CHARLES PASSE DANS LA ROMAGNE
compagnons ne savaient pas dissimuler leur désir de saccager la plus riche cité de Tltalie^ et, logés dans les palais des Médicis, ils enlevèrent toutes les choses précieuses, tableaux, pie^ reries^ livres^ que les maîtres y avaient accumulées.
A la chute de Pierre, Savonarola était resté le personnage le plus important de Florence^ où , pour plaire à Dieu, il cootinuait avec les siens les prières et les jeûnes; puis, à la nouvelle que Charles essayait de bouleverser le gouvernement, fl se rendit au palais. Le roi, selon la coutume de ses aïeux, s'étant levé de son siège pour le saluer, Jérôme tira de dessous so& vêtement un crucifix, et, le lui présentant à la face, il dit : c Cece lui-ci a fait le ciel et la terre.; ne m'honore pas, md, mais a celui-ci, qui est le roi des rois, qui punit les impies, et te pe^ a dra, toi et toute ton armée, si tu ne renonces pas à tant de a cruauté. C'est la volonté de Dieu que tu partes de cette fille « sans y faire de changements (Burlamachi). d
La Seigneurie, recourant à des mesures de prévoyance pins certaines, s'était entourée de chefs de bandes, et chaque seigneur avait appelé des hommes de la campagne. Une capitulation, en vertu de laquelle Florence devait être traitée comme ville conquise, et payer une grande somme d'argent, fut présentée par le roi à Pierre Capponi, qui jeta cette pièce. Charles lui ayant dit : Nous ferons sonner nos trompettes y il luir^[M)0dit par ces paroles fameuses : £t nous^ notis sonnerons nos cloches. Le roi tourna la chose en plaisanterie, en répliquant: a Ah I Capponi, Capponi, vous êtes un triste cappone (chapon). >
Les Français, à qui l'audace impose, se persuadèrent que tant de hardiesse provenait de grandes forces ; d'autre part, ils comprenaient que, dans une ville très-populeuse et défendue par de solides palais, il y aurait folie à vouloir tenir tête à un peufde soulevé. Dès lors, se prêtant à des conditions raisonnables, ils laissèrent à Florence sa liberté avec les privilèges dont elle jouissait en France, les forteresses occupées, la domination sur Pise, et reçurent un subside pour la guerre de Naples ; il fut donc possible, sans la politique tortueuse des Médicis, d'obtenir des conditions très-honorables, quoique déguisées sous des termes de soumission.
28 novembre. Charles poursuivit sa marche vers la Romagne. Alexandre VI n'avait rien négligé pour l'arrêter, sans même épargner les menaces d'excommunication; mais Charles lui répondit qu'il avait fait un vœu à saint Pierre, dont il devait s'acquitter au risqoe
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de perdre la vie. Le pape^ adoptant une politique plus sage, se réconcilia avec le roi de Naples^ dont il reçut des garnisons, et autorisa Ferdinand d^Espagne à se servir contre la France des dinies ecclésiastiques accordées pour combattre contre les musulmans. Il révéla à Bajazet IT les desseins de Charles contre la Turquie^ et sollicita son amitié^ en le priant de lui envoyer sans retard 40^000 sequins^ et de peser sur les Vénitiens^ afin qu'ils u'aidassent pas les Français.
Mais les seigneurs turbulents de la Romagne^ après avoir corrompu ritalie pour satisfaire leur avidité, la ruinaient maintenant en se vendant à l'ambition des autres; toujours en armes et dans les factions^ ils occupaient des places fortes jusqu^en vue de Rome. Les Malatesta, les Riario^ les Manfredi^ les Bentivoglio, les Baglioni et les Sforza traitèrent chacun pour soi; les Coloua et les Orsini se déclarèrent pour la France^ à laquelle ils donnèrent tout le patrimoine de saint Pierre. Les Napolitains s'enfuirent^ et la populace, dans Rome, demandait la paix. Parmi les adversaires du pape figurait surtout le cardinal Julien de la Rovère, qui ne lui pardonna jamais de l'avoir emporté sur lui en achetant la tiare. Après s'être fortifié dans Ostie, il le poursuivait de son inimitié^ exhortait Charles à convoquer un concile et à déposer Tindigne pontife; mais Alexandre YI parvint à gagner les bonnes grâces du roi, en lui promettant de séparer sa cause de celle du roi de Naples, en donnant des chapeaux rouges à ses favoris, en lui ouvrant le château Saint- Ange, en lui laissant pour otage son fils César^ en accordant in* dulgence plénière à Tarmée d'invasion.
