SAVONAROLA
la liberté, non Fétouffer, avait eu pour successeur son fils atoé IMS Pierre, qui, aussi robuste de corps que faible d'esprit, dierchait à se distinguer par sa dextérité dans le jeu de la balle et ptf son talent dans l'improvisation. Dépourvu d'habileté politique, il semblait oublier l'origine populaire de la puissance de sa maison en s'isolant des citoyens, et, par ses débauches, il excitait de ces inimitiés qui se couvent, mais dont le souvenir ne s'efhce jamais (1).
Cette conduite inspira de l'audace aux mécontents, et Jérôme Savonarola se fit leur organe. Né àFerrare, en 1^2, d*un père de Padoue et d'une mère de Mantoue, nobles l'un et l'autre, ii recherchait, tout jeune encore, la solitude et la campagne, au milieu desquelles il exhalait ses sentiments affectueux, dont les larmes même accompagnaient lexpression; ses premiers vers furent des gémissements sur l'Église (2). Aimant le repos et la liberté, il les chercha dans un couvent de dominicains, où il entra avec le véritable esprit du monachisme, se condanmant aux emplois les plus humbles, et voulant rester convers pour que le soin des écoles ne vint pas le distraire de la prédication, but primitif de l'institut. Cependant , appelé à professer dans Bologne, il se fit remarquer par ses pénitences et son humilité, étudia dans les sources la psurole de Dieu, et parcourait a diverses dtés,
(1) Il est dénigré par tous les historiens; néanmoins une de ses lettres, iniérée dans le premier volume des jÉrchives historiques ^ donne de loi une meilleure opinion. Le roi de Naples lui avait offert les possessions d'un Sanseveriao, comte de Gaîasso ; il lui prodigue les remerciments, mais il ajoute : « Voire « Royale Majesté sait queUe a été l'existence de mes aïeux, qui, civilemeol, oal « vécu du produit de leur commerce et de leurs domaines , sans jamais dwr* (( cher à sortir de la condition privée. Je ne veux pas faire autrement qu'eux... « Pardonnez-moi si je n'accepte pas ce que vous m'ofirez... néanmoiiiSy si voib Cl voulez m'obliger, daignez le faire simplement, et comme vous le jugerez oon- « venable, en vous adressant aux agents de ma banque.
■ Florence, 6 mai Ifttt. •
(2) lo vidi a Borna eotrar quella supeita
Gbe va ira' fiori e Perba Stcuramente; mi restrinsi alquanlo Ove io conduco la mia vita in pianto»
Poi ^ Mira (disse), flglio, crudeliade; E qui scoperse da far pianger sasai...
E lacerato in mille parti il petto Fuor deU* umil s«ao primo sanio aspetto.
(i>e ntfiM JSedMc, écrit en U7S.)
SAYONAEOLÂ. 497
discourant pour le salut des âmes, prêchant^ exhortant, confessant^ lisant et conseillant (1). »
En Lombardie, à la vue de ces hautes montagnes courcmnées de glace, établies par Dieu comme les gardiennes de son pays de prédilection, et des collines qui se baignaient dans les lacs limpides, il suspendait sa pédestre pérégrination, s'asseyait sous un arbre pour observer^ et cherchait dans sa mémoire quelque Tenet de psaume qui exprimât le sentiment dont son cœur était rempli. Préchant à Brescia sur TApocalypse, il commença à mêler à ses sermons des idées politiques , d'autant mieux accueillies qu'on souffrait davantage.
Uordre de Saint- Dominique, malgré quelques moments de tiédeur, avait continué de produire de zélés prédicateurs; ceux de Fiesole^ réformés par saint Antoine , s'étaient transportés à Florence, où Michelozzo, aux frais deCosme de Médicis, les installa dans le couvent de Saint-Marc, enrichi bientôt d'une magnifique bibliothèque et des peintures de frère Angélique. £u 1488, frère Jérôme y fut appelé conune prieur. Inexorable contre les péchés, doux envers les pécheurs, il exprinmit le calme intérieur de son Àme par son naturel paisible et tranquille. S'étant condamné à la pauvreté la plus rigoureuse, il abandonna même ce qu'il aimait le plus, quelques livres et des images. Il portait habituellement à la main un petit crâne dMvoire, pour se rappeler sans cesse le néant des honneurs terrestres. Croyant comme on moine, sagace comme un tribun et ver^é dans la science politique, il associait une dévotion sincère à des idées libérales, voulant tout pour le peuple et par le peuple. D prêchait sous un grand rosier de Damas ; l'auditoire , très-limité d'abord, peutêtre à cause de sa prononciation lombarde (2), s'accrut tellement qu'il dut se transporter dans la cathédrale, et là, sous ces arcades vastes et nues, il fulminait contre l'abomination qui s'était introduite dans le sanctuaire, contre les manèges ténébreux de la politique et les profanations des artistes.
