DÉCOUVERTES
les degrés de hauteur du soleil, et à reconnaître la position da navire^ même alors qu^on a perdu la terre de vue. Ce prince était persuadé qu'en suivatit la côte africaine, on arriverait à un point où elle se dirige vers le nord-est^ route qu'il fallait suivre pour atteindre les Indes; malgré les railleries et Tincrédulité de ceux qui se découragent après le premier mécompte^ il continuait à expédier des navires, qui avançaient davantage toujours vers le midi de la côte africaine.
Âlvise Gadamosto^ patricien de Venise, avait déjà parcouni plusieurs fois la Méditerranée. En 4454^ comme il revenait delà Flandre, il fut rejeté par une rafale au cap Saint-Vincent, et le prince Henri, à la nouvelle de Tarrivée de ces galères, envoya demander avec instance si quelqu'un ne voudrait pas courir les dangers d'une expédition océanique. La proposition sourît à Gadamosto, qui, après avoir obtenu une caravelle, mit à la vdle le 22 mars i422, toucha à Madère, aux Ganaries, au cap Blanc. Après avoir doublé le cap Vert, il rencontra deux autres caravelles, dont une était commandée par Antonio tto Usodimare, qui se trouvait lui-même à la recherche de ces pays, et surtout de richesses. Naviguant de conserve, ils s'avancèrent jusqu'à l'embouchure du Gambie ; mais l'insubordination de la chiourme, elTrayée par les attaques des nègres ou par la croyance que leurs vivres seraient funestes aux blancs, les obligea de rétrograder. Uannée suivante, Gadamosto s'embarqua de nouveau avec Adtoniotto, et fut poussé jusqu'aux îles inexplorées du cap Verteft à Rio-Grande« Homme expert et sincère , il nous a laissé de ces pays une description, qui est la plus ancienne que nous aient transmise les navigateurs modernes; peut-être déjà avait-il tracé l'itinéraire de PAtlantique, de la Méditerranée et de l'Adriatique. Le Génois Antoine de Noli, en 1462, reconnaissait mieux les lies du cap Vert.
Les navigateurs italiens furent donc très-entreprenants; mais peut-être, là comme ailleurs, manquèrent-ils de persévérance, cette qualité des Portugais, dont les efforts furent enfin couronnés de succès. En effet, avec Barthélémy Diaz, ils dx^ublèrenU en i486, le cap de Bonne-Espérance ou l'extrémité de l'Afrique, et avecVasco de Gama, en 1498, ils atteignirent cette Inde, vers laquelle les Italiens se dirigeaient par une voie si longue et si tortueuse.
Emmanuel , roi de Portugal, persuadé que les prémices de ses conquêtes étaient dues à Dieu, envoya au pape un éléphant
de llode extraordinairement gros^ un léopard^ outre une planète ornée de pierres précieuses et si belle qu'on n'avait jamais rien TU de pareil (1). En effets les idées du moyen âge prévalaient encore^ et le but avoué de ces expéditions était de gagner des âmes àla foi, de trouver ce Prêtre- Jean^ que les voyageurs avaient donné comme le pontife d'un peuple chrétien isolé parmi les infidèles. On demandait au pape l'investiture des îles nouvelles^ V dont il était souverain selon le droit d'alors ; Martin V accorda indulgence plénière à quiconque périrait dans ces voyages^ qui devaient racheter tant d'âmes par le baptême^ répandre la civilisation par rÉvangile.
