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CHAPITRE XI

LES KOMAINS DANS LA CRANDE-G|ipCE. — LES AVENTURIEUS. — l'VKRHUS.

Dans ces siècles, les Grecs marchaient à la tête du monde civilisé; peuple de l'humanité, au lieu de vivre isolé, inutile aux autres, il féconda les germes de la vérité que l'Orient lui avait transmis, de manière à ce qu'ils fructifiassent pour tout le genre humain. Par les Homère, elle chanta d'abord les traditions nationales; puis, elle se mit à exercer sa pensée, afin de découvrir et de coordonner la vérité, travail facilité par les bienfaits de laliberté, qui, parmi les Grecs, vivifia l'histoire, la poésie, les arts, les institutions, la religion. Et c'est précisément à cause de leur indépendance, même en fait de religion, qu'ils poussèrent jusqu'aux dernières limites les investigations sur Dieu, la nature et l'âme, au lieu de se borner à des commentaires et à des développements d'un texte sacré; ils produisirent ainsi la philosophie, de laquelle, après la fin de la guerre persane et la consolidation de l'unité nationale, naquirent une morale et une politique avec des idées plus générales de droit , de franchises , de dignité humaine. Possédant au suprême degré le goût du beau ordonné et le sentiment du progrès et de la liberté, ils devinrent dans les beaux-arts le modèle éternel et qu'on ne dépassera point. Tandis que leurs républiques développaient la vie publique dans les formes les plus variées, ils convertissaient en science la logique, la morale et les mathématiques, sondaient et résolvaient en partie les problèmes qui préoccupent encore les politiques et

les métaphysiciens ; dans le même temps, ils couraient les terres et les mers pour trafiquer, et remplissaient de leurs colonies l'Asie et l'Italie méridionale.

A ces nombreux a\antages nuisaient les querelles incessantes entre les voisins, les complots des ambitieux, l'agitation des démagogues, et les rois de Perse, qui , aspirant à étendre la domination absolue , naturelle aux vastes empires asiatiques , supportaient avec impatience ces républiques limitrophes. La lutte contre ces monarques constitue la partie poétique de l'histoire des Grecs, qui toujours furent obligés de combattre pour réprimer les efforts renaissants de cette puissante nation ; ainsi luttèrent sans cesse contre les empereurs d'Allemagne les républiques italiennes du moyen âge, qui ont avec celles de la (rrèce tant de ressemblance par les diversités , les institutions, l'origine, les talents supérieurs, la culture, les brigues, les infortunes.

Lorsque la Grèce se fut affaiblie dans les discordes fraternelles, elle subit la prépondérance de la Macédoine, pays guerrier et réaliste, qu'on a comparé au Piémont dans l'Italie moderne 536. Alexandre, roi de cette nation, réussit à se faire nommer chef de toute la Grèce pour la conduire contre la Perse. Le hardi jeune homme , poussé par une ambition qui n'avait rien de vul gaire, après une suite d'entreprises pour lesquelles la postérité lui a décerné le titre de grand, et qui firent dire à la Bible que la terre se tut en sa présence, soumit, outre la Perse, la Haute Asie et l'Egypte, puis envahit l'Inde; peu satisfait de l'office déplorable des conquérants qui tuent, ravagent, éteignent les^ nationalités, il fondait partout des villes favorables au commerce, d'où, bientôt, des colonies grecques et de nouvelles dynasties répandirent le savoir et la civilisation.

A Babylone , le vainqueur de la Perse , tant son nom avait pénétré au loin, recevait les hommages de Carthaginois, d'Ibères, de Celtes, d'Ethiopiens, de Scythes ; Arrien, son historien, assure même que des Lucaniens , des Brutiens et des Tyrrhéniens vinrent s'incliner devant lui. Quisait si, sous le nom de Tyrrhéniens, les histoires où puisa Arrien ne voulaient pas désigner les Romains? Clitarque, qui écrivait peu de temps après la mort du héros, dit que les Romains envoyèrent une ambassade à Alexandre, et Pline cite le fait sans ombre de doute (t). Tite-Live a donc tort de soutenir que les Romains ignorèrent jusqu'au nom d'A-

(1) Naturx Historia, m, 9.

lexandre; il devait dire que ce nom était inconnu des histoires romaines, toujours isolées comme les chroniques , et dans lesquelles on ne fait mention des peuples que lorsqu'on les rencontre sur les champs de bataille. Du reste, le nom et les exploits d'Alexandre durent servir de matière , non-seulement aux bavardages des curieux , mais encore préoccuper les hommes d'État dans toute l'Italie, contre laquelle il pouvait très-bien conduire l'armée victorieuse de l'Orient. Dans ce cas , quelle issue aurait eue la guerre? Tite-Live se pose la question à lui-même, et l'orgueil patricien, qui respire à chaque ligne, se manifeste singulièrement dans ce passage , un des très-rares où il porte le regard au delà de l'enceinte de sa Rome chérie ; mais combien il se montre juge inexact !