(1) Lettre du 25 janvier 1490 , parmi ceUes qui ont été publiées par le père Mirebesi. U existe beaucoup de livres sacrés annotés par lui , et il cite continneUement la Bible.
(2) « L'expérience a prouvé combien j'étais par nature peu propre à la prédi- « cation; ayant rempU , par ordre de mes supérieurs, cette tâche pendant dix « ans, j'étais, non-seulement à mon avis, mais de l'opinion de tous les auditeurs» « réputé très-incapable ; car je n'avais point de voix , aucun charme dans la < prononciation, nuUe façon de bien dire, de teUe sorte qu'il m'était impossible « déplaire à mes auditeurs. » (JDe veritate prophettea, diap. v.)
*M SATOKAROLA.
Savonarola^ comme efArayé de lui-même, avait résolu de se modérer : a Dieu m'est témoin, disait-il, que tout le jour de sa- <i medi et pendant la nuit entière^ je veillai^ et ne pus jamais « m'oceuper d'autre chose. Et le matin j'entendis une voix me n dire : Sot/ ne wdi-iupas que la volonté de Dieu est que tu préa ehes de cette manière? Dejis cette matinée^jefisdoncunser- « mon grandement épouvantable. » Ce n'était pas sans motif; car il voyait les fidèles ne plus écouter les prélats, les parents donner à leurs enfants l'éducation la plus détestable^ les princes opprimer les peuples et attiser leurs discordes, les citoyens et les marchands ne songer qu'au lucre^ les femmes aux futilités, les paysans au voi^ les soldats aux blasphèmes et à toutes sortes de méfaits (1). Parmi les séculiers^ beaucoup de personnes dlntelligenoe^ de noblesse, de savoir humain^ ignoraient les vérités de la foi^ ou prenaient en dégoût la simplicité du catéchisme et l'opprobre du Calvaire; des artistes remarquables avaient perdn la foi; et raillaient quiconque la conservait encore; les écoles n'offraient qu'une nourriture empoisonnée; les professeurs, expliquant les auteurs les plus dangereux et réservant toute leur admiration pour les vertus païennes, habituaient à la lubricité, avant que les universités ne s'égarassent dans une logique audacieuse et les subtilités aristotéUques^ substituées au bon sens et à l'Évanglie.
Les prélats, loin de corriger leur troupeau, le pervertissaient par leur exemple ; les prêtres dissipaient les biens de l'Église, et les prédicateurs faisaient entendre d'étranges paroles. « Cette « brebis égarée, cette femme tombée dans le péché, vient ; te a Christ l'a perdue; le bon prêtre la trouve et doit la rendre a au Christ ; mais le pervers la caresse, l'excuse et lui dit : c Je sais bien qu'on ne peut pas vivre toujours chastement , et (T se garder du péché. Peu h peu il l'attire à lui, et l'éloigné plos a que jamais du Christ. — Frère, ne touche pas cette corde. — et Je ne nomme personne, mais il faut dire la vérité. Le mauvais « prêtre la flotte, l'entraîne dç telle sorte que la pauvre brebis a perd la tête; au lieu de la rendre au Christ» il la garde pour (( lui. Si vous saviez tout ce que je sais ! choses dégoûtantes, c choses horribles, et vous en frémiriez ; je ne puis retenir mes a larmes, en songeant que les mauvais bergers se sont offerts g pour conduire la brebis dans la gueule du loup. Il ne sert d«
(1) PrédicttioDi uir VJrehê de Nûé, l'aTent, UOt.
