CHAPITRE CXXVU
APERÇU GÉNÉBAL.— SAYONABOLA.
Ni idolâtre da passée ni ébloui par le présent , et plein de oon* flaoee dans l'avenir^ nous avons suivi avec attention et sincérité^ spécialement en Italie, révolution de ce fait complexe qu'on appelle civilisation, et nous avons vu^ à la dissolution de l'empire romain^ commencer le fractionnement de la souveraineté , m point de la restreindre à des villages et même à des chà* teaux. Gharlemagne tenta de les agglomérer au moyen de l'Église et du système bénéficiaire^ devenu plus tard féodal ; la rénovation de l'empire d'Occident replaça le représentant et Téla des Romains au-dessus des barons conquérants et des rois étrangers^ non plus avec une puissance^ à la manière des anciens Angustes^ mais avec un patronat.
Dans la hiérarchie de cette société universelle qu'on appelait la chrétienté, Fempereur seul possédait la délégation sociale; les rois et les princes se reconnaissaient comme des délégués de l'empire, jusqu'au jour où Philippe le Bel de France, dans Fintention de contrarier l'Église, prétendit régner par la grâce de Dieu. Les barons, investis du sol et de la souveraineté territoriale, prêtaient hommage au chef des seigneurs, mais agissaient d'ailleurs avec une pleine indépendance; les évéques et les villes les
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imitèrent, soit dans le but de garantir leurs anciennes coutumes, soit pour jouir des franchises municipales.
Ce système se développa dans le courà des siècles, très-nud connus malgré de nombreuses études, soit par les mensonges des écrivains qui regrettent un passé irrévocable, ou veulent se faire de ces époques] une arme pour attaquer le présent; soit par la frivolité des manouvriers de la littérature, qui, drapés orgueilleusement dans leurs préjugés, donnent des anecdotes et des épigrammes pour des jugements; soit par la difficulté réeDe de connaître, au milieu de la régularité impersonnelle des sociétés modernes, ces temps d'entière indépendance individuelle, alors que tenaient lieu de lois les coutumes locales, rhonunage, la promesse, et que chacun , classé hiérarchiquement, n'obéissait qu'à son supérieur immédiat , et selon des conventions stipulées.
La liberté, néanmoins, n'était pas un droit , mais un privilège, et manquait de représentants et d'un protecteur universel. Chaque terre avait un seigneur direct et un seigneur utile : mais il n'existait pas de sujets dans le sens moderne, c'est-à-dire des individus soumis à des lois, à une administration, à une justice communes; chaque fief, chaque commune, chaque classe, chaque corporation se gouvernait par des statuts particuliers. Les princes et les communes cherchèrent à se fortifier en subjuguant les vœsins désunis et rivaux; de là ces petites guerres que l'on déplore comme fratricides, et qui n'étaient que des efforts vers une pacification sociale mieux organisée. Loin d'être repoussé, l'empereur était vénéré comme le représentant de la justice ; on se croyait libre dès qu'on dépendait de lui, et ville impériale, privilège impérial, exprimait la liberté (1).
Le pape, vénéré presque comme les anciens Césars, bien qu'il ne fût pas divinisé comme eux, était l'unique pouvoir central, et, par son origine, s'éfevait àu-4essus de tous; armé seulement des deux clefs , il opposait au gouvernement militaire les règles éternelles du juste et du vrai. Autour de lui se groupaient
(1) Les membres de la Ugiie lombarde, en 1177, disaient à Ferrare an paye Alexandre III : iVcw gratatitcs imperatorU pacem recipimus, saipo lialite hottffft; et cjîts gratiam^ Ubertnte nottra intégra Aiatiente, prteoptamus, Quod ei d€ a#iiquitate iiebet Jtaiia, libenter ex4o/vimus, et vetere^iUi justifias non ncgamus; libtrtaiem autem noslram, quant a patribus nostris, avis, proavis hereditario jute contraxinuts , nequaquam relinquemtu , quant antittere nisi cum 't'itu timemus* (ROUUALDI SALBHifITÂifi Clironicon^ Rer. It. Script., t. IV.)
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les ecclésiastiques de toute la chrétienté , forts par leur droit spécial, par les privilèges de leur juridiction, par leur union avec Rome et leurs rapports entre eux ; or, comme on trouvait dans TËglise justice, paix, consolation, savoir, elle exerçait une grande influence sur l'opinion et même sur les gouvernements, et les questions qu'elle agitait étaient seules d'intérêt général. En effet, de même qu'en un jour de révolution chacun prend les armes, et que Thomme qui a la confiance du peuple et compte sur lui-même se substitue au pouvoir déchu , ainsi l'autorité ecclésiastique avait remplacé la puissance séculière tombée ; mais elle conserva les formes habituelles, adoptant même les préjugés barbares pour mieux les modifier.
Si l'on examine cette hiérarchie, on voit que les princes peuvent tomber dans la tyrannie , mais non dominer d'une manière absolue, puisqu'ils n'avaient pas d'armées permanentes et se trouvaient entourés de nobles et d'ecclésiastiques, avec des droits protégés par le temps et Punion. Ici des vassaux semblables à de petits rois, tandis que les autres seigneurs s'efforcent de les contraindre à fournir des hommes, même pour la guerre extérieure, puis à soumettre leur justice locale à leur appel; là de simples nobles, signalés par des charges et des dignités, quelquefois héréditaires, ou qui possédaient des fiefs soumis exclusivement à la juridiction du prince. Les bourgeois étaient libres de leur personne, c'est-à-dire tenus seulement aux obligations qu'ils avaient contractées expressément ou tacitement ; presque partout ils pouvaient acquérir des terres nobles, sans pour cela faire partie de la noblesse.
