EFFETS DES DÉCOUVERTES
que, qui en devint la source principale ; de là nous viennent un grand nombre de plantes et de denrées nouvelles, beaucoup d'usages bons et mauvais, des vices, des commodités et des maladies. Il est généralement accepté que l'Anglais Raleigb apporta le premier, en 1586, la pomme de terre en Europe; mais le célèbre botaniste Incluse (Clusius), qui décrivit le premier ce tubercule en 1591, assure que, dès 1588, il en avait cultivé dans ses jardins quelques-uns venus d'Italie, où depuis un certain temps ils servaient de nourriture aux hommes et aux animaux domestiques.
Mais les Italiens avaient cessé d'être les facteurs de l'Europe, sans acquérir une palme de terre dans ce monde découvert par un Italien, et qui portait le nom d'un Italien ; ils n'aidèrent même pas aux recherches postérieures.Il est vrai qu'ils restèrent purs du sang et des atrocités dont elles furent accompagnées.
Les découvertes ouvrirent un nouveau champ à la sainte aclivité des missionnaires, qui accouraient de Rome pour dresser la croix partout oii les aventuriers avaient commencé le massacre. Les jésuites devinrent surtout fameux dans la Chine ; au premier rang, brillèrent Gabriel Roger, deNaples, Ricci de Macerata, Pasio de Bologne, qui, élevés dans les coutumes et la langue de cet étrange pays, furent tolérés, reçurent des dons et opérèrent de nombreuses conversions; Ricci écrivit même un ouvrage en langue chinoise, qui le fit admettre parmi les classiques de cette nation difficile. Le père Robert des Nobili de Rome fit également une ample moisson dans le Malabar; mais sa trop grande tolérance à l'égard des rites nationaux lui valut la désapprobation de Rome et (accord étrange) celle des philosophes. Ces missionnaires et d'autres publièrent sur ces pays les premières et les plus exactes relations.
Les ambassadeurs italiens près les cours étrangères informaient leurs gouvernements des découvertes à mesure qu'ils les connaissaient, et les marchands les consignaient dans leurs registres à cause de l'altération que subissait le prix des denrées. Les érudits, au milieu de leursétudes sur 1/antiquité, sentaient le monde moderne s'agiter ; alors que Colomb, sur la foi de l'érudition, s'opiniâtrait dans sa glorieuse erreur, le Milanais Pierre Martyr d'Anghiera écrivait à Pomponius Lsetus : a II ne se passe pas de a jour qu'il ne nous arrive de nouveaux prodiges de ce nouveau a monde, de ces antipodes de l'CkMîident, découverts par unce^ et tain Christophe de Gênes. Je crois bien que tu vas tressaillir
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c d'allégresse^ et que ta as eu de la peine à retenir tes larmes, t qaand ma lettre est allée tMnformer de ce monde caché autre» 9 fois. Peut- il y avoir une nourriture plus suave pour les intela ligences d'élite? J'en juge diaprés moi, car je sens mon esprit a s'épanouir de bonheur lorsque je m'entretiens avec des per- « sonnes revenues de ces pays. Que les misérables avares ne «songent qu'à entasser des trésors! pour nous, réjouissons c notre esprit dans la contemplation de ces merveilles. Et que « firent de plus les Phéniciens, quand ils réunirent dans des < régions lointaines des peuples errants, et fondèrent d'autres « cités? Il était réservé à notre temps de voir le champ de nos « idées s'étendre aussi loin, et tant de choses nouvelles appâte raitre sur l'horizon (1). d
Ce Pierre Martyr publia trois décades De rébus oeeanis, qu'il donne conmie écrites à mesure que les renseignements lui arrivaient (2); du reste, on lui. faisait un grand mérite d'avoir su dépeindre avec des mots classiques des contrées et des choses nouvelles. De la lettre de Colomb, De insulis Indix nuper in* veniU, le chanoine Julien Dati de Florence, auteur de petits écrits destinés à populariser les découvertes, tira un grossier poème en octaves (3). Fracanzano de Montalboddo publia à Yicence, en 1307, un recueil de ces voyages sous le titre de Monde nouveau et pays nouvellement découverts par Albérie Yespuce de
(1) Episu 153.
