STATUTS DE SAVONAROLA
Ce corps avait été renouvelé selon Tancien usage, c'est-à-dire pai* le peuple assemblé sur la place. Le vote universel est Texpression la plus illusoire de l'approbation populaire ; le peuple florentin, très-jaloux de cet hommage à sa souveraineté, n'avait fait qu'approuver les révolutions accomplies et conférer la fra- //a, c'est-à-dire le pouvoir absolu de réformer la république. Vingt accoppiatori (scrutateurs) furent destinés à tener le borse^ c est-à-dire à faire seuls les élections. L'autorité se concentrait donc dans les mains de ce petit nombre d'individus; mais, comme ils n'étaient pas d'accord, ils éparpillaient les votes sur une foule de candidats, au détriment de l'opinion. Savonarola, qui fulminait contre cette nouvelle tyrannie^ et voulait que les élections fussent rendues au peuple^ qui connatt mieux les mérites de chacun^ fit décréter qu'on admettrait dans le conseil général tous ceux dont le père, l'aieul et le bisaïeul auraient joui du droit de cité ; que les magistrats seraient élus par ce conseil, non par les oligarques, ni au sort. Victoire sans tache, car, en publiant qu'il rendait pour la première fois les élections vraiment populaires, il proclama une amnistie entière.
Les Florentins, grâce aux efforts de frère Jérôme, ne s'étaient pas associés aux autres Italiens pour expulser Charles YUI, lequel, néanmoins, sans égard pour eux, négociait avec leur duc exilé. Pierre de Médicis ne sut pas saisir l'occasion de rentrer à Florence à Tombre du roi; depuis, il le tenta deux fois avec l'aide de chefs de bandes romagnols et d'intelligences. Le gonfalonier Bernard de Nero et d^autres personnages importants, 21 août. H<^usés d'avoir trempé dans le complot, furent condamnés à mort. Selon la loi faite par Savonarola, ils en appelèrent au grand conseil ; mais, comme on voyait que c'était une question d'État plus que de justice, et que leur acquittemenf serait la condamnation du régime d'alors, les exagérés tirent repousser Pappel en vociférant, et niabandonnèrent la salle du conseil que lorsque la sentence fut exécutée.
Malheur au parti libéral qui se voit contraint de violer ses propres lois et de renier la liberté I Les piagnoni déchurent dans l'opinion. Savonarola, criaient les arrabbiati , est un intrigant, dont les actes ne sont pas d'accord avec les paroles, puisqu'il n'a pas empêché le supplice des condamnés après avoir proclamé l'amnistie ; coureur de femmes, ambitieux, inconstant, c'est encore un insensé, car il annonçait ce Charles VIII comme envoyé de Dieu. Lorsque la poste sévissait naguère, où étaient
ittçr,
SAVONAROLA £XGOMMUiné. 249
son courage et sa piété? Lui et ses frères se tenaient enfermés dans le^ir couvent.
Jérôme accumuhnit.de nouvelles haines sur sa tète en se déchai* nant contre la scandaleuse famille d'Alexandre Yl, dans laquelle un frère tuait Tautre par jalousie pour une sœur, maltresse de tous deux ; dans laquelle la prostituée du pontife figurait au milieu des cérémonies du palais et de TÉglise. Le pape^ après l'a- ¥oir averti fréquemment, lui intenta un procès d'hérésie, avec interdiction de prêcher. Le moine protesta en disant : a Que Vott tre Sainteté daigne mindiquer les choses sur lesquelles j'ai k « me rétracter dans tout ce que j'ai écrit ou dit, et je le ferai « très-volontiers (i). » Puis, non content de désobéir, il allègue, une décision du pape Pelage^ portant que^ lorsque l'excommunication est injuste, il n'est point nécessaire d'en demander l'absolution (2) ; il officie donc en public^ et reprend ses prédications^ d'autant plus suivies qu'il est persécuté.