A rétablissement des communes, les paysans mêmes avaient recouvré la liberté, bien qu'ils restassent soumis à quelques corvées ou à certains services, comme de fournir des chevaux pour les courriers, des chariots pour la guerre, et de concourir aux réparations des routes. Us n'étaient serfs de la glèbe ou taiUables, attachés au fonds et vendus avec lui, que là où l'on avait empêché les communes de se développer, comme dans le duché de Savoie; sur ce territoire noême, ils devenaient libres s'ils habitaient un an et un jour une commune libre.
Bans nos communes, à la différence de celles de Fantiquité, la civilisation provenait, non de la terre, mais de l'industrie, qui fut la source de l'indépendance des cit^, tandis que la campagne (il eùfaado] restait encore féodale. La liberté du moyen âge dif-
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ferait donc de celle des anciens, et de la liberté comme nous l'entendons aujourd'hui : alors elle consistait à pr^dre une part immédiate au gouvernement; aujourd'hui^ à Timitation des Anglais^ nous la voyons là où les droits individuels sont protégés contre l'intervention du gouvernement.
Existence désordonnée et orageuse sans doute : mais la vie est> elle autre chose ? On ne put concilier la liberté de Findividu avec celle du gouvernement ; mais n'est»ce pas là le problème que notre génération s'eflbrce encore de résoudre? Ge gouvernement^ tempéré par trois puissances indépendantes ^ clergé^ noblesse et villes, n'était pas sorti de théories abstraites ou d'inductions rigoureuses, mais de l'histoire; les deux premières se fortifiaient en s'aUiant avec leurs analogues d'autres pays, au moins par esprit de corps, tandis que les villes cherchaient leur force dans risolement.
Afin de concentrer les pouvoirs dans un chef seul ou collectif ^ il fallait écarter ces éléments étrangers, interposés entre le prince et les sujets; telle fut la tâche du seizième siècle, appdé le siècle de la r^aissance, parce que les innovations, lentes m* paravant, arrivèrent en foule l'une à la suite de l'autre. L'atteo* tion se fixa sur tous les points; les raffinements des lettres et des arts se firent sentir dans la manière de vivre; l'examen delà discipline littéraire s'étendit sur la discipline ecclésiastique^ et le raisonnement ne s'arrêta pas môme devant la foi. Le monde, comme un jeune homme émancipé, ne parut goûter que les joies de l'activité, a 0 siècle fortuné ! s'écriait Ulric Hutten, les études fleurissent, les intelligences se réveillent; c'est un bonheur de vi* vre !» Cette hardiesse d'esprit, cette plénitude de vie, se manifestèrent môme à travers les dures souffrances qui pèserait spécialement sur l'Italie.
Dans l'examen des améliorations, nous avons trop vu ooe b justice était la partie la plus mal administrée des petits Etats. Chaque nation parvient à un degré social où la punition du délit est une vengeance privée, sans que Tautorité publique inte^ vienne; dans quelques-unes, elle est attribuée à la Divinité, comme pour consacra les conquêtes de l'ordre sur la licence. Plus tard, non pas des législateurs portant la toge, mais de grossiers praticiens soumettent cette vengeance à quelques règles; par des trêves de Dieu et des paix publiques, on défend d'user de violence pendant un temps détemiinét ^ envers certaines personnes, et quiconque les viole reste hors
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la loi, c'est-à-dire exposé encore à la vengeance personnelle.
Dans les fiefs qui constituaient un être moral, la personnalità reparut avec les guerres privées ; puis le droit pénal s'introduisit^ non comme instrument de réparation et de correction, mais pour substituer la vengeance publique à la vengeance privée» Dès lors, si Poffensé pardonnait, ou si les parties se réconciliaient^ les peines étaient allégées et parfois supprimées. On admit la composition, c'est-à-dire la compensation en argent, qui, déterminée par le législateur^ cesse d'être un marché de Thonneur des indi-' vidus et des familles^ humilie le coupable sans le dégrader, et le replace dans la société au lieu de la priver d'un membre utOe.
L'idée de la répression publique fut suscitée par le droit est* nonique et le droit romain. Le premier introduisait parmi les barbares les dogmes généraux et éternels de la justice ; les con^ jurateurs, la publicité, les preuves de Dieu, devinrent des procédures communes; Fasile et le droit de grâce ^ qui ne sont qu'un désordre dans une administration régulière, devenaient alors un remède bienfaisant.
Déjà, dans les constitutions de Frédéric II de Souabe, on pro* clamait que toute juridiction dérive du prince; que la juridiction civile doit être séparée de la criminelle, et qne tous doivent avoir les mêmes lois et les mêmes magistrats ! mais lui-même ne respecta point ses principes, et la pratique ne put s'en généraliser. Bien plus^ comme les empei^eurs n'allaient plus se faire couronner en Italie, on vit cesser les assises et les plaids qui se tenaient en leur présence ou devant leurs délégués, c'est-à-dire l*nnique source générale d'autorité laîqfue législative.
En revanche, les justices locales et personnelles se multipliaient; les communes veillaient à ce que personne ne fût appelé en jugement hors de son territoire ; les prêtres, les nobles, les universités et les arts ne reconnaissaient que leur juridiction spéciale^ et les grands feudataires jouissaient de l'entier et double empire (merum et mixtum imperinm). Mais les princes avaient fini par s'attribuer la justice, et, non contents de l'exercer directement sur les terres de leur dépendance, ils élisaient un vicaire sur la proposition des communes, ou bien introduis saient l'appel. Ce fait, néanmoins, ne constituait pas un nouveau degré de procédure; mais, comme ils étaient forts et hauts sel-^ gneurs de fiefs nombreux, ils acceptaient le recours des offen^ ses quand on leur refusait justice, et prononçaient un nouveau