(2) Robertson les emploie dans cette circonstance; mais d'évidents anachroniimes prouvent qu'elles furent composées longtemps après les faits rapportés. Au-dessus de la porte de l'église de Séville-d'Or, à la Jamaïque, on lisait : Petru* Martyr où jlngleria italteus, cîvîs medîolanensis, protonotarius apottoiieui hujut ituiUœf abhat, êenatut indiei consiUariiu ^ Ugneam prius adem hanc bit îgne coHsamptmm laiericio et quadrato lapidé primas afundamentit exstruxii,
(}) lies nouwelUment déeout^ertes pour le compte du roi d'Espagne, Voici la dernière octave :
Qnesta ha composto de Dati Glnllano A preghiera del magno cavalière Messer Giovan Filippo SldUaoo, Cbe fu di Sixto quarto sao soudière, Et capltano sno et capitano A quelle cose clie fiir di mestiere.
A laode del Signer si canta e dice Che d condoca al suo regno fellce.
Son livre, qa*il tennine par quelques phrases dont la prose ne vaut pas mieux que sa poésie, porte cette date : 39 octobre léSS, Florence.
LITTi&ATUU DBS TOTA0B&
Florence; un autre^ des voyages de VénitienSy fut mis au jour pv Aotoine Manuzio» Jean-Baptiste Ramusio^ fils de Paul^ homoie de lettres célèbre^ chargé de plusieurs ambassades, connaissant diverses langues^ conçut une passion véritable pour la cosm(h| graphie, dont il avait fondé une académie dans sa maison^ à Venise. De toutes les relations connues^ il fit le meilleur recufll| sous le titre : Des navigations et voyages,,, dans lesquels MS/j décrits avec exactitude tous les pays découverts depuis tnAsmlbi] ans, soit du côté de l'est et de Vouest^ soit vers le midi et le nordt Cet ouvrage, imprimé pour la première fois à Venise en i5a0,| eut ensuite plusieurs éditions. Livio Sanuto recueillit égalemeotj les meilleurs travaux relatifs aux découvertes, et représenta sur un globe tout le monde connu, de telle sorte qu'on peut le cûdsidérer comme le premier qui ait corrigé les anciennes cartes. Malheureusement, de toutes celles qu'il dressa, il ne s'en est conservé que douze, publiées après sa mort en i586, et gravées| par son frère Jules ; l'Afrique est reproduite avec une telle ei titude que les découvertes récentes l'ont à peihe modifiée.
Alexandre Geraldini d' Amelia, dans TOmbrie, combattit en pagne, fut éclianson de la reine Isabelle, finit par entrer dans ordres, et fit l'éducation de quatre princesses qui devinresl reines. Il favorisa les projets de Colomb en réfutant les sophii des théologiens qui le contrariaient; après avoir rempli des bassades dans la plupart des cours de TEurope, il mourut évéqt de Saint-Domingue, en Amérique. 11 écrivit plusieurs ouvrages théologie, des exhortations aux chrétiens contre les musulmi et l'itinéraire aux Antilles, outre des traités sur les anliquitc les rites, les mœurs, les religions des peuples de l'Ethiopie, l'Afrique, de Tocéan Atlantique, de l'Inde. Néanmoins il avoir connu et visité des peuples et des rois qui ne sont mei tionnés par aucun autre écrivain; il cite même des inscriptii latines, évidemment fausses, qu'il prétend avoir copiées Afrique : tant, à cette époque, on se souciait peu de l'exactitude
D'autres continuèrent à faire des voyages. Jean d'Empoli^ en 1503, arrivait au Malabar. Le Florentin Philippe Sassetti, mathématicien et sage écrivain, visita les Indes, et l'on prétei qu'il remarqua le premier la déclinaison de l'aiguille aimantée] phénomène signalé avant lui, comme nous Savons établi.