Cité à Rome, il refuse de s'y rendre^ parce qu'il craint pour sa vie ; puis^ comme il est de la nature humaine d'exagérer dans toute controverse, il soutient en chaire que le pape peut errer^ soit comme étant mal informé, soit parce qu'il agit contre sa conscience. Antérieurement, il avait dit que celui-là n'est pas le véritable successeur de saint Pierre qui n'en imite pas les vertus; mais alors, s'échauffant ,peu à peu, il veut que Ton convoque un concile, et qu'Alexandre soit déposé ; dans oe but, il écrit aux rois d'Espagne, de France, de Hongrie, d'Angleterre^ à Ludovic le More, qui, pour complaire au pape, lui envoie cette lettre.
Alexandre ne sortit pas des voies de la modération (3) ; il consulta quatorze théologiens dominicains, et lui laissa toujours ouvert le chemin du repentir; dans le bref aux frères de l'An-
(1) Dignetur Sanctitas Vestra mihi significare quid, ex omnibus qu4B seripsi itl dixi, sit revocandum, et ego id Ubentissime faàam. 20 septembre 1497.
(2) y te de Savouarola, liv. lY, ch. 10 et 14.
(3) Dans Burcardo (Diarium Curiœ romanœ sub Alexandro VI papa), nous avons une lettre d'Alexandre à Savonarola, dans laqueUe, supposant qu*il agit piriimplicité et excès de zèle, il Tinvite à faire pénitence. Le moine lui répondit longuement, réfutant une i une ses imputations, invoquant le témoignage de tout k peuple qui l'écoute et des livres pubUés par lui, et niant s'être dit prophète ni envoyé directement par Dieu ; il repousse surtout l'accusation de répandre des nîmitiés : Certe , bealUsime paler, notùsimum est non soiutn Plorentiœ , sed titem in diversts Haliœ parùbtu , quod meis verbis seeuta est pax in eivitate
250 SÀVONAROLA EXCOMlCCinÉ.
Donciation, il l'appelait excommunicatum et de hœresi «ispectum y mais non hérétique. Il exhortait la Seigneurie à « faire quelques démarches pour s'oppqser aux prédications, en ajoutant que frère Jérôme devait s'humilier en quelc^ue manière à demander l'absolution, laquelle, bien qu'il contmuàt, ne lui serait jamais refusée, comme il lui permettrait ensuite de monter en chaire (i). » Mais, con^me il ne fut point écouté, il laftça une seconde excommunication, avec injonction à la Seigneurie de lui imposer silence, si elle ne voulait pas voir les biens des Florentins saisis au dehors, et l'interdit frapper son territoire.
Sa résistance scandalise les religieux des autres ordres, et les ■ augustinsl'anathématisent. Les compagnaccij devenusplushardis, tantôt refusent hypocritement de se mettre en rapport avec un homme excommunié et fils de perdition; tantôt, à ses sermons, ils crachent, frappent des pieds et font entendre des grognements; parfois encore ils remplissent sa chaire d'ordures fétides, ou la couvrent de la peau d'un âne, ou bien, au milieu du sermon, ils soulèvent le tronc des aumônes, et, le laissant tomber avec grand bruit, ils jettent le désordre dans l'auditoire. Il fit une procession « avec tous les enfants portant chacun à la main une petite croix de bois rouge ; mais, au moment où ils traversaient le pont de Sainte-Trinité, les compagnacci les couvrirent de huées^ et levir enlevèrent les croix, dont quelques-unes furent brisées et jetées dans l'Arno. Néanmoins les enfants ne che^ obèrent pas à se venger, mais continuèrent la procession, et ce fut chose étonnante qu'ils eussent plus de raison que les grandes persqpnes. Dieu fit bien voir qu'il était avec eux, et le diable avec les arrabbiati^^ qui eurent ensuite en horreur la croix du Christ (Gambi). »
La plèbe exige toujours des miracles de ses idoles, et Charles VIII lui-même, plèbe de roi, avait dit en raillant à Savona-
Florentiaif quœ si non/uUset secuta , fialia fuisset perturbata. Çnod si veréa adiùhita fuisset fides, Italia hodie non ftoc modo quatentur ; non illius prtendens ajflîctiones, licet a multis semperfuerim derisus^ pronunciavi giadinm iy«turum, ûc pacis remedtum ostendi soliim esse ^ unde Italia nniversa gratias pn me Deo agere deberet» Docui enim eam remedium tranquiiiitatis , quod quidem servons Ftorentia jqm habet quod non haberet; et si simililer faceret fota ktec Italia, gladius nequaquam per eam iransiret : quid enim nocere potest pan»' tentia?