Des deux fils laissés par Mahomet II> Bajazet réussit à ceindre la double épée du Prophète^ en triomphant de son frère Zizim ou Djem, qui s'enfuit de contrée en contrée jusqu'à ce qu'il parvint à Rhodes. Beaucoup de potentats le demandèrent au grand maître^ comme un instrument utile pour une guerre contre les Turcs j le pape finit par l'obtenir, et Bajazet lui envoya de magnifiques présents, entre autres la lance de Longin (i), avec
(1) Antoine et Pierre Pollaïuolo représentèrent dans le Vatican Innocent VIII avec celte lance. Dans la bibliothèque de l'Université de Turin se trouve la géographie de Ptolémée, traduite en vers toscans par François Berlinghieri , qui la dédia à Djem, avec beaucoup de louanges sur son savoir et celui de son père. Salabery, dans V Histoire de P empire romain^ rapporte en latin les ins^ tractions d'Alexandre VI à George Bozzardo, dont voici le résumé : « Lorsque « vous aurez salué le sultan Bajazet, sans oublier de lui inspirer la crainte de
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prière de bien garder son.frère^ lui assignant pour cela40,000dacats par an. 11 importait à Charles de le tenir en son pouvoir, afin de s'en faire un nouveau prétexte de guerre contre la Turquie; Alexandre, qui ne pouvait lui opposeAin refus, le loi Y\\n donc, mais après l'avoir empoisonné, dit-on, parce qu'il moarut quelques jours après.
31 ocîobre. Rome, préservée du pillage, vit entrer avec une curiosité mêlée d'effroi cette armée, si différente des troupes ordinaires (1).
« Dieu , vous lui annoncerez que le roi de France vient pour nous enlev«r sot « frère Djem, acquérir Naples, puis passer en Grèce sous le prétexte de remeta tre ce Djem sur le trône. Vous Texhorterez arec instance, selon la bonne aû- K tié qui nous unit, à nous envoyer 40,000 sequins pour l'année covuHe; a dites-lui de faire sentir le poids de sa colère aux Vénitiens, si jamais ils fno" (i risent les Français, et de leur envoyer un ambassadeur, afin de les anwMr à « servir la cause du roi de Naples; qu'il respecte, en attendant, la Hongrie, h « Croatie , Raguse etles autres pays de la chrétienté, et je m'interposerai poor ft que les Hongrois ne lui fassent aucun dommage. » On raconte que ce Bu* zardo , à son retour, fut arrêté par un frère du cardinal Julien de la Rovérr, et qu'il confirma de vive voix la vérité de ces instructions. Cette déposition et accompagnée de cinq lettres de Bajazet au pape, quatre en turc, une en itibcB, toutes traduites en latin par des interprètes et par le notaire appelé à ceitififf tous ces faits. Bajazet proposait au pape de délivrer Djem des angoisses terrestrer et de l'envoyer dans l'autre monde, où l'on jouit d'une plus grande tranquillité; pour cela, il promettait au pape 300,000 ducats et d'autres pour ses euftmts. U lettre, datée de Constantinople, est du 18 septembre 1494. Cei documents aeI été regardés longtemps comme authentiques, et Sismondi les accepte pour tek; mais trop de motifs sont invoqués pour démontrer qu'on les a supposés : di moins il faut croire qu'ils furent grandement altérés dans la traduction.
