‹ Histoire des Italiens (volume 2)Chapitre 59 sur 169 · CARACTÈRE GÉNÉRAL DES ITAUENS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE GÉNÉRAL DES ITAUENS

OÙ le mercier ou le cardeur de laine peut devenir gonfalonier et doge, chacun sent le besoin d'avoir une bonne éducation; U où deux et parfois six mille citoyens sont appelés chaque année à remplir des magistratures, ou bien à figurer dans les assemblées comme représentants du peuple, quels efforts ne doit-on pas faire pour mériter l*festîme de tous ! Là où tout fonctionnaire est soumis au contrôla à Texplration de son mandat, quel soin ne doit-on pas mettra à contenter le plus grand nombre ! L'État n'étant point le privilège d'une classe, on s'occupe des institutions utiles au peuple ; les hospices et les écoles se multiplient, • de somptueux édifices s'élèvent , et l*on voit , ce qui est un caractère particulier de la démocratie, des manières polies chef tous les habitants. Si , au delà des Alpes ^ le palais et la cathédrale, dont les masses se dressent au-dessus d'informes demeures , indiquent les largesses et le décret d'un roi parmi uo peuple nul , en Italie, les rues alignées, les promenades, les maisons construites sur plan , expriment le génie général et le coacours de la nation entière, dont Tactivité se manifeste non-sealement dans les capitales, mais encore dans les petites villes, à ht campagne, et même au milieu des vallées isolées.

Qui restait exclu des jouissances auxquelles conviaient li nature , l'art , la pensée , l'activité commune ? Combien il esl doux pour rhomme de jouer un rôle dans les destinées de son pays, de n'obéir qu'à des lois qu'il a lui-même discutées et sanctionnées, de ne supporter que des charges volontairement acceptées, de ne reconnaître que les autorités choisies par lui, en un mot, de sortir du cercle étroit de la vie individuelle et domestique pour vivre et sentir en commun, donner et recevoir dés impulsions pour des actes honorables! Au milieu des passions politiques, Fàme peut se dépraver, mais non s'avilir autant que dans les calculs ignobles du courtisan^ du solliciteur, du financier.

Ceux qui se figurent que l'imprimerie et l'émancipation de la pensée sont la source unique de l'immoralité ont pu voir par notre récit combien le vice qui accompagne l'ignorance et la barbarie dégradait les hommes; néanmoins la foi et la charité couvrent ce spectacle misérable, beaucoup de laideurs disparaissent quand on les contemple de haut, et les qualités qui distinguent lltalien se dégagent du milieu des erreurs et des défauts d'une jeunesse toute d^expérience. Comme il n'est pas sous l'empire de besoins urgents^ et ne lutte point conti'e nû

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sol et un ciel ingrats, il peut se livrer au loisir, et, pendant ces moments de repos^ jouir au moins des beautés de la nature^ réfléchir sur lui-même et les autres^ et se persuader ainsi de sa propre dignité; puis, comme il passe tour à tour des affaires publiques aux affaires privées, il acquiert de la pratique et de Télévation, raffine son intelligence, introduit dans ses manières et sa pensée cette politesse qui est l'expression du respect que se doivent tous les membres de la grande famille.

Dans les républiques^ chacun sent sa propre importance, et enregistre ses douleurs, qui, additionnées^ paraissent plus grandes; dans les monarchies, au contraire^ on ne compte que les souffrances des grands^ plus oruyantes^ mais rares , et qui inspirent moins de compassion. Dans les premières, des passions privées se mêlent aux révolutions publiques ; dans les secondes^ chacun souffre en silence ses maux^ comme un effet de mauvalses institutions contre lesquelles il est inutile de lutter ; les vexations^ les emprisonnements, les actes arbitraires^ sont la cause de douleurs quotidiennes, mais lâchement supportée^, San» profit, et dédaignées par l'histoire. La monarchie conduit à cet état que les prudents appellent ordre, les serviles prospérité, les hommes généreux marasme.

Ce sentiment vivace de Tindividualité^ s'il contribuait au perfectionnement de chacun, nuisait à l'État, parce que les hommeg ne se rapprochaient les uns des autres que par contrainte. Le besoin réciproque, à défaut de tout pouvoir dirigeant et tutélalre, avait réuni spontanément les hommes, et les familles ou des corporations procuraient cette sécurité dont TÊtat n'avait aucun souci. Ce besoin diminué, les liens domestiques se relâchent; les citoyens aiment la patrie, mais pour eux-mêmes, et n'ont d'affection pour son gouvernement qu'autant qu'ils y participent; en conséquence, on ne tolère rien de déterminé, de durable, d'obligatoire.