(1) Lettre de Domim<jue Bonsi aux chrétiens de la baUa,
l'épreuve du feu. 251
rola : Faites-moi un petit miracle. François de Fouille, frère iaos mineur, appela Savonarola à prouver la vérité de ses prédica* tions par le jugement de Dieu : a Qu'il entre avec moi dans le feu^ et l'on croira celui qui en sortira sain et sauf. Je périrai peut-être, mais j'aurai eu l'avantage de détruire un hérésiarque, qui entraînerait tant d'âmes dans la perdition. »
Le pape remercia les franciscains d'un sacrifice dont le souvenir serait étemel. Le peuple accueillit avec joie l'espérance d'un pareil spectacle ; les personnes avisées prévirent que Jérônae n'accepterait pas^ ce qui leur fournirait Foccasion de le traiter de làdie^ ou de l'exposer aux railleries. En effet, Savonarola refusa cette épreuve impie ; mais, tandis que ses adversaires in- 8istaient pour le couvrir de confusion, les enthousiastes^ tous les dominicains^ un grand nombre de laïques, de religieuses, de femmes et d'enfants, dans la persuasion de la réussite^ s'offraient pour entrer dans le feu à sa place (4). Il fallut donc y consentir^ etOeminiqne Buonvicino de Pescia, son élève de prédilection, accepta l'épreuve pour soutenir que : !• l'Église de Dieu a besoin d'être renouvelée ;2« qu'elle sera bouleversée; 3® qu*après les fléaux^ Florence et l'Église seront régénérées et prospéreront j 4^ que les infidèles se convertiront à la foi du Christ ; 5** que ces choses arriveront dans notre temps; 6® que l'excommunication portée contre frère Jérôme est nulle; 7^ que ceux qui n'en ivrrii tiennent pas compte ne pèchent nullement. '
Les formes de l'épreuve soulevèrent une discussion interminable; enfin tous les préparatifs étant faits et le btkcher flressé^ frère Jérôme exigea que son champion y entrât avec l'hostie consacrée. Les franciscains s'y opposèrent obstinément; alors on se mit à dire qu'il était sorcier, et portait des vêtements enchantés. La journée se passa dans ces débats, et le soir une pluie torrentielle dispersa la foule qui était accourue de tout le territoire, avide de spectacles^ d'émotions, de miracles.
L'enthousiasme déçu se convertit en colère et désir de vengeance ; les compagnacci proclament Jérôme imposteur, et la Seigneurie peut désormais l'abandonner à la fureur du peuple et le laisser mettre en jugement. Ses amis voulaient le défendre par
(1) Barctrdo, hostile à frère Jérôme, cite beaucoup de déclarations de religiem disposés à subir Tépreave du feu, pour confirmer les conclusions de Sa- ▼ooand», et prouver la nullité de Texcommunication. Parmi ees moines étaient tons ceux de Rrato, sous la déclaration desquelles Jérôme écrivit cette longue jortificatiQn.
SSS CONDAMNATION DE SAYONAROLil.
la force; mais il s'y opposa. Frère Benott de Florence, autrefois le peintre Bettuccio, manifestait la volonté d'aller avec lui en prison. Mais^ se tournant de son côté, Savonarola lui dit : «Par obéissance, ne venez pas, parce que frère Dominique et moi nous devons mourir pour Tamour du Christ. » Alors il fut enieTé aux regards de ses fils^ qui tous versaient des larmes (Buru- VACHi). Dans les rues, le moine est insulté. Un individu lui applique un coup de poing entre les épaules en lui disant : cDevine qui t'a frappé. » Un autre lui donne un coup de pied par derrière^ qu'il acccompagne de ces mots : « C'est de là que viennent tes prophéties, d Les amis et les parents des citoyens condamnés naguère se rassasient de vengeance, insultent les piagnoni, égorgent François Yalori avec sa femme et d'autres personnes. La confusion se mit alors dans les rangs des amis du moine, et il ne resta plus dans le conseil et les tribunaux que ses adversaires, qui permirent de nouveau le jeu, les divertissements, la débauche.