SATONAROLA. 409
f rien que des prôtres et des moines aillent se promener chaque ff jour sur les places et faire des visites aux commères; mais c qu'ils étudient la Bible. On a vu des femmes habillées en « ckrcs. Après avoir passé des nuits dans le vice, que voulezc vous (Ure de la messe 1 [i]^
Le frère ému priait instamment le Seigneur « de lui faire con*naître sa voie»^ et cette voie^ croyait-il^ c'était de réformer les monirs du clergé et par elles, le peuple. Il introduisit dans son eouvent^ avec exclusion de toute superfluité et défense de posséder^ une règle plus sévère^ de plus grands exercices de piété et d'études^ confirmant toujours les préceptes par son exemple. 11 eut la consolation de recevoir dans son ordre des personnes notables : six Arères Btrozzi^ cinq Bettini et quelques Médicis; Pandolphe Ruccellal, longtemps oocupé des affaires publiques; un Vespuoci et un Sacromoro, revêtus de dignités ecclésiasti^ ques ; Zanobio Acciaïuoli , homme de lettres et bientôt bibliothécaire de Léon X; le professeur de médecine Pierre-Paul d'Urbin^ llsraélite Blémet , maître d'hébreu de Pic de la MirandolSj lequel aurait pris l'habit dominicain s'il n'eût pas été enlevé par une mort précoce. Tous les moines camaldules lui offrirent môme de renoncer à leur règle pour celle de Saint- Dominique; mais il les engagea à persévérer dans leur constitution.
n blâmait les prédicateurs frivoles qui, s'appuyant sur Aristote, VirgOe ou pareilles autorités, font un gftohis des futilités des philosophes et des paroles de la sainte Écriture, lequel ils vendent du haut des chaires , en négligeant les choses de Dieu et de la foi (3). Il répétait qu'on ne devait pas employer les sciences pour démontrer la foi , mais prendre la foi en simplicité ; perdre son temps en entretiens et bagatelles, mais étudier la Bible et les Pères. En effet, Savonarola choisit un texte, puis s'y abandonne comnie d'inspiration, plus abondant que méthodique, sans souci pour la distribution de la phrase ou de la pensée, et ne brillant que par la connaissance des auteurs sacrés; de préférence aux arides distinctions soolastiques, aux citation^, aux arguments en forme, il s'appuie sur des preuves d'ordre surnaturel, et l'allégorie lui est très-familière. Étranger
(1) Semion prononcé devant un grand nombre de prêtres à Saint-Marc , le 16 lévrier 1498.
(2) Pour le quatrième dimanche du carême*
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à Tart d'écrire^ il ne sait qu'émouvoir et maîtriser sonauditoiie; il disait : a Je ne songe à aucun artifice de rhétorique, à aocoii <K ornement, et je me sers de mots simples et vulgaires. Je ne « m'occupe, Dieu le sait, ni de la manière dont je parie, ni du a geste ou de l'action oratoire : il me suffit d'avoir l'œil sur les a pensées. Pour tout le reste, je me laisse conduire fiicilement a où m'entraînent l'inspiration et la chaleur de l'esprit (1). •
£t c'est toujours au nom de la Bible qu'il loue ou menace, exalte ou foudroie. De l'apologie personnelle, il passe aux élans d'amour divin; de la réforme des mœurs, à celle de l'Église. Il croit que, dans le sens mystique, les livres sacrés s'appliquent non-seulement aux faits généraux de l'histoire, mais encore aux faits particuliers de chaque temps, toutes les fois que la grftce aide à combiner les textes. Cette persuasion Pentratne dans des subtilités et des interprétations forcées, dans des comparaisons et des allégories étranges, comme lorsqu'il met les sept jouis de la création en parallèle avec la révolution de Florence.
