plus grand nombre crut au suicide, comme plus conforme à la nature de
(1) Philippe ayait offert 50,000 écus à Vitelli, qui en voulait 60,000 comp' tants. A la suite de Philippe Strozti de Niccolini, on a imprimé les négociations pour le rachat de Philippe. La question se résume dans les paroles qu'il charge le cardinal de transmettre à l'empereur et aux Médicis : a Ha mort désespère sept fils auxquels je laisse de grands hiens; eHe offense toute la famiUe des 8tf02zii qui est la plus nombreuse de ceUe TÏUe, et tous mes parents, qui sont de qualité; elle trouble et bouleverse une ville qui a besoin d'être réoi^anisée; enfin tirer encore du sang à ce malade, qui a besoin d'être restauré par un bon régime, serait une erreur extrême, de la passion, et non de la raison. »
Ces offres magnifiques déplaisaient à Pierre Strozzi, qui avait pris la fuite, et devint ensuite maréchal. 11 écrivait à ses frères : <c Nous nous trouverons « sans père , pauvres et perdus de réputation. Notre père ne se soucie ni de la « fortune ni de ses enfants , et il fait les offres les plus exorbitantes et les plus « honteuses qu'on ait jamais vues) il écrit qu'il aime mieux vivre pauvre que « mourir riche : voilà certes un langage bien digne d'un homme qui a sept ea* « fants !... il dit tant d'autres vilenies que vous mourriez de douleur en les en* « tendant. » (21 février.) Philippe se justifiait, et, selon sa coutume, il disait n'avoir fait cette offre que parce que Cosme n'aurait jamais voulu donner une si grosse rançon , motif pour lequel Vitelli ne l'eût pas livré ; du reste , « je n'ai jamais songé à payer cette rançon , sachant que je ne le pouvais qu'en vendscot tout ce que je possède an monde, et que je resterai mendiant, avili et non libre ; ce que je ne ferai jamais, aimant mieux mourir. » (8 mars.) IXans son testament^ Philippe disait de Pierre : « Pendant ma captivité , Pierre s*est conduit av«e tant d'impiété, qu*on peut dire, en vérité, que je meurs par sa faute. »
(2) Quelques-uns , et leur opinion paraît la mieux fondée , crurent que Philippe avait été tué par ordre du châtelain ou du marquis Del Vasto , qui lui avaieQt promis de ne pas le livrer au duc ; ayant appris que l'intention de l'empereur était de complaire au duc Cosme, ils l'avaient £ut égorger) CB répaadant le bruit qu'il s'était donné lui-même la mort. (Sboni» liv. ïl*)
GOSME SE CONSOLIDE. 527
l'homme qui^ par son genre de vie et ses ojmiions, représenta l'esprit du paganisme, et parut né dans les temps corrompus de la république romaine (1).
Pierre Strozzi s'enfuit en France auprès de la dauphine Catherine^ qui^ comme le dernier rejeton de Laurent le Magnifique^ voyait dans Cosme l'usurpateur de son patrimoine. Il fut suivi dans Pexil par une foule de vaillants Italiens (2) qui remplissaient le monde de leurs plaintes^ couvraient d'opprobre leur vainqueur^ et^ comme des hommes qui n'en ont aucun de sérieux^ cherchaient un prétexte quelconque pour réaliser leurs espérances. Cosme agit toujours selon la volonté de Fempereur^ lequel se prit à Testimer, en voyant qu'il savait triompher et sévir par luimême; au mépris de la constitution et de ses propres actes^ il déclara que la principauté devait se transmettre dans la ligne de Cosme^ à l'exclusion perpétuelle de celle du traitre.
Délivré de ses ennemis^ le duc sut aussi se débarrasser de ses amis. François Yettori^ après la mort de Strozzi dont il avait été l'ami intime^ ne sortit plus de sa maison. Yitelli^ qui s'était procuré de l'argent en pillant même au détriment de Cosme, fut congédié par lui ; mais Pempereur le dédommagea au moyeu d'un fief dans le royaume de Naples. Le cardinal Cibo> l'auteur principal de sa nomination, et qui l'avait ensuite secondé par d'utileà conseils^ fut accusé de l'avoir dénoncé auprès de Charles-Quint^ et dut se retirer à Massa. Une magistrature militaire dompta les factions obstinées de .Pistoie. Arezzo avait établi le gouvernement républicain pendant le siège de Florence: mais les vainqueurs^ qu'elle avait favorisés au prix de grands sacrifices^ la replacèrent bientôt sous Tobéissance des Médicis^ qui l'entourèrent de forteresses; les récalcitrants furent punis de Fexil et de la mort.
(1) Niccolînî, dans la vie de Strozzi qui précède la tragédie citée plashauti Sa prière à Dieu est remarquable : «• Qu'il donne à son âme , s'il ne veut lui faire d'autre bieny le lieu où sont Caton d'U tique et autres semblables hommes vertueux qui ont eu la même fm que lui. »
(2) Del Migliorcy dans la. Firenze Hlustrata, énumère les grandes familles qui émigrèrent alors.