BIST. DES ITAL. — T. TU
i\0 RÉFORME DES BEÂUX-ARTS.
« res indécentes, dans lesquelles la vierge Marie apparaît vétac « en courtisane (1).»
Comment tant de vérité, exposée avec cette chaleur, n'auraitelle pas trouvé des admirateurs et des partisans? Plusieurs grands artistes le vénérèrent comme maître et comme saint; Pic delà Mirandole, après l'avoir entendu une fois, ne semblait heureux que lorsqu'il pouvait l'entendre encore ; Ange Poli tien, bienqw passionné pour Tart grec, le déclarait saint et prédicateur remarquable par le savoir. Le poëte platonique Benivieni défendit avec énergie ses doctrines , et composa des cantiques pour ses dévots, en exaltant la folie d'aimer Dieu (2). La plus belle gravure de Jean des Corniole représente le moine, qui occupa aussi le burin de Bandini et de Botticelli, digne successeur de Maso Finiguerra; André de la Robbia et ses cinq fils le reproduisirent sur beaucoup de médailles déterre cuite; le grand architecte Cronoca « ne voulait parler que des choses qui le concernaient» ; Laurent de Credi lui consacra ses chastes inspirations ; frère Benoit, miniaturiste célèbre, et qui, après Tavoir entendu, avait renoncé à une vie de plaisirs pour se jeter dans la pénitence, prit les a^ mes pour le défendre quand'il le vit attaqué par ses ennemis. Lorsqu^il eut succombé, Botticelli résolut de se laisser mourirde Êiim. Le peintre Baccio de la Porta brûla toutes ses études sur le nu , prit l'habit de moine, et devint célèbre sous le nom de frère Barthélémy ; le sculpteur Baccio de Montelupo abandonna la ville. Vasari, créature des Médicis et chaud partisan des classiques, ne savait pas trouver la raison de cet enthousiasme, bien qu'il vît son cher Michel-Ange tenir «en grande vénération les écrits de frère Jérôme,, pour avoir entendu sa voix dansU chaire (3). d
(1) Pour le premier dimanclie de carême.
(2) lo vo dartî, anima roia,
Un rimedlo, che lol vale Qoanto ogn' altro a daacim nato, Qie si chiama la paziia.
Tof* tre once almen di ipeme, Tre lU feda t ni «l'amore, Ooo di pianto, e pool inaieme Tutto al fuoco del timoré; Fa di poi bolMr tfe ore, Premi, e infin v' aggiiiagi tanto Tanto d* amiltà e di dolor, quanto Basta a far queata passia, Ch'io To^darti, anima mia.
(3) yie de Michel- Ange ^ vers la fin.
REFORMÇ D£S 9£AI]X-ARTS. 3i.l
Alors SavoQarola osa entreprendre une œuvre dont ne sauraient juger ceux qui sacrifient à l'admiration classique le culte et le sentiment, Toriginalité et la vertu. Des enfants allèrent de maison en maison à la recherce de Vanathèmef c'est-à-dire des objets d^un luxe indécent^ que le prédicateur avait réprouvés. Le jeudi gras^ on vit s'amonceler sur la place des chansons amoureuses ; des tapis aux figures lascives^ des tableaux et d^s gravures impudiques^ les statues de (a belle Bencina, de Lena Morella et d'autres beautés renommées, des cartes à jouer^ de^ luths, des clavecins, des flacons^ des dés, des ornements féminios, les bouffonneries obscènes ou inhumaines de Boccace et de Pulci, des livres de toutes sortes; puis, dansla ville des beauxr arts, de la vie joyeuse^ de la poésie insouciante, de la gaieté sensuelle^ dans la patrie de Firenzuola et de Machiavel, on y nût le feu^ tandis que les enfants chantaient une invective contre le carnaval, dont ils brûlaient la hideuse figure au milieu du bruit des trompettes et des cloches. Le peuple assistait à ce spectacle, et il entonna le Te Deum (i).
