DESCENTE DE CHARLES YIII
que toujours devant les forteresses^ et que la guerre s'éternisait. Tant que des Italiens combattirent des Italiens, les vices du systèaie étaient partagés ; mais^ à présent, au lieu de bombardes traînées par des bœufs^ qui lançaient à longs intervalles des boulets de pierre contre les murailles, ils ont à subir le feu de cent quarante gros canons et de douze cents pièces de montagne^ portés à dos ou tirés par des chevaux^ et vomissant sans interruption des boulets de fer^ auxquels ne peuvent résister les anciennes forteresses. Il ne s'agissait plus de la manœuvre d'escadrons se succédant Pun à l'autre comme dans un tournoi; mais ces troupes (ce dont s'étonnaient et se scandalisaient les Italiens) songeaient à tuer réellement, et non-seulement les hommes^ mais encore les chevaux : la bataille de Rapallo, où périrent cent combattants, fut considérée comme une boucherie.
Avec tant de bouches à feu, il devait être aisé de se procurer des vivres dans un pays fertile; néanmoins Gomines, qui raconte avec un mélange de malice et de bon sens cette expédition^ dont il faisait partie^ dit que a l'armée manquoit de tout ; « le roi ne faisoit que saillir du lit^ faible de personne, plein de « son vouloir^ peu accompagné de gens sages^ ne de bons chefs^ « et n'avoit nul argent comptant... Ils n'avoient ne tentes ne < pavillons^ et si commencèrent en hyver à entrer en Lombar- « die. Ainsi faut conclure que ce voyage fut conduit de Dieu^ « tant à l'aller qu'au retourner; car le sens des conducteurs n'y « servit de guères. »
La moindre défense opposée dans les Alpes aurait suffi pour arrêter cette armée ; mais le Piémont avait pour duc un enfant sous une tutelle disputée; Blanche de Montferrat^ tutrice de Charles II de Savoie, et Marie, fille de Scanderbeg, tutrice de Guillaume de Montferrat, firent ouvrir les forteresses. Ce fut ainsi que Charles arriva à Asti, ville française, conune relevant du duc d'Orléans. A Turin, la duchesse vint à sa rencontre à la tête de ses demoiselles d'honneur a si bien parées qu'il n'y avoit que dire », et lui prêta ses joyaux, qu'il mit en gage pour 2,000 ducats. La ville, outre des spectacles dans lesquels on représentait les exploits de Charlemagne, lui offrit un cheval que, par courtoisie, il nomma Savoie, et qu'il monta constamment dans le cours de cette expédition ; il voulut même , à l'exemple d^ Alexandre, que son chroniqueur en fit mention répétée.
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A Pavie^ Jean^Galéàs était malade et prisonnier. Sa femme, Isabelle d'Aragon, indignée de cette servitude, qui lui infligetit même des privations de nourriture, et jalouse de se voir efbcée par Béatrix, femme du More, avait fait tout son possible pour in»» pirer du oourage à son pusillanime mari; mais oe prince ne savait pas taire les intrigues qu'elle ourdissait pour le dâlimr. Il ne lui restait donc d'autre ressource que dimplorer la pHaé de Charles, son cousin (I); mais le More Pavait prévenu en n faveur^ et, par «es soins , « on avait présenté au roi plosieon dames tnilimaises très-belles^ avec quelques-^unes desquelles fl prit d'amoureux ébats (Cobio). » La variole, dont il fut maUuk), lui vint peut^tre de ces plaisirs ; puis le More Faocompagna de l'un à l'autre des palais que les riches Milanais avaient sur toute la route, et, dans la campagne^ crfit tuer devant lui des sangHen^ dont le pays abonde, ce qui amusa beaucoup le roi (Gagnola)* t Arrivé à Pavie, Charles visita le duc, qui, épuisé de oorps et d'esprit, se contenta de lui recommander sa femme et son âls; mai» Isabelle se jeta à ses pieds^ en lui révélant l'oppression sont* fert-e, et en le suppliant de ne point assaillir son pèi^, qui ne l'avait nullement offensé. Charles fut ému un instant, pane qu'elle était belle^ mais il répondit : « L'expédition est à tel point, que ma gloire ne me permet pas de reculer. »
Quelques jours après, Jean-Galéas mourut d'uneyî^w^ empoh sonnée (febbre attossicata), comme dit un chroniqueur, en répétant les accusations du peuple, qui voit le crime là où il voit un intérêt à le commettre. Ludovic, à la prière de tous les Mila* nais, saisit les rênes de l'État, chevaucha dans la ville, oè il fut proclamé duc, et tint enfermés dans le château de Pavie In* belle avec ses enfants. Indignés d'une telle perfidie, et redoutant ces princes italiens, non moins habiles à verser le poison qo'à manier l'épée, les seigneurs français exhortaient Charles à tou^ ner ses armes contre le More ; mais il préféra assaillir les Aregonais, contre lesquels il n'avait point de griefs réels, et descendit dans la Péninsule.
