‹ Histoire des Italiens (volume 2)Chapitre 68 sur 169 · ALEXANDRE VI · texte numérisé non relu

ALEXANDRE VI

a avec Fépée; dans Saint-Pierre et les autres églises, la

a prostituées trôneront^ et les sanctuaires serviront d'étables aux a chevaux et aux porcs ; on y mangera^ on y boira^ et l'on y fera ff toutes sortes d'impuretés... Je couperai^ dit le Seigneur, les «c cornes de Tautel , c'est-à-dire les mitres et les chapeaux; je a couperai la puissance des prélats; ces belles maisons el ces a beaux palais tomberont en ruines; tant de délices > tant de ria chesses seront jetées par terre ; les hommes seront massacrés, « et tout sera bouleversé (1). » L^homme qui prédît des malheurs devine trop souvent (2). Le peuple croyait que la Divinité rinspirait, qu'il éprouvait des extases et prévoyait l'avenir.

La politique^ quelque profane qu'elle devint , ne s'était pis encore détachée de la religion^ et le souvenir du moyen Ageé^t trop frais pour qu'il parût étrange que Pon convertit la chaire en tribune, comme le faisait frère Jérôme. S'il préférait le gouvernement du plus grand nombre, ce n'était point à la maoièif d'un démagogue; car il assurait que le gouvernement roaD»chique est préférable à tous les autres^ parce qu'il ressemble à celui de Dieu^ mais à la condition que le chef sera l'homme le plus digne , accident trop difficile. Les constitutions ne sont bonnes qu'autant qu'elles se trouvent en rapport avec les qualités ou les défauts des peuples; or^ dans l'ItaUe^ dont le peuple a l'intelligence vive et le caractère impétueux, on peut difficile ment établir un gouvernement auquel le plus grand nombre n'est point appelé à participer. Le gouvernement populaire est donc celui qui lui convient le mieux, surtout à Florence, qui se rappelait un passé glorieux.

Siavonarole connaissait le cœur de l'homme, et savait que le premier expédient de la tyrannie est de corrompre les sujets, tandis que toute liberté a la vertu pour fondement nécessaire. Il prêchait donc qu'il fallait commencer la réforme de l'État par celle des mœurs et de l'Église; au contraire de Gosme, qui disait qu'on ne doit pas gouverner avec des patenôtres, il procU*

(1) Sermon xxin.

(2) Beaucoup de pronostics sur les maux qu'entraînerait la desœnle des Finirais circulaient en Italie, notamment ceux de saint François de Paule et du hi» heureux Vincent d'Aquila. Dans le procès de Savonarola, il est parié d^unecs^ taine CamiUe des Ruccellaï, à laquelle on envoyait deboander ce qu'il y anil i faire, et qui donnait des réponses obtenues par révélation; ou y mentîoiuie acore une Bartolomea Gianfigliazzi, « laquelle avait ses dévotions et tes ciprîls comme elle disait ».

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mait que liberté et religion, bon gouvernement et morale^ sont inséparables. Secondé par des partisans austères et désintéressés ^ il s'efforça de réaliser la sainteté évangélique dans les mœurs et les lois de Florence : a Peuple florentin (s'écriaitril)^ tt ta sais le proverbe^ que les adversités viennent à cause des pé« « cbés. Va^ lis. Lorsque le peuple hébreu faisait bien, et qu'il a était l'ami de Dieu, tout lui prospérait; au contraire^ quand « il commettait des méfaits^ Dieu lui envoyait un fléau. Florence, i qu'as-tu fait? De quelles fautes t'es-tu rendue coupable ? Dans « quel état es-tu par rapport à Dieu ? Yeux-tu que je te le dise ? « Hélas! la mesure est pleine et la malice est arrivée au comble. «Florence, attends un grand fléau. Seigneur^ tum*es témoin « que je me suis efforcé^ avec nos frères, de prévenir par mes c prières cette inondation, cette ruine; il n'y a plus rien à ten- « ter. Nous avons prié le Seigneur de convertir au moins ce c fléau en peste. »