On ne pouvait condamner un religieux sans l'autorisation du pape, qui, sollicité de l'accorder, demanda que Savonarola loi fût livré; mais la Seigneurie voulut retenir la cause à Florenoe^ sauf adjonction de deux juges ecclésiastiques Le tribunal ne comptait que des ennemis de Jérôme, et pourtant on ne trouvait pas un motif de condamnation, bien qu'un certain Cecoone falsifiât les dépositions, et qu'un des juges dit : « Un moine de plus ou de moins, qu'importe? » Soumis à la torture pour déclarer fausses ses révélations, il protestait, à peine délivré da chevalet, contre les aveux mensongers que la douleur lui avait arrachés : a Jamais je n'ai dit que je me croyais inspiré, mais « que je m'appuyais sur les saintes Écritures; loin d'être mû a par la cupidité et l'ambition, je n^avais d'auti*e désir que d'a^ a river à la convocation d'un concile, afin que l'on réformât les « mœurs à l'exemple des temps apostoliques (i). »
n avait quarante-cinq ans; pendant le mois qu'il fut enfermé, il écrivit l'exposition du miserere, qu'il avait négligé de commenter avec les autres psaumes, en disant qu'il la réservait pour
(1) A la suite de V Histoire des nytnicipes, par Emilianî Judid, se troutek procès de frère Jérôme, avec TexU^ait des interrogatoires qu*il subit, înterrofH toire» qu'il dut signer sous les menaces de la torture. Inutile d'ajouter que ion ces aveux, arrachés par la violence et la douleur, n'ont aucune signification pflV rhistoire. Quelle conGance, d'ailleurs, pourraient-ils inspirer, alors qu'on ssil qu'il fut jugé par ses ennemis ?
SUPPLICE DE SAYÛNÀROLA. 253
le temps de ses calamités. Il fut condamné au feu avec frère 23 mai. Dominique et frère Sylvestre Marufti. Lorsque l'évoque annonça^ en les dé^adant^ qu'il les séparait de l'Église comme hérétiques : aJk la militanle, » ajouta Savonarola ; puis^ avec la confiance d'entrer dans l'Église triomphante^ il monta sur le bûcher le dernier, et sans démentir son courage. Le vent parut un moment suspendre les flammes^ et le peuple commençait à crier au miracle. S'il était maudit par quelques-uns, comme imposteur et démagc^ue, d'autres persévérèrent à le vénérer comme un saint; on vit tout à coup « paraître des écrits, des peintures significatives, des médailles, où il était décoré des titres les plus glorieux (Babtoli). »
Les arrcMicUi, triomphants, persécutèrent alors ses partisans^ parmi lesquels Nicolas Machiavel, qui fut condamné à une amende de 250 florins. Le nom de piagnone devint une insulte^ et l'on vit du libéralisme dans la débauche et la superstition que le moine avait combattues (1).
(1) Noos aTODs une canxonetia que les piagnoid répétaient alors :
La caritade è spenta «
Amor dl Dio non Ti è.
Tepido og un di Tenta,
Non de pib TWa fè.
'' MoD s*aina il bien comune*
Ciaschedun an» se.
Quel dice alla fatica :
Non s'appartiene a me.
Il piccol dice al grande :
10 ne so quanto te.
lo Tedo tal che regge
Ctae non sa regger se.
Sol nel niangiare et bere
Diletto et gusto c*è.
Chi pib terra condoce
Plb savio tenut* è.
Cbi pib spirito vuole
Roite le braocia gli ^ La santa poverià
Qascun gU dà di piè.
Cbe debbo obr, Signore,
Se non gridare : Ohimè !
Ohimè 1 che il sanio è morto,
Ohimè I Signoi e, ohimè I Tu togliesti il profeta,
11 quai tirasti a te.
OGerooimosantOf
Cbe in ciel irionfb se* Tra le tue pecorelle EntimtoillupogUè.