Un marchand vénitien offrait 20,000 écus pour qu'on lui cédât les objets destinés au feu; on le -couvrit de huées^ et un mannequin qui le représentait fut jeté dans les flammes pour brûler avec le rest^. Nardi raconte que la chose fit murmurer^ et qu'on disait qu'avec l'argent obtenu par la vente de ces objets, on aurait pu faire beaucoup d'aumônes : « Ceux qui se plaignaient d'un pareil sacrifice tenaient le même langage à l'égard du précieux onguent répandu par une dévote sur les pieds du Christ^ oubliant ainsi que les philosophes païens et les législateurs^ Platon surtout^ bannissaient toutes ces choses, qui sont aujourd'hui plus sévèrement défendues par la philosophie chrétienne, a
Résolu à porter la réforme dans toutes les professions^ le moine fit aussi la guerre à Tidolâtrie du lucre ; dans cette ville^ où l'on voymt les banques si puissantes et les usuriers s'engraisser^
(1) Joseph Maffei , dans V Histoire de la littérature italienne , nous raconte avec passion qu^on brûla même un canzionere de PéUrarque « orné d'or et de miniatures v qui valait 50 écus : « Enfin (cootinue-t-il) arriva C heure fatale pour edoi qui semait tant de scandales dans sa patrie, et les ombres de Pétrarque et deBoceace furant vengées!» Mettons sur la même ligne Ranalli, qui^ dans YBUtoire des èeaux^arts, dit que Savonarola brûla les peintures de frère Ange- Uqoe. Voir Marcbbsi: San Marco, ampento tte^/rati prtdicatori in Firenze^ iUustrato 9 inciso'^ Prato^ 1850 53.
2i2 RÉFORME LU CLERGE.
il éleva la voix en faveur des pauvres; puis, avec le prodoit des aumônes recueillies par les jeunes gens à sa dévotion^ il fit instituer un mont-de-piété qui nuisit aux affaires des usuriers, n blâmait les pères de famille qui faisaient d'abord apprendre quelques vers profanes à leurs enfants, et les exerçaient ensuite aux opérations de banque ; il prêchait une constitution politique, dont l'application devait enlever aux capitalistes Tomnipotenoe dans les affaires publiques, reconstituer le gouvernement communal et rétablir l'équilibre entre les pouvoirs ecclésiastique et séculier.
Mais ce qu'il avait toujours le plus à cœur, c'était la réforme du clergé. S'il eût été un ambitieux vulgaire, il pouvait flatter les Médicis et le pape, qui ne lui épargnèrent pas les ofEres; mais il répondit : Je ne veux avoir d'autre chapeau que celm de martyr f et ne devenir rouge qu^avec mon sang.Ayee la liberté que TËglise toléra toujours avant la Réforme, il lui appliquait ce qu'Amos disait contre les prêtres hébreux : a Notre Église, « extérieurement, a de belles cérémonies pour solenniser les < offices ecclésiastiques, avec de riches ornements sacerdotaux, « beaucoup de tentures, des chandeliers d'or ou d'argent, et a tant de beaux calices que c'est une merveille. Vous voyez laces <c prélats avec des mitres d'or et des pierres précieuses sur la « tête, avec des crosses et des chapes de brocart, chanter les « vêpres et les messes au milieu de tant de cérémonies, d'or- « gués et de chanteurs, que l'on reste stupéfait; ces hommes, c vous les jugez t/'ès-graves et dévots, et, loin de supposer a qu'ils puissent errer, vous croyez qu'il faut observer, comme « l'Évangile, ce qu'ils disent et font. Les gens se repaissent a de ces niaiseries, se réjouissent au spectacle de ces cérémo- « nies, et disent que FÉglise de Jésus-Christ ne fut jamais si « florissante» et que jamais, dans aucun temps, on n'exerça le c culte divin avec tant d'éclat; un grand prélat proclame que c l'Église ne jouit jamais d'un pareil honneur, ni les prélats de a tant de considération, et que les premiers n'étaient que des « prélats de rien, parce qu'ils vivaient dans l'humilité et la pau* « vreté, et n'avaient pas, comme ceux d'aujourd'hui, de si gns a évêchés ni de si riches abbayes. Misérables prélats, il est « vrai, quant aux choses temporelles : mais c'étaient de grands « prélats, c'est- à dire des hommes de grande vertu, fort relia gieux, en grande vénération parmi le peuple, soit à cause de a leur sainteté, soit par les miracles qu'ils faisaient. Aujourd'hui
RfPOBME DU CXERGÉ. SI 3
les chrétiens qui se trouvent dans cette'Église ne sont fiers que de choses frivoles; c^est par elles qu'ils tressaillent de joie^ s'amusent et sont heureux. Mais ce que j'ai prévu leur arrivera, et ils seront écrasés sous les ruines de Tédifice; je veux dire que le fardeau des péchés des ecclésiastiques et des princes séculiers leur retombera sur la tête et les tuera tous aa beau milieu de la fête, parce que cet édifice leur inspire trop de confiance.