Le peuple, exclu des affaires publiques , et sentant en lui* même le besoin de quelque chose de supérieur, aimait l'homme qui dirigeait ses regards vers le ciel^ et lui montrait là, avec Vespénnce, le remède à ses maux. Aussi, des].bourgadesde l'Apennin, accourait-il en foule pour Tentendre, lorsqu'à peine Florence ouvrait ses portes aux premières clartés du jour. La charité accueillait et nourrissait ces auditeurs, qui, à la voix de Jérôme, tremblaient, frémissaient et se convertissaient en grand nombre^ « si bien qu'on aurait dit une Église primitive; c'était parmi eux une conversion pleine de charité^ et^ quand ils se rencontraient^ ils se regardaient les uns les autres avec une joie inestimable, au point que^ bien qu'ils fussent étrangers, il suffisait de leur regarder le visage pour les reconnaître comme les enfants de ce grand père. Afin de Fécouter^ on ne tenait compte d*ancune incommodité... Là se trouvaient des jeunes gens et des vieillards^ des femmes et des enfants de toutes conditions^ ravis par une joie étonnante^ et qui allaient au sermon comme on va à une noce. Le plus grand silence régnait dans l'église; chacun se tenait à sa place avec un petit cierge à la main , et quiconque savait lire disait son office et autres prières. Malgré ce nombre de personnes réunies^ on n'entendait pas le moindre bruit jusqu'à l'arrivée des enfants^ lesquels chantaient quelques laudes avec tant de douceur qu'il semblait que le paradis s'ouvrait. Qq attendait ainsi trois ou quatre heures^ jusqu'au motmen où le père montait en chaire.

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(( Dana la campagne^ on ne chantait plus de chansons ni de choses frivoles, mais des laudes et des chants spirituels; parfois, comme les moines le font dans les chœurs, on chantait aitemtivement des deux côtés de la route, tandis que chacun travaillait avec une joie extrême. Tout ce grand feu s'était répanda partout. Souvent on voyait les mères aller dans les rues, en disant< à la manière des religieux ^ iFoffloe avec leurs enfants. A table^ après la bénédiction , le silence régnait et on lisait la vie des saints Pères ou d'autres livres de piété, mais surtout les lern)ons de Savonarola et d'autres de ses ouvrages. Les femmes s'habillaient avec une grande modestie, et, pour se réformer, elles envoyèrent quelques-unes d'entre elles à la Seigneurie avec uo grand cortège et beaucoup de solennité. Des enfants même, s'étant présentés aux directeurs de la cité , leur demandèrent des lois qui protégeassent les bonnes mœurs (1). d

Outre les prières et les jeûnes, la ferveur se manifestait psr des œuvres de charité chrétienne. De riches citoyens, sans pa^ 1er du logement, donnaient à boire et à manger chez eux à vingt, trente ou quarante étrangers à la fois. Une grande disette siv^ vint, et, comme une foule de campagnards^ aecourus à Florence pour mendier, tombaient de faim » des hommes de bien parcouraient les rues avec des comestibles et du malvoisie pour les réconforter, puis les conduisaient à Thôpital ; les saçês du mondi les appelaient par dérision Btroppicioni (cagots). D'autres ea* voyaient de grandes sommes en Sicile « poiur en faire veoii* du blé, qu'ils revendaient à bas prix*

Les Florentins, qui participaient à Toligarchie des Médtcls, ab* horraient ceux qui la sapaient, et ils avaient pour eux lea jeunes nobles, gagnés par Tespérance du pouvoir. Lee amis du plaisir, qualifiés de tiepidi ^tièdes) par les télés^ leur appliquaient, par dérision, le nom de piagnoni (pleurards), et bientôt ces sobriquets désignèrent deux partis en morale, et même dans les aru et la littérature.

£n effets une autre causede grave dommage pour ritalie n'avait point échappé à Savonarola : nous voulons parler de Pimiptioe des idées païennes^ qui, en projetant sur la semence ohrétieBDe Pombre cïes études classiques, nuisaient à son développemenL Dans les académies, on diangcait les noms de b^tôme contie

(\)f^de Sàvonatûla^ écrite fta^ frère Padfifuê Buriamadehii Lvc^ims, 17a4, p. 109, 27, SO eipassim.

RÉFoaics DIS MoanSk 207

ceux de Tantique gentilité; le Christ, dans les histoires, était ap« pdéfils de Jupiter; leK religieuses, vestales ; la vierge Marie, la déeflse; les cardinaux» pères conscrits; la Providence , destin. Dans les écoiesi on réservait toute l'attention pour les faits mythologiquesi et Tadmiration pour les héros païens ; outre Tibulie et Gatulle> on y expliquait VArs amandi^ et mdlme la Priapée. Quant à la philosophie» les subtilités d'Aristote jouissaient d'un |rfu8 grand crédit que la sainte Écriture » et la sublimité platonique dégénérait en folies théosophistes. Enfin on prétendait justifier par les exemples de Thèbes et d^Athènes les plaisirs coQtre nature, communs aux deux sexes. La peinture exposait sur les autela des nudités tentatrices ou des ressemblances ion podentes, et les curieux venaient reconnaître au milieu du saint sacrifice les beautés célèbres de la ville^

