CHAPITRE CXXX
ROMAGNE. LES BORGIà. LA POLITIQUE MACBIAYÉLIQUE.
Le pivot de Tindépendance italienne avait été jusqu'alors la cour de Rome, bien que, pendant tout le moyen âge, elle se fût montrée catholique, c'est-à-dire dévouée à toute la chrétienté sans distinction de pays. Mais, durant Pexil d'Avignon, elle se fit llnstrument d'une politique spéciale, et se déshonora par une insatiable fiscalité; puis, à cause de la lutte des intérêts français et italiens, elle se trouva divisée dans le grand schisme. Remis des blessures qu'il en avait reçues, le pontificat voulut se relever par les efforts généreux qu'il fit pour gagner les Moscovites,
21^ ROKÂGKK.
réunir l'Orient^ repousser Fislam; mais TËurope commoiçait à fermer Poreille à ses exhortations. Dès lors il se fit puissance italienne^ cherchant par des ligues et la guerre à obtenir la suprématie dans la Péninsule ; depuis qu'il ne pouvait diriger les peuples dont il avait surveillé Tadolescence, il espérait faire de rÉtat ecclésiastique le point d'appui au moyen duquel il donnerait rimpulsion au monde. Adoptant alors les idées païennes, qui prévalaient, [il crut le despotisme nécessaire : mais ce pouvoir, outre qu'il ne convenait pas au successeur de Pierre, était incompatible avec un chef électif; il fut donc contraint de s'appuyer sur des puissances étrangères, tandis qu'il devait empêcher que des étrangers prédominassent en Italie^ et maintenir la balance entre ses différents États. Par le haut domame sur le royaume de Naples^ et comme chefs du parti guelfe en Lombardie et dans la Toscane, les papes jouaient un rôle considérable dans les affaires de la Péninsule ; mais les oscillations politiques tournèrent contre eux les monarques rivaux et l'opinion populaire^ jusqu'au moment où leur puissance extérieure succomba sous les monarchies absolues et le protestantisme.
Durant tout le moyen ftge^ les pontifes^ comme princes temporels^ s'étaient trouvés resserrés entre les barons et le peuple. Avec leurs petits domaines^ ceux-là entouraient la métropole, dont ils formaient pour ainsi dire le blocus; celui-ci montra tonjours des prétentions^ soit en face des Césars, auxquels il conférait le titre d'empereurs romains, soit en face du pontife, qui devait représenter la domination de la ville éternelle sur les couronnes, les intelligences et les volontés. Réduits à l'autorité politique, les papes durent s'affranchir de la violence féodale et de la turbulence populaire. Us étaient parvenus à soumettre la ville de Rome en privant le sénat de toute représentation : mais quelques cités de la Romagne avaient conservé ou recouvré le gouvernement municipal; comme Ancône^ Assise, Spolète, Terni, Nanû; la plupart avaient pour maiti*es de petits seigneurs, qui, bien qœ vaincus, conservaient l'autorité sous le nom de vicaires pontificaux, sauf à reconnaître la suprématie du pape, à lui promettre une redevance aimuelle qu'ils payaient rarement, et à lui founur des soldats et des capitaines, grâce auxquels il avait pesé dans les événements.
Quiconque voudrait écrire une histoire particulière de la Ro* magne trouverait des matériaux abondants, mais salis par les révolutions, le sang et les trahisons. Jules de Varano dominait
ROMAONE. â7;i
à Camerino, Guiddbaido de Montefeltro entre la Toscane et les Marches^ Vitellozzo Yitelli à Cività de Castello. Jean de la Ro- ▼ère^ seigneur de Sinigagtia, attendait en héritage le duché d'Urbin; Pesaro avait pour seigneur Jean Sforza, de la branche cadette de la famille de Milan, et mari divorcé de Lucrèce Borgia; à Rimini; déchue de son ancienne prospérité, Malatesta, sous prétexte de service, se couvrait de la protection des Vénitiens, comme le faisaient également Astorre Manfred^ seigneur de Faenza et du val de Lanione, et d'autres petits princes sur les côtes de l'Adriatique. Hercule^ duc de Ferrare, ne se regardait pas comme dépendant du pape, bien qu'il s'intitulât son vicaire. Les Baglioni se virent tour à tour gratifiés et dépouillés par les papes de Spello, Bettona, Montalera et d'autres châteaux; à Pérouse, ils ne jouissaient pas de la seigneurie^ mais de l'autorite des plus forts, et^ si les légats pontificaux cherchaient tou- • jours à l'affaiblir^ Jean-Paul la soutint avec énergie.
Bologne avait été enlevée aux papes par Nicolas Piccinino^ qui , méditant d'en faire la capitale d'un Etat propre^ y rétablit les anciennes formes et lui donna pour commandant son fils François. La famille Bentivoglio^ qu'il avait rappelée de l'exil^ occupa bientôt la première place dans l'affection des Bolonais; François^ servi par la trahison, si conmiune alors^ fit arrêter Annibal Bentivoglic^ avec d'autres chefs et l'enferma dans Vérone. Galéas Marescotti le délivra, et, après avoir soulevé Bo- noc logne^ il le fit mettre à la tète du gouvernement; les Vénitiens et les Florentins le soutinrent contre Eugène IV et Philippe- Marie Visconti. Annibal chercha^ au moyen des bienfaits et du pardon^ à se concilier ses adversaires et surtout les Canedoli; mais, loin de répondre à ses avances^ les membres de cette famille tramèrent un complot avec Visconti, et> après avoir invité Annibal à tenir un de leurs enfants sur les fonts baptismaux, ils regorgèrent à l'église avec tous les Bentivoglio. Les Bolonais, qui Faimaient pour ses vertus et comme restaurateur de la république, assaillirent et tuèrent les Canedoli avant l'arrivée des secours promis par Philippe -Marie; puis ils allèrent chercher à Florence Santi Gascese, bâtard de cette famille, lequel , en qualité de tuteur du fils d' Annibal, gouverna pendant seize ans, honoré et chéri de tous. Jean Bentivoglio parvint ensuite au pouvoir; allié à des maisons princières, il éblouissait par l'éclat de sa cour et la magnificence des arts à la manière de Laurent de Médicis, dont il n'avait pas sans doute la culture