Louis de Vertema, gentilhomme bolonais, écrivit son voyi dans le Levant, qui fut imprimé et traduit dans toutes les gués. Parti de Venise après l'année iBOO, il Visita l'Egypte et
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Syrie; ayant appris l'arabe^ ii quitta Damas en 1503^ et^ bra- Tant ies incommodités du voyage, il se rendit à la Mecque, dont il admira le grand marché, bien qu'il eût décliné depuis qu'on avait découvert la route maritime de Tlnde. Un Maure, qui avait Yisité Gênes etVenise, le reconnut pour Italien, et Vertema, pour se soustraire au châtiment réservé à l'infidèle qui pénètre dans la sainte demeure, dut se feindre renégat et maudire les Portugais. Ce Maure lui proposa de se mettre au service du roi du Décan pour lui fondre des canons, et la soif des aventures lui fît accep* ter. D débarqua donc à Aden ; mais, reconnu, il fut mis en prison, et ne parvint à se sauver qu*en simulant Tidiotismé et en amusant la reine avec ses bouffonneries. Alors il visita beaucoup de villes de l'Arabie Heureuse, traversa la Perse, et finit par arriver à Ormus, Hérat et Schiraz, centres d'un trafic très-animé, n s'associa avec un marchand de la Perse; mais, comme la guerre l'empêcha de gagner Samarcande, il se mit à visiter d'autres pays jusqu'à Calcutta, où se trouvaient quinze mille négociants étrangers.
Vertema décrit longuement les contrées de Tlnde, c*est-à-dire en homme qui les a vues réellement; mais souvent il les comprend mal, et plus souvent il n'observe point ces détails qui en forment le caractère. Il continua de faire du commerce dans ces mers, et se rendit au cap Comorin, à Tlle de Ceylan et au Bengale» puis au Pégu, à Sumatra, à l'Ile des Épices, à Bornéo, à Java. De retour à Calcutta, il rencontra deux Milanais venus dans VInde avec les Portugais, et qui avaient déserté ; il s*entendit avec eux pour fuir des pays musulmans, et réussit à retourner parmi les chrétiens. Les Portugais lui firent bon accueil pour les renseignements qu'il leur fournit sur des régions inconnues, et loi facilitèrent son retour à Lisbonne, où le rdi le fit chevalier; de cette ville, il revint dans sa patrie en 1508.
Le Vénitien Gaspard Balbi, négociant de pierreries, se trouvant à Alep en 1579, résolut de visiter TOrient; arrivé à Bir sur l'Euphrate, il parcourut ce fleuve rempli de périls jusqu'à Bagdad; de cette nouvelle Babylone^ il descendit par le Tigre à Bassora, puis à Ormus, en observant la pèche des peries à Baharein ; enfin il atteignit DiuetGoa, où grandissait alors là puissance portugaise. Sa description, au point de vue de l'histoire et de la géographie, n'ajouta rien aux connaissances acquises; mais, comme il était marchand, il fournit des renseignements détaillés sur le commerce, les prix, les directions. De Goa il se rendit à Cochin,
i S6 GASPÀBB BALBI. PIERRE DE LA YALLE.
puis à San Tomé^ par le cap Comorin, remarquant les gnodi succès des missions jésuitiques. Avec des marchands porii» gais il fit voile pour le Pégu^ royaume puissant qui avait m sa domination les Étals de Siam et d'Ava^ dont il troavi h capitale grandiose^ ce qu'elle resta jusqu'au moment de s&de^ truction par les Birmans, au siècle dernier. Le prince, Fijat interrogé sur son paysy éclata de rire en apprenant qu^il se gm^ vernait sans roi ; il lui fit don d'une coupe en or et de ta|îi chinois, et lui acheta beaucoup d'émeraudes, en lui donnant c échange d'autres pierres précieuses, avec des morceaux de plooè qui tenaient lieu de monnaie dans ce royaume.