Mais son éloquence jaillissait souvent du cœur^ accompagnée de larmes et de ces élans des âmes fortes dans des complexioos délicates. Une fois les spectateurs restaient insensibles et ne faisaient pas entendre les sanglots ordinaires; il s'arrête et s'écrie en se tournant vers l'autel : a Je n'en puis plus , les forces me a manquent. Ne sommeille plus, 6 Seigneur, sur cette croix; a exauce nos prières, et respice in Jaeiem Chrisii tut. 0 Vierge a glorieuse, ô saints... priez pour nous le Seigneur qu'il ne tarde (( plus à nous exaucer. Ne vois-tu pas, 6 Seigneur, que ces c hommes pervers nous raillent , nous bafouent et ne nous lais- « sent pas faire le bien de tes serviteurs? Chacun nous tourne en a dérision, et nous sonmies devenu l'opprobre du monde. Noos a avons prié ; combien de larmes n'avons-nous pas répandues, a combien de fois notre bouche n'a-t-elle pas soujùré ! Où est ta ce providence, ta bonté, ta fidélité?... Hélas! ne tarde point, 6 « Seigneur, afin que ton peuple infidèle et triste, ne dise pas : <( Ubi est Deus eorumP... Tu vois que les méchants deviennent « pires chaque jour et semblent désormais incorrigibles ; étends « donc ta main et fais sentir ta puissance. Je n'en puis plus, je « ne sais plus que dire, il ne me reste qu'à pleurer. Je ne dis « pas, 6 Seigneur, que tu nous exauces pour nos mérites, mais à a cause de ta bonté , par amour de ton Fils... Aie compassion de
(1) Df veritate propitetiea, chap. y.
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a tes brebis. Ne les vois*tu pas ici affligées, persécutées? Ne les c aimes-tu pas, 6 mon Seigneur? N'es-tu pas venu t'incarner . « pour elles? N'as-iu pas été crucifié et mis à mort pour elles ? « Si je ne puis rien en cela... frappe-moi^ 6 Seigneur^ et 6te-moi «la vie. Qu'ont fait tes brebis? elles n'ont rien fait; je suis le « pécheur. Mais^ Seigneur^ n'aie pas égard à mes péchés^ et ne « considère que ta douceur^ ton cœur^ tes entrailles, et faisc nous éprouver toute ta miséricorde. j>
Le gouvernement des Médicis^ matériel ^ égoïste, étranger aux conceptions généreuses^ donnait grandement prise aux attaques de Jérôme. Le vulgaire, regardant Laurent comme Tusurpateur des biens les plus précieux de Florence, racontait que Savonarola, appelé à son lit de mort^ lui avait demandé d'abord s'il se confiait en la miséricorde de Dieu, puis s'il était iisposé à restituer les biens acquis illégitimement (ce à quoi , après quelque hésitation^ le moribond avait consenti); enfin, s'il rétablirait la liberté et le gouvernement populaire, mais que^ sur le refus de Laurent, le moine s'était retiré sans le bénir (^).
La dépravation de la cour romaine fournissait encore plus ample matière aux censures de Jérôme. Après la mort d'Innocent ni^ qui s'était trop immiscé dans les intrigues politiques et avait suscité des rivalités et des guerres, Âscagne Sforza, de la famille des ducs de Milan , comptait beaucoup de voix dans le conclave ; mais^ comme il ne pouvait l'emporter sur son concurrent Julien de la Rovère^ il les vendit toutes à Rodrigue Lençol, (le Valence en Espagne^ lequel avait pris, de Calixte IQ^ son oncle maternel > le surnom de Borgia, et qui alors se fit appeler Alexandre VL Temps malheureux, puisque ses mœurs iu7s dépravées ne Tempôchèrent pas de monter sur le trône ponti- ** ^^^' fical! Très-habile et d'une rare sagacité, toujours prêt à réaliser avec hardiesse tout ce que l'ambition lui suggérait, il refréna d'une main puissante les barons et les assassins. Mais^ au lieu de songer au bien public , il ne visait qu'à procurer des positions élevées aux cinq enfants qu'il avait eus de Rose Vanozza, et parmi lesquels était Lucrèce, diifamée pour ses passions lubri*
(1) C'est ee <|o'<m lit dans la FU de Savonarola, publiée par Manso (Baluzb, Miseell,, 1. 1, édit. de Lacques). Le Politien, dans VÉp. II du livre iv, décrit ea détail les derniers moments de Laurent sans dire un mot de cela ; bien plus, il le fiut mourir chrétiennement, n n'en est pas question non plus dans les Sou* 9tidrt historiques de Philippe Binuccini, très-hostile aux Médicis.