L'homme, avec la conscience de ses droits, s'arme facilement contre les obstacles; au lieu de courber la tête devant eux, il saisit avec violence ce qu'on lui refuse, et veut participer au gouvernement, soit par force, soit d'une manière constitutionnelle. De ce point à Vanarchie^ le passage est facile, et Tanarchie engendre inévitablement la tyrannie.

t7n peuple est inexpérimenté, entraîné par des passions indisciplinées, affaibli par une foule d'éléments délétères^ et des obstacles nonlbreux Veikipèchent de progresser dans les voies

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de la civilisation; dans ces conditions^ peut- on lui faire un crime de n^avoir pas su constituer de bonnes républiques et les conserver? Tenant de leur origine une politique féodale, jalouses d'exercer le droit de la guerre privée et de faire prédominer te petit nombre sur les multitudes, les républiques s'agi*andissaient par voie de conquêtes à la manière germanique, plutôt qu'elles ne savaient augmenter le nombre de leurs citoyens, ainsi que Rome Tavait pratiqué ; bien plus, comme l'épuisement ou l'expulsion des familles privilégiées opérait chaque jour des vides dans les rangs de ces mêmes citoyens, l'autorité se concentrait dans les mains de quelques-uns, et dès lors moins d'individus s'intéressaient à la conservation de TÉtat. Pise, Pistoie,Trévise, la Lunigiane, etc., étaient opprimées par une république autant qu'elles auraient pu l'être par un petit prince; or, comme la métropole, afin de prévenir toute révolte, s'efforçait de les affaiblir et les soumettait à une surveillance rigoureuse, on négligeait, pour la conservation intérieure, la force nécessaire à U défense extérieure; la faiblesse empêchait d'agir avec énergie, et les résolutions étaient prises par nécessité plutôt que par réflexion.

D'ailleurs, beaucoup d'entre elles, intérieurement, ne conservaient de république que le nom; sans parler de la solide oligarchie des patriciens de Venise , Bologne obéissait aux Bentivoglio, Lucques aux Petrucci, Pérouse aux Oddi et aux Baglioni, Sienne tantôt à l'un, tantôt à l'autre de ses Monts, Florence aux Pitti ou aux Médicis, Gênes toujours à différents chefs. Bien plus, la société des citoyens se fractionnait en petites corporations et maîtrises, dont chacune avait des privilèges et une sorte de souveraineté; si Pise était subjuguée par Florence, ou Padoue par Venise, les maîtrises de la laine et de la soie des cités vaincues se trouvaient sacrifiées à l'intérêt et à la jalousie de celles des villes victorieuses. Ainsi désunies, avec des intérêts contraires, comment auraient-elles pu faire l'éducation de la conscience publique , et former le lien le plus fort d'un État, la confiance de chacun dans la constitution nationale?

Au sein de l'égalité, on se fait des privilèges de la société une opinion plus haute que de ceux des hommes; aussi prodiguet-on au pouvoir dirigeant des droits dangereux même pour U liberté de chacun. En effet, les communes n'hésitaient pas à concéder un pouvoir absolu à quelque magistrat : la multitude, au milieu des fréquentes révolutions, prenait un plébéien pour

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chef; mais celui-ci ne tardait pas à succomber sous le poids de son inexpérience^ et faisait place à quelque seigneur qui, connaissant les hommes et les temps^ fort de sa clientèle et de son habileté dans les armes, et secondé par la ruse ou de puissants moyens d'action, se maintenait du moins jusqu'à une nouvelle révolution.

Lorsque le commerce se fut étendu, l'argent représenta une nouvelle puissance, comme les fiefs autrefois. A l'apparition des mercenaires au courage vénal, beaucoup d'hommes généreux renoncèrent à la carrière des armes pour se consacrer à la politique; devenus très-habiles dans cette science, ils regardèrent comme insensé de remettre au hasard des batailles ce qu'on pouvait obtenir par une prudence sagace. Si, dans les voies de la politique, les républiques luttèrent avec les princes de déloyauté, de ruses, d'assassinats, d'empoisonnements, il faut l'attribuer à la nécessité des choses. Les armées et l'argent prévalurent donc, les plus beaux domaines devinrent la proie de quelque condottiere fortuné ou d'une cité commerçante, et Ton vit se former des principautés qui embrassèrent les populations, non parce qu'elles étaient de telle ou telle race, mais parce qu'elles habitaient un certain territoire. Ces princes dominaient au nom du peuple ou par commission impériale, deux formes de despotisme ; du reste, comme la tumultueuse liberté des communes avait anéanti les privilèges féodaux, ils ne trouvaient aucune barrière pour leur faire obstacle.

Les nobles, de la race des conquérants, perdaient leur importance à mesure que les communes grandissaient. Les croisades interrompues, le héros égalé au vilain par le fusil, les armes devenues vénales, la cavalerie, dans laquelle ces nobles avaient abrité leur courage et leurs prétentions, perdit tout son prestige; encore arrogants pour ne pas s'avouer vaincus, mais incapables de se substituer aux vainqueurs, ils ont recours aux conjurations et aux perfidies, dont l'issue contraire offre au seigneur un prétexte de les appauvrir, et qui, en manifestant leurs faiblesses, les rend même méprisables.

