RIGU£SS£S DE VENISE
Hanfredonia^ Brindes^ Otrante^ elle chargeail en Italie du sucre et d'autres productions , gagnait les ports de Tripoli^ de Tunis, d'Alger, d^Oran, de Tanger, et trafiquait avec les Africains de froment, de fruits secs, de sel, d'ivoire, d^esclaves, de poudre d'or; puis, débouchant par le détroit de Gibraltar, elle fournissait les Marocains de fer, d'armes, de draps, d'ustensiles domestiques, côtoyait le Portugal, l'Espagne, la France, touchait à Bruges, Anvers, Londres, et faisait des échanges avec les navires des cités hanséatiques; puis, après avoir attendu la saison favorable et une bonne mer, elle revenait, en faisant échelle sur les côtes de France, à Lisbonne, à Cadix. Dans Alicante et Barcelone, elle achetait de la soie grége, et, de rivage en rivage, revoyait la patrie un an après son départ.
Tout voyage de long cours devait commencer et finir à Venise; c'était donc là qu'on déposait les marchandises dans Tintervalle, et que venaient les chercher les marchands de Tintérieur; aussi la ville offrait^elle le spectacle d'une foire continuelle. Celle de TAscension, dès 1180, se trouve instituée pour hait jours; puis elle devint des plus fameuses, favorisée qu'elle était par les indulgences qu'on acquérait à Saint-Marc, en vertu d'une concession du pape Alexandre III, par les épousailles de la mer et l'opportunité de la saison, qui conviait alors les navires aux longs voyages. A cette occasion, on expos^it aussi des chefs-d'œuvre d'art, avec un mannequin de femme dont le costame déterminait la mode de l'année.
Les 40 millions de marchandises qu'exportaient, ces navires donnaient un bénéfice de deux cinquièmes, et le trafic de la Méditerranée procurait un autre profit. Nous avons vu Venise, dès 1270, se proclamer souveraine de l'Adriatique, en imposant un tribut à tous les navires qui parcouraient cette mer. Le mécontentement fut général ; mais le pape, choisi pour arbitre, donna raison aux Vénitiens, parce que, en la protégeant contre les corsaires musulmans, ils avaient droit à une rétribution. Cette sentence n'apaisa point les rivaux , contre lesquels Venise dut se monir de bonnes armes ; elle s'assura même le commerce de la haute Italie par l'acquisition du Frioul, de la marche Trévisane, da Padouan et d'autres petites seigneuries, concluant des traités avantageux avec les voisins, chez lesquels, avec son commerce, elle ne pouvait étendre sa domination (1).
(t) TeUaoDt, entre auU^, les deux tndtés de 1327 aTec Gôme et Bresda.
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Nous savonis déjà par le doge Mocenigo ((tie Venise etpéâM, à la fteUlê Lotnbardie pôUl' 9,789,000 ducats, doùt 80,000 potir les esclave^, outre le sel ; elle gagnait pàt an 600,000 ducats ftiir les Lohdbards, 400,000 sur les Florentins, et pourtant elle ëdrtit à peiile de guerres qui Tavaiëtit dépouillée d^titi graiid nombre de possessions, et menacée juscme datis ses IdguiieS. Bleil (fit», malgré les deilic guerres contre les Turcs et avec ie dùo de ¥^ rare, elle ftvait des financés si t)rdspètes qu'il etltfa dafii M» tr^ sor, en U90, 1,200,000 ducats, presque le doublé de l'Étet de Milan, et un quart de ce que rapportait le royaume de VrâMt apirès que Louis Xt l'eut agrandi. Les Vénitieils s'étaient rendus tellement nécessaires aux Italiens que, toutes les fois qu'ils interrompaient leurs relations sitec Un peuple, ils le téddisaient à la pauvreté ; ainsi fut-Il des Napolitaltis, qui, par le refus de l'impôt, contraignirent le roi Robert h faire la paix avec Venise, en assurant qu'ils n'avaient plus d'argent depuis qu'elle cessait d'envoyer ses navires dans les ports du royaume.
Le colonel anglais Cooper dit que. de nos jours même, les Asiatiques, de la Méditerranée à lit ddinë, tie connaissent d'aoite mOiinâië ^lië le seqUin de Venise^ dont le^emèii fait encore grand Cas. Leâ cheiks fOndëtit les seqtiins pour les convertir eD petites pièces de inonnaie, où les conservëut dans des vases de terre i aussi Ils demandèrent àBrUce si les l^éiiitiens possédaient seuls des minés d'orenËUlDpe, et ëdj[iposàient(|uHls connaissaieDt la pierre philosophale. Ce firUce, qui, ft la Ûti dU siècle dernier, pétiétraît àUx extrémités de l'Asie et de l'Afrique, ëntetidalt pronoticer dans le Thama arabique, au-dessus de Moka, les mots jioso, rotobf caniatay drainmayoncia, au'on répétait encore sur le rivage opposé de l'AfHqbe à Massuali : preuve des relations de ces peuples avec les Italiens, de la langue desquels est principalement composé cet idiome ^«nc, usité de nos Jours éUi* le littoral de toute la Méditerranée.