Ces tentatives fixaient l'attention d'un Génois^ qui devait les surpasser tous^ parce qu'il fut plus persévérant. Issu d'une noble famille de Plaisance^ qui^ appauvrie par les guerres de la Lombardie, s'était adonnée à la navigation (2)^ Christophe Colomb étudia à Pavie; il suivit de bonne heure la carrière paternelle^ dans laquelle il se signala par son courage et son habileté maritime, qualités qu'il releva par des connaissances géométriques^ astronomiques et cosmographiques. Après avoir commandé des navires napolitains et génois^ il se rendit en Portugal^ où l'on faisait bon accueil aux Lombards (comme on appelait tous les Italiens). Recueillant tout ce qu'on disait et projetait, il conçut le dessein le plus grandiose : en effets tandis que les navigateurs précédents n'avaient fait que des conquêtes d'expérience^ en suivant la côte occidentale d'un continent à pyramide^ dont la
(1) Sftdolet, en 1514, i*en remerciait au Dom de Léon X : EUphantum u/ium mdiam incredibili eorporis magnitttdine , et pardum ttnum, et vestem destinatam rebtu divtnis, Erat ea species, et puichritudo noùiiissimi operii, ^ttaiem Me THdissemus attle nnqttam , ncc indere exspectavissemm ; is splendor, <fui es emdore et copia tôt gemmarum esse dehebat; artem autem in eo et varietatem operum omnes plane confitebantur etiam pretiosiorem esse materia, cum diiaur^ uns labor nobUitatem sumnd artifieii, ordine et eontextu mirabili margaritarum, mUeeUere omnibus indicis atque arabicis opibus coegisset.,, Lectœ sunt iitterof tm, scriptœ iacertnm eiegantius an religiosius ; te, t^uod primitia omnitvn renon Deo dicanda sunt, primitias Lybiœ^ Mauritaniœ, Mthiopiœ, yirabio!, Per^ shUs atque Indiœ,,, nobis.,, dare ac dedicare,
(3) Quand naquît Colomb? En 1430, 143G, 1441, 1445, 1446, 1447, 1449, H56? Où? A Gènes, à Cogoleto, à Bugiasco, à Finale, à Quinto, à Nervi, sur la Ritière, i Savone, à Palestrella, ou bien à Arbizoli, près de là? à Cosseria, entre Millesimo et Carrare? dans le val d'Oneglia, à Castel de Cnccaro, entre Alexandrie et Casai, à Plaisance ou à Pradello, dans le val de Nura? Chacune de ces qoeitioitt a été soutenue avec un grand appareil de témoignages.
itâ COLOMB.
partie occidentale était très-fréquentée par les Arabes y Colomb imagina d'entreprendre une conquête de réflexion, c'est-à-dire d'arriver en Asie par la voie opposée. Les autres marchaient à tâtons sur les traces d'un fait; mais.lui^ il prenait pour guide une idée, une foi. Peut-Gtre voyagea-t-il jusqu'à la Guinée et l'Islande, où il put recevoir des îpformations sur des terres situées au delà de PÔcéan; les récits, les suppositions fantastiques, les calculs et les textes servaient d'aliment à ses conjectures, qui se convertirent bientôt en convictions.
Que la terre fût sphérique et habitée, même dans la partie opposée à la nôtre, c'est ce que, dans la basse Italie, avaient enseigné les Pythagoriciens, puis répété d'autres savants d'une époque récente, bien qu'un certain nombre, faute de livres, con-,| servassent les préjugés classiques; d'ailleurs Tinduction venait à propos depuis qu'on savait que la pesanteur n'est que la tendance vers le centre de la terre (!)• On pourra donc passer d'un
(1) Dante indique les constellations au-ciessous du Centaure et de la Croix àà\ sud, invisibles à notre hémisphère :
lo mi Tolsi a man destra , e posi mente Air altro polo, e vidi qualtro stelle Non viste mai (ùorchè aUa prima gente... O scttentrional vedovo sito Poichè privato se' di yeder qucUel [Purg.^i.)