La liberté en souffre sans doute ; mais c'est à travers ces désastres qu'on arrive à ce qui forme le véritable progrès, l'égalité. La littérature, ressuscitée, crée le droit de l'intelligence à côté de celui du sang; la classe laborieuse prétend à tous les avantages dont jouissent les propriétaires, et le nom de sujet établit un niveau commun; la découverte de l'imprimerie apporte la

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garantie que la pensée ne saurait être brûlée avec unUvre;cdle du nouveau monde renverse les barrières qui renfermaient la pensée dans les limites de l'ancien, et démontre qu'elle noos rend supérieurs aux sauvages. Un pareil mouvement attestait ce dogme du progrès^ que des institutions, source de salut et de grandeur pour un âge précédent, peuvent devenir inutiles et même nuisibles à une autre époque. Puissent ne pas Toublierks panégyristes comme les détracteurs du moyen âge !

Au quinzième siècle, tout est donc changé en Italie. Les étrtttgers dominaient sur toutes les contrées, et maintenant c'est à peine s'ils occup'ent la Sicile ; les nobles seuls apparaissaient, et maintenant le peuple joue un rôle; le château prévalait, et maintenant c'est la cité. L'égalité a cessé d'être une concession et une faveur. Le souffle de l'indépendance, d'abofd assez vivace pour ne pas souffrir qu'un homme fftt soumis à un homme, une viBe à une ville, laisse mainlenanl prédominer un petit nombre d'individus; ^aspiration libérale, qui ne voulait pas môme supporter un frein protecteur, succombe maintenant sous des tyrannies effrétiécs.

On s'était imaginé que les princes ^pourraient mieux défendre les personnes, les cités, l'industrie, toutes choses dont le peuple est plus avide que d'urte législature indépendante, tie l'éligÛilité, du vote universel; mais ces princes de petits États et de grande ambition, sentant leur pouvoir prédire, trouvant des ennemis au dehors et au dedans, s'engageaient dans des maniges honteux, dans dees guerres sourdement menées , publiquement démenties, inspirées par des jalousies, par de misérables susceptibilités, par l'égoïsme, guerres, en un mot, où r<m recon* rait aux embûches plus qu'à la force ouveNe; ils se jetaient enCn dans cette politique dont l'Italie fut la victime et qui la déshonora.

L'histoire du quinzième siècle est une succession de bonlevo^ sements quotidiens, de complots, de meurtres, de supplices et d'empoisonnements; en temps de paix comme sur les champs de bataille, la foi publique était méconnue, et, pour un bon prince, on voyait une foule de chefe pervers, oppresseurs des popalttion^ qui les avaient appelés pour les protéger; partout desgae^ res suscitées par l^ambltion personnelle, alimentées par l*or et le sang de la nation qui ne les avait point décrétées, et donl le poids retombait sur elle. On ne voit pas, comme ehex les autres peih pies, apparaître une force ou une pers<xme qui domine, ni

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même une idée^ comme étaient autrefois PËglise et Tempire^ comme fut dans certains pays l'unité nationale ou le roi.

La chute et Télévation d'un prince constituent l*hîstoîre apparente de cette période. Les intérêts généraux et grandioses font place à des faits partiels^ aux vicissitudes de familles, aux riva* lités intestines; mais pas un pontife^ un empereur^ un petit seigneur, qui soit vraiment digne de fixer l'attention et mérite les sympathies. Les factions avaient produit tour & tour une série d'hommes pour dominer ou jeter l'épouvante, comme Ezzelin, lîgticcloue, Caslruccio, le roi Robert, Cane et Mastin de la Scala, Bertrand du Poyet, Azzone et Jeân-Galéas Visconti, le roi Ladisht, François Sforza; mais ni la liberté, ni l'Église, ni la force militaire, ne purent opérer cette réorganisation qui est la t&che la plus insigne après une révolution.

Malgré ces lacunes, nous trouvons dlllustres personnages dans tous les partis, des soldats braves et des capitaines admirés même au loin; les batailles ne sont pas meurtrières comme au siècle précédent; aucune ville, sauf Plaisance, n^a été tout à fait ruinée par la guerre ; les lettres jouissent d'une faveur singulière, et le commerce déploie une telle activité que le ôapital productif de l'Italie égale celui du monde entier. Les œuvres des âges les plus somptueux surpasseront difficilement les trois monuments de Pise, les cathédrales de Sienne, d'Orviéto, d'Assise, de Padoue, de Milan, la chartreuse de Pavîe, la chapelle Coleonl à Bergame, les portes du baptistère de Florence, les bas-reliefs dé Dotiatello, les peintures de flrère Angélique.

La Lombardie entreprit dos travaux grandioses poui^ faire prospérer l'agriculture; la Toscane, dans ses immenses domaines, . ressemblait à un jardin. Des milliers de villages couvraient ta campagne romaine, comme l'attestent les guerres entre les Orsinietles Golonna; Ostie, malgré sa décadence, avait encore une population nombreuse , et la maremme siennôise fourmillait d'habitants. Il y avait surabondance de grains, qu'on échangeait avec les autres produits, non pas seulement contre des objets futiles et de luxe, mais contre des matières premières qui allmcntaieiit les fabriques. Le paysan, sorti de Tétât de servage, participait aux fiuits de la terre avec une espèce de copropriété telle qu'il serait difficile au socialiste positif d*en imaginer une meilleure. Exempt de corvées, il n'avait rien à redouter du fisc, parce qu'il le payait en nature; les conditions restaient les mômes pendant un grand nombre de générations.

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