(1) La description de son entrée à Rome, par Paul Jove, nous offre on ti> bleau des armées d'alors. La cavalerie était séparée des fantassins; en téte,Ifi Suisses et les Allemands marchaient en cadence au son d'instruments, besa d'aspect et admirables par le bon ordre, avec un vêtement court et serré, vuir de couleurs , les plus braves ayant un panache , des épées comtes et des Um de dix pieds. Beaucoup, outre les hallebardes, partaient des haches sumonléei ' d'une lame carrée, avec lesquelles ils frappaient de pointe et de taille. Sur mfir fantassins, cent avaient des fusils. A la suite venaient cinq mille arbalètrin gascons, puis la cavalerie, choisie parmi la noblesse française, magnifique à v&Tf avec des pourpoints de soie, des colliers et des bracelets d'or. Les écuyera, noployps souvent comme cavalerie légère, avaient une forte lance et une masseik fer, de grands chevaux ayant les oreilles et la queue coupées , usage introdHt sans doute à cause de l'armure qui les couvrait. Chaque lancier avait un pip , et deux écuyers. Les archers portaient un casque avec un plastron ^ un gnal arc à l'anglaise, et quelques-uns de longs javelots pour frapper les enneniii ^ terre; ils se distinguaient au moyen des armoiries de leur chef. Quatre «tk archers à cheval, parmi lesquels cent Écossais, formaient la garde du roi ; pi*
GHABIAS BANS US ROTiiUME BE NAPU», 835
Charles s'arrêta un mois dans Rome^ au milieu de toute son artillerie qui défendait le palais de Venise , où il battit monnaie avec le titre d^empereur ; il fonda Péglise de la Trinité des Monts, fit noyer, fustiger, couper les oreilles^ pendre^ a pour attester qu'il avait à Rome, comme à Paris, haute, moyenne et basse justice, » et permit aux soldats de voler et de se livrer à la luxure; puis, sur les instances des barons, il défila vers Naples en deux corps , passant par Sienne, a où les Français firent des choses indécentes et vilaines, exigeant ce qu'ils désiraient ^ quQ cela fût juste ou injuste (1), »
Il est d'usage d'accuser les Napolitains de manquer de courage pour défendre leur patrie; mais, en vérité, quelle raison avaient-ils de s'exposer pour soutenir un pouvoir qu'ils détestaient, surtout après les exactions nécessitées par les circonstances? Outre le perfide massacre des barons, Ferdinand avait pris ombrage d'un pieux ermite, saint François de Paule, et lui fit un crime de fonder des couvents sans l'autorisation royale, ou bien d'autres faits semblables dont s'effarouchent les tyrans faibles; peut^tre son indignation venait-elle de ce que le saint, déjà réputé prophète pour- avoir deviné la prise de Constan-* tinople et le siège d'Otrante , répétait à haute voix que de grands malheurs menaçaient le royaume. Dans de pareils conflits, le peuple a continué d'embrasser la cause du faible^ même alors que les avocats et les journalistes défendent le fort. « Or, comme on disait que Charles était un saint homme, juste ^ de lK)nne conscience , et, d'un autre côté, parce que le roi de Na« pies se conduisait mal avec ses sujets, les terres , villes et ch&* teaux s'empressaient de se mettre sous l'obéissance du roi de France; on n'attendait même pas que Sa Majesté fût à vingtcinq ou trente milles pour lui apporter les clefs. Chaque jour il fallait qu'il donnât audience aux ambassadeurs et aux envoyés des communes; il n'avait pas besoin d'attaquer les villes et les cliflteaux avec la lance et l'épée , car le peuple en chassait leshom* mes du roi napolitain. . . Dans les passages, pour franchir lesquels
près de lui encore le trouvaient deux cents gentilshommes français, avec des masses de fer et de beaux chevaux, brillants d'or et de pourpre. La chose la plus étonnante, c'étaient les cent quarante gros canons et le grand nombre do petits qui se mouvaient rapidement, traînés par des chevaux, tandis qu'auparavant on se servait de bceufs.
(I) MATAfeAfio, Chrotù^ue de t^ouse. Le morceau suivant est pnssi du auteur.