Savonarola s'élevait contre cette préférence donnée aux voies de Bethsabée sur les voies de Bethléem , contre cette manie du passé qui veut faire revivre ce qui n'est plus et ne doit plus être; mais combien Paustérité du moine devait faire contraste dans cet âge de rhéteurs» au milieu d'une littérature d'esprit et de luxe, parmi les contemporains de FArétin ! Or, trouvant les vieillards Ums durs comme pierr$s, le moine cherchait à enrôler la jeu** urne sous la bannière du Christ, et il la vit répondre à son appel, douce espérance de temps meilleursj

c Au jour de Noël, plus de treize cents jeunes gens de dix-huit ans et au-dessous se réunirent dans la cathédrale. Après avour SDteDdu la messe du point du jour, chantée solennellement par laa prêtres, et lorsque les ecclésiastiques eurent communié, chacun selon son grade et sa dignité, les jeunes gens reçurent la sainte hostie des mains de deux chanoines; ils accomplirent cet acte avec tant de modestie et de dévotion que les spectateurs, et nrtoot les étrangers, versaient des larmes et s'étonnaient grandetnent de voir cet ftgis, d*ofdinaire fragile et peu enclin aux divines contemplations, animé de si bonnes dispositions (!]... Les jeunes gens se réunissaient et avaient nommé parmi eux des chefs, des conseillers et autres officiers qui parcouraient la ville pour supprimer les jeux et autres habitudes vicieuses, enlevant les cartes et les dés, recueillant les livrée d'amour et de nouvelles, pour tout jeter au feu. Dans les rues encore, quand ils ren-

(1) Nabdi, Hûu de Florence, livre u< Le morceau qui fuit est de Burla-

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contraient quelques-unes de ces jeunes filles fastueuses avec des robes à queue et des vêtements déshonnétes^ ils les saluaient avec gentillesse et leur adressaient un reproche poli... de sorte que, depuis ce moment^ elles renonçaient à une bonne partie de leur luxe, sinon de bon gré, au moins par honte. De même ks hommes inf&mes et vicieux, dans la crainte d'être découverts et montrés au doigt, s'abstenaient de beaucoup de choses. »

On ne voyait plus de viande les jours prohibés , et l'on dut modifier la taxe que payaient les bouchers. Les mariages, toujours accompagnés de communion et de sermon , et suivis pa^ fois du vœu de chasteté, étaient célébrés avec une grande tempérance; néanmoins ceux qui voulaient s'amuser se réunissaient au nombre de vingt ou de trente dans quelque endroit délicieux, comme les jeunes gens duDécameron, et, après avoir communié, passaient la journée en chantant des psaumes et dans de pieux entretiens , ou portaient en procession la Vierge et Tenfant Jésus. Cette jeunesse, naguère pétulante et débaochée, se réunissait autour du foyer domestique pour réciter le rosaire ; dans les jours de fête, elle allait par bandes cueillir d» rameaux d'olivier, et s'asseoir dans les prés en chantant les laudes que Savonarola avait composées (1), sauf à les adapter s des airs consacrés à la frivolité et à Timmoralité. De cette manière, la science, la poésie et la musique se régénéraient.

Pour favoriser l'étude des arts du dessin, frère Jérôme imaginait quelque chose de semblable aux loges des francs-maçoos; il voulait annexer au couvent une école, où les frères convers s'exerceraient dans la peinture et la sculpture, à l'ombre dv

(1) Poésies de JérâmeSavonarola, publiées, avec édaircissemente, ptr Airf> de Rians ; Florence, 1847. Elles montrent que frère Jérôme, jeune et ôuaX^ mûr, cultiva les muses avec passion, mais sans succès; ses vers furent swvttt arrangés par l'autre poëte dominicain, Benoît Fiorentino, ducpiel sont les pfl^ sies publiées par Audin, comme le prouve le manuscrit original possédé psr les Borromée de Milan, et qui en contient beaucoup d'autres. Les vers du prolop' révèlent l'intention de l'auteur :

Onnlpotente Iddio,

Ta sai quel che bisogna al mio lavoro

E quale è il mio desio t

lo non ti cfaiedo scetlro ne tesoro

Coma qael déco avaro,

Ne che ciltà o castel per me si strua,

Ma sd, Signor mio caro*

Vulnara cor meom cariute tua.

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