Les planisphères arabes, et les voyageure italiens qui pcnétrifient jusqu'à Babel- Mandel, purent Ten instruire. Voici sa cosmogonie : l'hémisphère boréal se trou* vait sous l'eau y et il y avait un continent dans l'hémisphère austral opposé au nôtre ; lAXtiitx^piovendo du ciel pour être emprisonné dans le centre de la terre, produisit par soulèvement un cône qui forme la montagne du Purgatoire, au sonmiet de laqueUe brille le Paradis; la masse aride aux antipodes se fit J^ mar vélo per paura de Lucifer, et dans notre hémisphère il resta une grM secca , c'est-à-dire un continent dont Jérusalem est le centre* Ce sont là des idées systématiques et poétiques ; ce qui importe, c'est de voir Dante désigner d'une manière précise le centre de gravité de la terre , il punto a cui son traiti itogni parte î pesL l\ est vrai qu'Aristote en avait fait mention , et que le chroniqueur Rolandino, un demi-siècle avant Dante , écrivait : Non aliter quam ed punetnm terrœ médium, quod philosophi centrum dicunt^ ponderosa ciuictâ naturaltter élaborant (Hist. Patavina, liv. xii, ch. 9). Le centre de gra^it^ admis, il n'est plus étonnant que la surface du globe soit partout habitée. Pétrarque nomme les antipodes dans un {mssage que nous avops déjà cité, et il écrit dans la canzone T :
Nella stagion che II sol rapido inchina Verso occidente , e che il dl nostio Tola A gente che dl là forse l'aspeiu ;
méridien à Tautre, qu'on se dirige vers l'est ou l'ouest, çt les deux routes seront complémentaires Tune de Tautre. Selon Plolémée, la circonférence de la terre est divisée en ving^quatre heures de quinze degrés chacune : les quinze de Gibraltar à Tina en Asie étaient déjà connues des anciens^ et les Portugais avancèrent d'une autre; il ne restait donc que huit heures, c'està-dire un tiers de la circonférence du globe. Les philosophes assuraient que la superQcie des mers était à peiue le septième de la terre; il ne devait donc rester qu'une faible partie de l'Atlantique à' traverser pour atteindre le continent de l'Inde, les régions enviées des épiées et de l'or, le Cathay, Cipango et les autres contrées , dont le Million de Marco Polo avait répandu les mei*veilles dans toute l'Europe; en conséquence, il était plus facile d'y arriver par l'ouest que par l'est (i). Les cinq cents milles de mer que Ton croyait avoir à traverser étaient une longueur excessive pour la faible science nautique de l'époque ; mais on espé^ raitque l'on rencontrerait sur la route des lies, dont une vague notion se transmettait parmi les navigateurs.
D*autres indications, d^origine ecclésiastique, ne donnaient au monde que cent cinquante ans de durée ^ or, comme il était écrit
et dans la sestiue i :
Qtuindo It sera scaccla il chiaro giorno , B le ténèbre oostre altrui Cao alluu
Puici, insérant tous ces passages dans le XXV* chant du Morgante, fait dire par le démon Astaroth que partout « ou peut uaviguer, parce que Teau est plane en tous lieux, » bien que la terre soit ronde :
E puossi andar glh nell*altro emisferio Per6 ciie al ceotro ogni eus» réprime, si cbe la terra, per via di misterio, Sospesa sta tra le stelle sublime ; E laggiii SMi dltà, castelli, imperio, lia nol coyoobbon quelle genii prime ; Vedi cbe il sol dl camroinar 8*affretta Dot* io tl dlco cbe laggib s*aspetta.
(I) Déjà Strabon comprenait la possibilité de la circunmaTigation , et «si retendue de la mer Atlantique ne nous faisait point obstacle, nous pourrions , eo suivant toujours le même parallèle, naviguer depuis TËspagne jusqu'à l'Inde v (Géographie, liv. Il); et Sénèque {Quœstiones nat,)^ se demandant combien il y a de rextrémité de TEspagne jusqu*à Tlnde , répond : k ^^espace de peu de joon, si le Tent est favorable. »
que V Évangile retentirait dans toute la terre ^ Dieu devait être sur le point d'ouvrir Tlnde de cet autre côté, afin qu'on pût j prêcher le Christ^ et en tirer des trésors avec lesquels on rachèterait la Pi^lestine des Turcs et tant d'âmes du purgatoire.