/ Les bannis de Florence s'unirent au libérateur; d'autres, regardant la France comme l'ancien boulevard du parti guelfe, se plaignaient que Pierre de Médicis les entraînât dans nfle guerre qui blessait leurs sentiments et leurs intérêts. Mais, lors-
(1) Charles VHI et Jean-Oâléas étaient nés de deux filles de Loiris 11 dr Sivoie.
ENTHiE £N TOSCANE. 231
qu^on vit les meurtres et les incendies que Tannée d'invasion semait sur son passage^ Pierre n'osa point résister; imitant mal à propos tout ce qu'avait fait son père Laurent^ il vint trouver Charles, dont il obtint la paix moyennant 200,000 ducats et par la cession de Pise^ Livourne , Pietrasanta , Sarzane et d'autres places importantes ; peu lui imposait de démembrer la princir pauté, pourvu qu'il pût dominer tranquillement sur la moitié qui lui restait. Les Florentins^ indignés de ces lâches concessions qui rendaient inutile l'opposition des Napolitains ^ chassèrent à coups de pierres ce vil marchand. Pierre Capponi, François Valori et frère Savonarola> réveillant l'enthousiasme patriotiquci firent déclarer le^ Médicis déchus pour la seconde fois^ et rétablirent les formes républicaines.
Les ennemis de Florence (comme il arrive trop souvent] profitèrent de la révolution, Pise surtout, qui, dans le cour de quatre-vingts ans de domination tyrannique, n'avait déposé ni la haine ni Fespérance des vaincus. Heureuse de se voir inondée de combattants hostiles à Florence, et sans réfléchir combien il est dangereux de fonder sa propre liberté sur des étrangers qui se retirent ensuite, elle courut aux armes, abattit les bannières florentines, et remplaça le marzocco (lion de Florence ) par la statue du roi libérateur (i). Le roi, honoré de fêtes splendides, assista à un bal où il s'assit entre les deux plus belles; les autres femmes et les jeunes filles se jetèrent ensemble à ses genoux , afin d'obtenir par leurs supplications que Pise ne retourn&t plus sous les Florentins , préférant, disaient-elles , être obligées de se prostituer pour vivre (2).
Après avoir fait son entrée dans Florence, armé, lui et son cheval, avec la lance sur la cuisse en signe a de victoire d ( GuiccuBDiNi), Charles prétendit la traiter en place conquise; ses
(1) Le sentiment populaire eit exprimé dans les Mémoiret d*un certain Jean Portoveaere : « Charles de France est un honmie de. petite stature, avec une barbe peu épaisse et presque rouge, avec une hce grande , maigre et le nez aquilia. Prince spirituel et courageux, point avare, sans faste, il monte des che- Taux petits et laids, entouré d'un petit nombre d'hommes à pied; il parle peu, si bien que les siens le considèrent comme un saint. Dans toute la Toscane, on crie vive la France, dont chacun porte les insignes, c'est-à-dire la croix blanche, ce que font paysans, soldats et citoyens; car il semble que tous la redoulent.»
(2) Ululantes te malle, passim ubique vagantes, sui corporit quœstttm turpUer faceref quant honeste in Florentinorum ditione vivere, (SFRBIfATI, lib. U.)
HlfiT.^DES ITAL. -- T. TH. 15^
17 novembre.