« Les démons et les grands prélats, dans la crainte que le peuple ne leur échappe et ne se soustraie à leur obéissance, ont fait comme font les tyrans de la ville; ils égorgent tous les hommes honnêtes qui craignent Dieu, ou les exilent, ou les abaissent pour les écarter de toutes les fonctions publiques^ et, pour qu'on ne songe point à faire de révolution, ils introduisent de^ nouvelles fêtes et de nouveaux spectacles. La même chose est arrivée à l'Église du Christ. Premièrement ils ont fait disparaître les hommes de bien^ les prélats et les prédicateurs vertueux; car ils ne veulent pas qu'ils gouvernent. Secondement ils ont supprimé les bonnes lois, les bonnes coutumes qu'avait TÉglise, et il a été même défendu d'en parier. Va, lis le décret; il contient les plus belles dispositions , les plus beaux règlements possibles sur l'honnêteté des clercs, les vierges sacrées, le saint mariage, les rois et les princes, l'obéissance des pasteurs; va, lis, et tu trouveras que l'on n'observe aucune des choses qu'il prescrit; on peut brûler le décret, car c'est comme s'il n'existait pas. Troisièmement ils ont introduit leurs fêtes et solennités pour effacer et détruire les solennités de Dieu et des saints. «Si vous allez trouver ces prélats cérémonieux, ils vous tiennent le meilleur langage que vous ayez jamais entendu. Se plaint-on avec eux de l'état présent de l'Église, ils vous disent aussitôt : Père^ v(ms dites vrai, et l'on ne peut plu$ vivre si Dieu n'y met la main. Mais, comme la malice les possède intérieurement, ils disent : « Convertissons les fêtes et les solennités de Dieu en fêtes et solennités du diable; introduisons ces dernières par notre autorité, par notre exemple, afin qne les fêtes de Dieu cessent et manquent, et que celles du diable soient honorées, p £t ils se disent entre eux : « Que penses-tu de notre foi? quelle opinion en as-tu? » L'autre répond : c Tu m'as l'air d'un fou ; c'est un songe, une rêverie de femmelettes et de moines. As-tu jamais vu des miracles?
244 niroKME iv glergië.
a Ces moines, du matin au soir, menacent et disent : Cela viena dra, cela sera, et tous les jours ils nous rompent la tête de (( leurs prophéties; tu vois que les choses prédîtes par un tel ne « sont point arrivées. Dieu n'envoie plus de prophètes, et ne « s'entretient plus avec les hommes; on a oublié nos actes, a et il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et que nous gouvernions a l'Église comme nous avons commencé. »
<f Que fais-tu donc, ô Seigneur? pourquoi sommeiUes-tn? « Lève-toi : viens délivrer ton Église des mains des démons, des a mains des tyrans, des mains des mauvais prélats. Ne vois-tn a pas qu'elle est remplie d'animaux, remplie de lions, d'ours et « de loups, qui l'ont toute ravagée? Ne vois-tu pas notre tribail lation? As-tu oublié ton Église, et n'as-tu plus de tendresse (( pour elle ? Et pourtant c'est ton épouse ! Ne la reconnais-tu a pas? C'est toujours cette Église pour laquelle tu voulus desa cendre dans le sein de Marie, pour laquelle tu souffris tant « d'opprobres, pour laquelle tu versas ton sang sur la croix. « Viens, et punis ces méchants ; confonds-les, humilie-les, afin « que nous puissions te servir avec plus de tranquillité (1). »
Entre ce langage et celui de Luther, la différence est certainement peu grande, surtout s'il faut croire ce qu'il écrivit aux princes chrétiens : a Que l'Église marchait à sa ruine ; qu'ils devaient demander la réunion d'un concile, dans lequel il voulait prouver que l'Église de Dieu se trouvait sans chef, et que celui qui siégeait alors n'était ni pontife véritable, ni digne de ce rang, ni même chrétien, n Tandis que les tiepidi persistaient à contrarier les piagnoni et à railler le moine réformateur, quelques-uns de ces hommes qui gâtent le bien en l'exagéran^ firent frapper des médailles où l'on voyait au-dessus de Rome une main avec le poignard et Pinscription : Gladius Domini sufer terram cito et velociter (2).