Chacun appuyait ses idées des arguments de l'époque^ et Colomb en recueillait dans la foi des théologiens^ l'avidité des rois^ les préjugés des navigateurs, la pédanterie des érudits, la science des^ mathématiciens. Paul du Pozzo Toscanelli, qui fit à Sainte -Marie-Nouvelle de Florence^ sa ville natale, le gnomon le plus élevé du monde , brillait parmi les astronomes de ce temps. Ce fut à ce savant^ déjà consulté par les rois de Portogai^ que s'adressa Colomb pour en obtenir des lumières et des conseils , et Toscanelli lui répondit par une lettre appuyée de calculs et d'autorités ; il lui traça même une carte de navigation, sur laquelle, de Lisbonne à Quinsay (ville relevée par Ma^ co Polo), il portait seize degrés de deux cent cinquante milles chacun : a Ton dessein, lui dit-il , me semble noble et grand, et je te prie instamment de naviguer d'Orient en Occident. »
Colomb dut être encouragé par une telle approbation; mais ou trouver les moyens de réaliser son projet? La France alors se jetait dans des guerres aventureuses sous le romanesque Charles VIIÏ; l'Angleterre cherchait à réparer les désastres de ses longues dissensions intestines ; le Portugal avait entrepris ses découvertes en suivant une voie différente, et cette nouveauté ne pouvait que lui déplaire. En effet, ses académiciens, auxquels on présenta les idées de Colomb, les déclarèrent insensées et pleines d'orgueil. Les politiques, néanmoins , conseillaient de l'amuser « jusqu'à ce qu'on eût envoyé des navires pour vérifier la chose o. Colomb, indigné, quitta le Portugal et vint en Italie ; mais, parmi ces petits États, jaloux les uns des autres, i^ quel était capable d'entreprendre une expédition si audacieuse? Venise et Gènes désiraient conserver le monopole des andeanes voies, au lieu de courir les dangers de routes nouvelles; exploiter à leur avantage exclusif le commerce de la Méditerranée, au lieu de favoriser les nations établies sur les rivages de l'Océan.
Sous l'influence fiévreuse d'une grande pensée, qu*il n'avait pas les moyens de réaliser, Colomb , avec les angoisses du génie incompris, voyait les années s'écouler, sa vigueur s'épuiser, et ne trouvait personne qui voulût accepter le don d'un nouveau monde. Enfin il rencontra en Espagne un moine qui le recom-
manda au confesseur dlsabelle^ et la grande reine, capable de comprendre Fenthousiasme d'un grand homme^ lui prêta Toreille et fit examiner sa proposition par des théologiens et des savants; mais, comme l'Espagne était alors occupée de s'affranchir de la domination étrangère^ entreprise qui doit être la première pour toute nation^ Texpédition fut renvoyée à des temps meilleurs. En attendant^ Colomb se battit contre les Maures, vivant d'un subside qu'on lui avait assigné^ lui qui se promettait de distribuer d'incalculables trésors (1).
Enfin la prise de Grenade termina la lutte de sept siècles^ et les Espagnols s'assirent indépendants sur le sol qu'ils avaient racheté^ pouce à pouce^ delà servitude mauresque. Colomb, renouvelant alors ses instances, obtint deux navires et 300,000 couronnes, à la condition de concourir lui-même à la dépense pour un huitième; il obtint^ à son tour, un huitième des bénéfices avec un douzième des pien*eries et des métaux précieux, le titre d'amiral et de vice-roi des pays découverts. Un troisième bâtiment fut mis à sa disposition par un armateur du port de Paies, d'où il mit à la voile le 3 août 1492. Plein de confiance en Dieu, il persista dans la fenne résolution de courir droit à Touest, bien qu'il en fût dissuadé par sescompagnons, et que divers phénomènes le conviassent à chercher des terres à droite ou à gauche ; il eut même la force de ne pas céder au découragement qu'il éprouvait en voyant s'évanouir certaines apparences de terre voisine. Cette persévérance est l'empreinte du génie.
Nous n'avons pas à décrire ici les souffrances de son voyage, ni à raconter comment il aborda aux Antilles, et plus tard au continent, dans lesquels il vit toujours les sept mille quatre cent quatre-vingt-huit lies orientales indiquées par Marco Polo. Son journal nous le montre observateur attentif de tous les phénomènes de la nature , bien qu'il ne fût pas assez instruit pour en
(1) En 148S, Barthélémy Colomb, frère de Christophe, dessinateur de cartes nautiques à Lisbonne , puis à Londres , donnait à Henri Yll d'Angleterre une mappemonde dont nous n'avons pas la description particulière , mais sur laquelle se trouve cette épigraphe :
Jmma eui pairia e$U nomen eut BarthoUmmus Colmntuê de Terra Ruàra, opu» edUUl Utitd LoiuUniii À. D. mcgcclxxx atgue iiuuper anno Oetavo, decimaque die cum tertia menais FeéruarH, Laudes CkritHo eanantvr abvnde.