Le problème est insoluble , comme tous ceux auxquels le temps ou la fortune mêle des éléments qui échappent à toute pré\ ision humaine. Peut-on savoir si Alexandre se serait contenté d'une suprématie semblable à celle qu'il exerçait en Grèce , et si les Romains et les Saranites s'y seraient résignés? On a bien dit que vaincre les hordes de Darius et les héros du Latium étaient deux choses très-différentes ; mais il est faux qu'Alexandre n'eût rencontré que des peuples vaincus par la mollesse avant de l'être par les armes. Non-seulement il aurait transporté en Italie ses trente mille Macédoniens, mais autant d'hommes qu'il aurait voulu en acheter avec les trésors de l'Asie, mais les meilleurs soldats d'aventure, mais les braves d'Afrique et d'Espagne, mais des généraux formés sous lui dans des guerres continuelles, dont le résultat ne fut pas toujours dû à la fortune. Et quand même il ne serait venu qu'avec ses seuls Macédoniens , Tite-Live devait se rappeler qu'un de ses successeurs , Pyrrhus , avec beaucoup moins de forces et de réputation , conduisit sur le bord du précipice la future métropole du monde.

Le héros macédonien mourut à la fleur de l'âge et au milieu 323 de ses triomphes ; ses vastes domaines furent partagés entre ses généraux, tous ambitieux du nom de roi d'Egypte, de roi de Syrie , de roi du Pont, de roi de la Bactriane, de la Comagèue. Au milieu de leurs querelles sans fin, ils propagèrent la passion de la guerre, remplirent de batailles la Grèce, l'Egypte, la Haute Asie et l'Asie Mineure; ils formèrent une foule de capitaines et de soldats d'aventure, qui, pareils aux condottieri du moyen âge, ne songeaient qu'à, exciter la valeur mercenaire pour conquérir la fortune dans des entreprises ambitieuses.

L'Italie en ressentit la secousse ; après avoir dompté les Samnites , ses ennemis les plus obstinés , Rome se trouvait en face de la Grande Grèce et de la Sicile. Les colonies, d'abord si florissantes, avaient décliné après les guerres avec les Lucaniens et Denys l'Ancien ; Posidonie avait reçu des colons étrangers ; d'autres avaient dû se refaire avec de nouveaux habitants ; enfin , amoindries de population et de forces , elles se limitaient à l'enceinte de leurs murailles. Il semble que les peuples malheureux , par une destinée fatale , doivent se déchirer eux-mêmes; ainsi, les dissensions civiles, occasionnées par une démocratie sans frein, les entraînaient dans une atroce tyrannie, Adonnés au commerce, énervés par les plaisirs, ils confiaient leur défense à des soldats mercenaires , qui devenaient un instrument de pouvoir dans les mains de quiconque avait assez d'argent pour les acheter. La guerre devint donc un métier ; les armées ne se composaient plus, comme aux beaux jours de la Grèce, de citoyens armés pour défendre la patrie et soutenir une cause ou une opinion professée; mais bien de mercenaires achetés chez les étrangers, surtout chez les Gaulois ou parmi ceux qui, habitués dans les guerres passées au sang et aux violences, vendaient leur courage à celui qui promettait solde plus grande et plus grand pillage; on y voyait encore des individus qui, dans la ruine de leur patrie, n'ayant pu sauver que leur bras , se joignaient aux soldats encore teints du sang de leurs propres compatriotes (1) , pour devenir, d'opprimés, oppresseurs, sans autre but que l'argent , sans autre garantie que la promesse vénale des oppresseurs. Ainsi les Etats restaient à la discrétion des chefs militaires, ou dépendaient de l'issue des batailles ; la science des finances consistait à trouver le moyen de se procurer de l'argent pour avoir des soldats, et ce fut avec leur appui qu'Agothocle se fit le tyran de Syracuse. Puis, des Campaniens, désireux de se fixer et d'acquérir de la puissance, occupèrent Messine; d'autres envahirent Rhégium, et tous devinrent redoutables aux Carthaginois, aux Romains et surtout aux indigènes.

Tarente , par sa force maritime et l'industrie , occupait le premier rang parmi les républiques de la G rande Grèce ; en outre, tandis que les cités d'origine ionique avaient à lutter contre les tyrans de Syracuse, Tarente, comme dorique, vivait d'accord avec eux.

(1) On les appelait latrones, mot qui acquit une triste signification , comme il ost ariivi"^ dn )iins)ia(liere ilalion.