Ludovic le More, qui convoitait toujours Pise, soutenue par les républicains, ses ennemis, ayant appris que Savonarola lui a^iùt reproché sa cruelle ambition et prédit un châtiment redoutable» le fit accuser à Rome par son frère le cardinal. Frère Mariano de Genazzano, prêchant devant Alexandre VI, osa s'écrier: Bfiiley brûle, saint-père, l'instrument du diable ; brille le scoh daté de (^Église. Informé de cette attaque, Savonarola lui ré-
(1) Sermon sur Âmos.
(2) Jacques Pitti, Uv. i, p. 61.
b£form£ du clergé. 2iS
pondit dans un de ses sermons : a Dieu te pardonne ; c'est lui qui te punira^ et avant peu on connaîtra qui de nous deux s'occupe des affaires politiques et des institutions temporelles. » En effet, on découvrit bientôt que Mariano avait trempé dans des intrigues en faveur des oppresseurs.
Mais déjà^ par les relations commerciales^ la renommée de Savonarola s'était propagée au loin; du fond de rAlIemagne il lui arrivait des lettres et des adhésions; Bajazet II voulut savoir du consul florentin la vérité sur son compte, et se fit traduire quelques-uns de ses sermons. L'enthousiasme public se soutint pendant sept années sans qu'il s'en glorifiât^ et, tandis que Rome le menaçait de Texcommuntcation et du bûcher, frère Jérôme disait : a Je suis entré dans le cloître pour apprendre à souffrir, « et, lorsque les souffrances viendront me visiter, je les ai étu«' a diées^ et elles m'apprendront à toujours aimer, à toujours par^ « donner (4). s
(1) Parmi quelques-unes de ses lettres découvertes récemment, nous citons la soivahte :
A itère Dominique Buonvicini de Peseta ,
a Très-cher frère en Jésus-Christ, paix et joie dans le Saint-Esprit. Nos affaires vont bien ; car Dieu a merveilleusement opéré , bien que naguère le» grands nous aient opposé de puissants obstacles, desquels, à votre retour, Je vous eatretiendnd par ordre ; mais à présent il n'est pas convenable do vous PccrirB. Beaucoup ont craint et craignent encore qu'il ne m'arrive ce qui e^t airivé à frère Bernardin (de JUonte/el/ro , qui fut expulsé pour avoir précité contre t usure). Quant à cela, certainement nos affaires n'ont pas été sans péril; mais j'ai toujours espéré en Dieu, sachant, comme dit TËcriture, que le coeur des rois est dans le$ mains de Dieu, qui le fait tourner du côté oà il veut. J'es» père que le Seigneur fera grand bien par ma bouche, parce qu'il me console tous les jours, et, lorsque mon hœax faiblit, il m'enconrage par les voix de ses esprits, qui me disent souvent : k Ne crains pas, et dis en toute sécurité ce que Dieo t'inspire, parce que le Seigneur est avec toi; les scribes et les pharisiens combattent contre toi, mais ils ne vaincront point. » Consolez-vous et soyez heureux, car mes affaires auront une bonne issue. Ne soyez pas inquiet si dans cette ville peu viennent à mes sermoos ; il suffit d'avoir dit oes Choses à un petit aombire; une grande vertu est renfermée dans la petite aernence» Frère Julien ▼009 salue, ainsi que sa scsur, laquelle voUs dit de ne pas vous efiErayer, puisquo la Seigneur est avec voua* Je préohe fréqueBimrtiL la rénovation de l'église ot les tribotaLtioiis qui doivent arriver, non pas absolument, mais toujours aveo lo foodement des Écritures » de manière que penonne ne peut me reprendre, si co a'est ceux qui ne veulent pas vivre honnêtement. Le comte lui-même avance <lans la voie du Seigneur, et souvent il vient à mes sermons. Je ne puis envoyer
916 LE MIURAIS.