CHAPITRE CXXIX
GOASéQUBRCES DE t'EXPéDITIOlf Bl CBARLBS Yill. tW DE SAfONAROLA
hT DE LUDOVIC LE MOpk,
Un roi qui commande son armée charme les peuples et l'histoire, même alors qu'il est malheureux; or Charles VIII est placé au nombre des conquérants pour une expédition suggérée par une vanité puérile, conduite follement^ détestable par les moyens, heureuse par accident^ inexcusable dans son but^ et qui ne pouvait aboutir à rien de durable. Elle n'eut d'autre résultat que l'épuisement de l'armée et des finances; pour ritalie même, elle ne fut pas un de ces malheurs qui instruisent et retrempent im peuple^ conune ceux du temps de Barberousse et de 1848. Que fit-elle apparaître? des incapacités contre des incapacités^ de petits expédients ; des résolutions souvent insensées^ toujours misérables^ des intrigues de diplomatie^ une complication d'ailliances toutes perfides. Chaque potentat , le pontife lui-même, invoqua les Turcs; les discordes s'envenimèrent au dernier point, et, pour assouvir les haines^ on eut recours aux étrangers, qui^ plus avides, fixèrent leurs regards sur les Italiens, parce qu^ils
246 STATirrs de sayonarola.
étaient sûrs de trouver un appui. Depuis ce moment, des germes de guerre ^ non moins funestes que la maladie répandue par 1496 Parrpée du petit roi, furent inoculés à Wtalie.
Ferdinand, après avoir débarrassé le royaume des Français, s*occup^it de rétablir Tordre, lorsqu'il mourut à vingt-neuf i^ns, avant de perdre Tamour de ses spjets; néanmoins, à son lit d^ mort, il commanda de décapiter Tévéque de Teano^ et, flans la crainte que ses ordres ne fussent pas exécutés , il voulut voir sa tête. Il eut pqur successeur^ quatrième roi en trois ans^ son oncle Frédéric II, qpi, par l'indulgence et la modération, s'efforça d'assoupir les jalousies, les haines, et de gagner les Angevins.
A Florence , après l'expulsion des Médicis, la balta voulait piettre à la tête du gouvernement leurs cousins, issus de Laurent, frère de Cosme l'Ancien ; mais la démocratie réunissait le plus grand nombre de partisans, au nombre desquels brillait surtout Savonarola, qui n'avait cessé de prêcher contre les tyrans, et de menacer la ville du plus grand des fléaux, la domination étrangère. Son crédit personnel et celui des piagnoni ou frateschi fut accru par la réalisation des malheurs qu'il avait prédits. Des personnes de toute condition accoururent à Florence, et menaçaient d'exterminer les Médicis ; il fallait donc commencer par calmer les esprits, et le moine y parvint. Puis, jaloux d'associer la religion, la morale et la liberté, il introduisit un gouvernement populaire, mais sur le modèle de Venise, dont la constitution était admirée comme un chef-d'œuvre (1), sauf à limiter le pouvoir de la Seigneurie, pouvoir jusqu'alors absolu.
Dieu rè^e au ciel, le Christ dans Florence; les seigneurs sont
(Jl) n Je »e crois pas q^'il y ait de oonçtitution meiUeur^ que celle des Vénitieos; prenez-la donc pour modèle, mais en supprimant quelques-unes des choses qui ne conviennent pas et n'ont aucun rapport avec nos besoins, comme le doge. » (Sermon sur Aggée, troisième dimanche de TAvent, 1494.)
Sou aversion pour le vote universel direct est attestée par la strophe qnSI avait fait écrire dans la salle du consul; elle parut prophétique lo^ue, an mojen de ce suffrage, les Médicis se firent nommer princes. La voici :
Se questo popolar consi^lio e certo Govcrno, popol, de la tua dttate Gonservi, che da Dio t'è stato offerto, lu pace starai sempre e in libertate.
Tien dunque Tocchio de la mente aperto, Che moite insidie ognor ti flan parate ; E sappi cbe chf vuol far parlamenlQ Vuol torti da le mani il reggimento»
STATUTS DE SATONAROLA. ^1
les anges qui font le bien^ et les Huit de garde les anges qui empêchent le mal: c'est de pareilles idées mystiques qu'il revêt ses réformes, du reste misérables quand elles n'pnt pas le cachet de l'imprévoyance. Afin de rétablir les finances, chacun devait contribuer pour le dixième de ses propriétés foncières; puis, comme il voulait conduire à la réforme morale par le chemin de la liberté^ il fit par des mesures exagérées la guerre aux mœurs perverties; pour combattre la sodomie et le jeu effréné^ il recourait à la délation domestique (i) : a Exposition des courtisanes au son des trompettes; si quelqu'un joue 50 ducats ^ qu'on lui envoie dire que la commune en a besoin de 1000^ et qu'il les donne; que les blasphémateurs aient la langue percée; les boutiques, excepté les pharmacies^ seront fermées les jours de fête; le dimanche^ les débiteurs pourront sortir saps danger pour entendre la messe et le sermon. »
De la conception primitive dérivaient des conséquences excessives. Si le gouvernement est modelé sur celui du ciel , en parler mal sera une impiété ; les décrets sont des ordres divins conununiqués par la voix des prophètes, et, comme tels, indis-* cutables ; le messager de pieu s'occupera des choses les plus minimes^ introduisant l'espionnage et la discorde dans les familles : de là des inimitiés et la malveillance, tandis que la guerre au luxe tuait l'industrie, vie de Florence.
Parmi \espiagnoni les principaifx étaient Pierre-François Valori et Paul-Antoine Soderini ; Gui-Antoine Vespucpi guidait les oligiu*ques,qui, habitués à exercer les confimandements^les ni^igistratures, et désireux de les conserver, portaient le nom de eompagnacci (mauvais compagnons) ou d'arrabbiati [enragés), à cause de leurs vociférations contre l'impudence et la versatilité de la plèbe. Les palleschi ou bigi, fauteurs des Médicis, ou plutôt ennemis de toute réforme dans les coutumes, se rapprochaient quelquefois des piagnoni^ parce qu'ils étaient les adversaires de la balia.
(1) «On devrait faire une loi pouf déclarer fibres les esclave^ gui révéleraient quand on joue dans la maison de leurs maîtres , et pour donner aussi une ré^ compepee aux serviteurs dénonçant le même délit. ** (Sermon du 12 mai 1496.) 11 y avait donc des esclaves. Peu avant , Savonarola avait dit aux femmes : « J^apprends que les femn^es p'aUaitent pas leurs enfants. Vous faites mal an» « core, parce que vous les donnez à nourrir aux esclaves; ce premier 1^^ exerce « une grande influence sur Tenfant, et vous q'étes misres qu'à moitié, pas même « k moitié. » (Sermon du 1*' avril.)