Mais elle avait à souffrir de la part des Brutiens, population mixte, qui, sans distinguer Doriens d'Achéens, attaquait ses voisins et poussait les Lucaniens sur le territoire de Tarente. Peut-être, comme Venise, cette république, parla jalousie des citoyens, ne composait-elle son armée que de soldats étrangers; elle avait à son service jusqu'à des princes, comme Archidamus II, roi de Sparte, flis d'Agésilas, qui périt à leur solde en combattant les Lucaniens, et Cléonyme, fils de Gléomène II, également roi de Sparte. Cléonyme leur conduisit cinquante mille mercenaires, auxquels il en ajouta d'autres achetés par les Tarentins; mais il ne fit aucune entreprise digne de la valeur Spartiate ; s'abandonnantau luxe et à la mollesse, il cherchait à réduire en servitude ceux qui s'étaient confiés à sa bonne foi, et se vantait d'abattre les tyrans de la Sicile; mais, en attendant, il volait et dévastait. Aussi, les Barbares du voisinage tombèrent sur lui et ses navires, qu'il eut de la peine à sauver pour se réfugier à Corcyre, où sa conduite ne fut pas meilleure. Chassé de cette ile, il retourne vers Tarente, qui le repousse; alors il met le cap surBrindes, et le vent le porte dans l'Adriatique ; mais, craignant de tomber parmi les inhospitaliers Illyriens et Liburnes, il s'approche de Venise, fait une descente chez les Padouans, incendie une bourgade, enlève hommes et troupeaux. Les Padouans accourent et dispersent ces voleurs, de manière qu'il n'échappa que la moindre partie de la flotte. Tite-Live est le seul qui raconte ce fait, mais il était Padouan; à l'entendre, on voyait encore de son temps, comme souvenir, dans un temple de Junon à Padoue, les restes des navires capturés, et l'on célébrait tous les ans une solennité navale sur le Médoacus (l).

Alexandre le Molosse, roi d'Épire, oncle d'Alexandre le Grand, désireux d'égaler les exploits de son neveu, et de se créer, s'il était possible, un royaume indépendant, se mit lui-même à la solde des Tarentins, et défit les Lucaniens et les Samnites ; mais , comme il avait mal dissimulé son ambition, les Tarentins en prirent ombrage et le chassèrent. Avide de vengeance , et pour leur infliger tous les maux de la guerre, il offrit son alliance aux Romains, qui l'acceptèrent; alliance déshonorante, parce qu'un danger personnel ne l'avaitpoint suggérée, et qu'elle était faite par un ambitieux vindicatif, contre un peuple qui défendait l'indépendance de sa patrie. Il périt dans cette expédition ; mais, dès lors, Rome

(I) Hist., liv. K. Lo comparer avec Dioclore,\\, 104.

et Tarente se virent de mauvais œil. La rancune éclata lorsque les Tarentins, se plaignant que les Romains eussent violé une ancienne convention en naviguant au delà du capdeJunon Lacinienne, saisirent leurs navires. Des ambassadeurs romains vinrent demander une réparation; mais la populace, irritée, les reçut au milieu des outrages et souilla leurs toges. « Ces taches seront lavées avec du sang, » s'écrie l'ambassadeur, et cette offense servit de prétexte à Rome pour leur déclarer la guerre ; les Tarentins, selon l'habitude, cherchent un capitaine parmi les nombreux généraux qui s'étaient partagé le manteau d'Alexandre le| Grand.

Comme les Sforza et les Uguccioni dans les républiques ita-i Hennés, Pyrrhus avait grandi au milieu de ces guerres con-j tinuelles; héros romanesque, il prétendait descendre d'Achille et] d'Hercule ; pour succéder à son père Eacidedans le royaume d'Épire, canton montueux de la Grèce, en face du golfe de Tarente,! et qui est aujourd'hui la belliqueuse Albanie, il eut à vaincre des obstacles, à faire des efforts prodigieux. Après avoir surmonté les] périls, étouffé les révoltes, il combattit alternativement dans les rangs des Séleucides de Syrie, des Démétrius de Grèce, des Ptolémées d'Egypte, successeurs d'Alexandre le Grand; il essaya même de s'emparer de la Macédoine. S'il ne molestait personne, ou si personne ne le molestait , il croyait qu'il ne saurait comment tromper le temps (Plutarquej. Avec de pareilles dispositions, on peut bouleverser, mais non fonder ; en effet , s'il parut un moment sur le point de restaurer le royaume de Macédoine, et, peut- être encore, de pousser la Grèce dégénérée à des efforts magnanimes , il ne tarda point à perdre le fruit de ses victoires. Réduit de nouveau à l'Epire , il était toujours dévoré par l'ambition d'égaler Alexandre et Agathocle, dont il avait épousé une fille; mais, comme la Grèce repoussait tous ses projets , il rêvait un beau royaume dans la Basse Italie et sur les côtes d'Afrique.

Le Thessalieu Cinéas , philosophe pratique et parleur si séduisant que Pyrrhus avouait devoir à son éloquence plus de villes qu'à sa propre épée, tempérait ou réglait sa valeur impétueuse. Les Tarentins lui ayant proposé de le nommer capitaine contre les Romains , il fit part de leur offre à Cinéas :

« Belle occasion, disait-il, de s'immiscer dans les affaires de « la Grande-Grèce ; de là, nous pourrons nous rendre redoutables « au reste de Tltalie.

— Les Romains sont très-belliqneux, répondait Cinéas; mais

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