Maltitënant nous comprenons la somptuosité du plus magnifique cours d'eau du monde, le grand canal. André Vendramin, qili, en U76, fut le t)remler doge de Venise lioti noble, dvait uue fortune de 160,000 ducats. Libéral^ allié aux plus grandes familles, il eut trois garçons et six filles, auxquelles il donna , en les msriant, de 5 à 7,000 ducats, tandis que la dot légale était de 3,000; mais il disait qu'il ne songeait pas .à la dépense, poor avoir des gendres à son goût. Dans sa jeunesse, il fH un grand odhimert^ ; associé tiVec Bôh {^rë, il chat'geslit uhega1è^è et de-
AIGHISSSES DE VEITISE. 123
mie sur dêUx pour Alexandrie^ et gagna beaucoup. Lorsque les Garzoni faillirent ^ en 1499, plusieurs citoyens retirèrent leurs fonds de la banque Lipomano , qui dut rembourser plus de 300,000 ducats; elle faillit donc^ bien que la Seigneurie Taidftt de quelque argent. La nouvelle de la faillite de ces deux banques fut pire que si Ton avait appris la perte de Brescia. L'effi*oi fut tel , que les banques Pisan et Augustini croulèrent ^ mais la seigneurie envoya des hommes sages pour donner l'assurance que tous les créanciers seraient payés. Les Lipomanl durent faire la remise de leurs livres, où l^on trouva qU^une maison de maître s^estimait 3,000 ducats; une autre ^ située àMurano, 3,000; un moulin^ l^SOO; ils avaient en vaisselle d'argent et en bijoux pour 6^000 ducats ; en perles et pierreries à un chapeau^ pour 8,000 (1).
Les Vénitiens devaient donc être tout yeux pour rester en possession de tant d'avantages; dans c^^but^ ils employaient des moyens bons et mauvais. La jalousie les rendait durs envers les marchands étrangers^ auxquels ils imposaient double droite fmsaient attendre la justice, et qu'ils excluaient des commandites. Les sujets ne purent s'approvisionner de laines^ de cotons, de ^ie, de sucre et de savons que dans la capitale, avec défense de monter des fabriques en dehors de la ligne de la douane , d'employer ou d'expédier des marchandises qui n'auraient pas passé par Venise; par exemple , Vérone devait V envoyer des draps, qui revenaient ensuite chez elle pour être dirigés sur l'Allemagne.
Il est vrai que les profits étaient considérable^;, si les obstacles n'arrêtaient pas les étrangers; en effet, nous trouvons à Venise des corporations de tout pays. Les Milanais avaient un ailtel dans l'église des Prari, les Florentins un autre, œuvre de Donatello; les Lucquois possédaient une église près des Servi, les Allemands et les Turcs des magasins qui conservent encore letlr nom, comme la place des Mori, la rue de Julfa des Arméniens, outre les Crées qui eurent toujours dans la ville urte congrégation religietise. Chaque nation pouvait suivre ses lois particuâires, et certains pays y jouissaient dii privilège de quelque art: c'étaient les boulangers pour les Bergamasques, les tailleurs et les porte-faix pour les Friotiiains> qui avaient aussi des boulangers autorisés à faire le pain des autres; les maçons pour les Bellu-
(1) MALmno, Jrlfiàlés, «66, 715, 717. «
i24 RICHESSES DE YEIflSE.
nois; et^ pour les Yaltelins, les aubergistes avec les port^aix dn commerce.
Lorsque Constantinople fut tombée au pouvoir des Turcs, les Vénitiens et les Génois^ par le niassacre de leurs concitoyens, par le pillage de leurs magasins, par la destruction successive de leurs établissements, par les humiliations au prix desquelles seulement ils obtinrent une tolérance précaire et presque honteuse^ connurent toute ^importance d'une perte qu'ils auraient pu empêcher ou retarder avec plus de loyauté et de prévoyance. Néanmoins, ils ne furent pas expulsés de rOrient; car les émirs musulmans, établis le long de la côte septentrionale et orientale de PÀfrique, sur les golfes Arabique et Persique, n'avaient pas fait cause commune avec leurs frères de Syrie, et, par suite, ne menaçaient pas les chrétiens, qui purent continuer leur trafic dans ces parages.
Le Soudan d'Egypte. devint même plus favorable aux Européens; avec le doge des Vénitiens, Pascal Malipiero, « puissant, le plus estimé et le plus honoré parmi ceux qui adorent la croix, colonne de tous les chrétiens, ami des soudans et des émirs de l'islam , » il conclut un traité de commerce par lequel il accordait aux Vénitiens le monopole de beaucoup de marchandises, mais non du poivre ; outre le don d'un habit façonné à la -moresque et doublé de fourrure qu'il offrit à l'ambassadeur, il envoya à la Seigneurie un présent qui se composait de vingt rou« leaux de benjoin , de vingt d'aloès, de deux paires de tapis, d'un flacon d'essence, de quinze petites boites de thériaque, de quarante-deux pains de sucre de Moka , de cinq boîtes de sucre candi, d'une certaine quantité de civette, de vingt pièces de porcelaine.
Les circonstances étaient encore favorables au négoce des Vénitiens. Les Ragusains faisaient sans rio* to un commerce actif dans l'Adriatique; mais ils ne sortaient ^^as de cette mer, et ne trafiquaient que de denrées (1). La Grèce avait subi le joug des Turcs; Naples et la Sicile auraient eu besoin d'une flotte pour maintenir leurs communications avec TAragon et la Provence; néanmoins le nombre de leurs navires suffisait à peine aux be-
(1) Ragiue avait anciennement des traités de commerce avec Fermo, Rectnati, Rimim, Ravenne, Ferrare ( APPKlfBna, Notice Jûston^ue sur ta vitU it Ragiue) ; et, plus anciennement encore , avec Naples , Syracuse, MesaÎDe, Bv^ letta, etc. Depuis, elle se rangea sous la dépendance de Venise, qui y entrete nait un comte pour la gouverner en vertu de statuts établis.