Malgré son désir d'aller à Ava pour s'y procurer des rubis,! dut suspendre son voyage à cause d'une rébellion ; le roi à Pégu, suspectant ses officiers et gouverneurs d'être d'inteUigeno avec les révoltés, les appela près de lui, et les fit brûler avedemt familles, au nombre de quatre mille. Balbi put voir, avec dei marches et des festins, les solennités triomphales de la victoin^ au milieu desquelles figurèrent en grande pompe les éléphanto blancs du roi. Il nous représente ce peuple comme doux, tolè* rant, façonné par les bons exemples des talapoins» moinei austères et charitables, qui n'empêchaient pas de se faire chrétiens, en disant que l'on peut être vertueux dans toutes les refr gions. Cette ville envoyait de l'argent au Bengale, du riz i Âfalacca, mais fabriquait surtout des étoffes de coton. Nousoe le suivrons pas dans son retour , ni dans la description qu'il ta des usages du Malabar, d'où, par Ormus» il revint en 1588 à Alep, qu'il avait quittée en 4579. Deux ans après, il publiait à Venise son Voyage des Indes, précieux, soit à cause de la simplicité qn fait croire à ses i-écits, soit parce qu'il fournit les premières notions] sur l'Inde transgangétique et particulièrement sur, le Pégo.
Pierre de la Valle peut donner la mesure de la légèreté, sinon de l'impudence des voyageurs. Parti de Rome avec b projet de parcourir les contrées principales de l'univers, pourm d'enthousiasme et de foi, mais non de critique, il aborde sur ob navire vénitien à Corfou, où il révère les reliques de saint Spixidion, et trouve un descendant de Judas Iscariote. A Zante, il voit une fontaine dont l'eau provient de la terre ferme en passant sous les salses, à tel point qu'il en jaillit une fois une tasse d'a^ gent. De Troie, qu'il reconstruit avec tant de facilité, travail si ardu pour les modernes, il arrive à Constantinople où il voit de grandes merveilles» et de plus grandes lui sont racontées, par
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ple^ les deux immenses citernes sur lesquelles sont suspen- Sainte-Sophie et rHippodrome^ que soutiennent seulement
Iques rangées de pilastres.
HarlaiS; ambassadeur de France^ lui facilite rentrée du sérail, |b il baise la main de l'empereur; mais^ipréoccupé des mœurs tt des cours européennes, il ne comprend rien à celle-là. Dans tontes les maisons, il voit faire usage d'une boisson noire qu'on -appelle café/et qu'il compare, pour les effets, au népenthe avec lequel Hélène calmait les ennuis desTroyens assiégés. En Egypte, il voyage la Bible et le légendaire à la main, recueille partout de pieuses traditions, mais avec plus d'abondance lorsqu'il est entré* ilans la Palestine; ces récits, bien que grossiers, ont du charme à cause delà bonne foi et de la simplicité de l'auteur. Après qu'il èat joui du bonheur de se prosterner sur le tombeau du Christ , et de recevoir la communion sur celui de sainte Catherine , il se fbiigea davantage dans la piété et bannit tout ce qu'il conservait de mondain, S'étant dirigé vers Babylone avec la caravane, il entend parler de la beauté merveilleuse, de la rare intelligence, de rincomparable vertu de la fille du plus riche habitant de Bagdad, et, d'après cette renommée, il en devient amoureux ; il ne WDge alors qu'à hâter son arrivée, l'obtient en mariage, et conduit «iRome la belle Maani Joréida.
Jacques Morelli, bibliographe distingué, a publié (en petit nombre d'exemplaires) une dissertation sur Quelques voyageurs érudits de Venise peu connus (Venise, i803), qui sont PaulTrevisano, ieanBembo, Pellegrin Brociirdi, Ambroise Bembo, Jean-Antoine Soderino, et, moins estimés, Barthélémy Dandolo, Bonaiuto Albani, Théodore Gradenigo, Nicolas Brancaleone, Antoine Priuli, Charles Maggi, Cechino Martinello. Chose étonnante ! les muses italiennes, graves ou légères, ne tirèrent aucune étincelle de tant de prodiges, qui devaient exciter l'imagination et la verve poétique. Quelques poèmes sur ces faits glorieux suivent les traces des œuvres antiques, et les allusions qu'on y trouve sont loin d'atteindre lès modèles, pas même chez le Tasse et l'Alioste.
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