LES ROMAINS ET PYRRHUS
rentins réunis en assemblée : «Allons, Méton, allons, lui crient- « ils, chante et amuse-nous. — Oui, répondit-il, chantons, « jouons des instruments et réjouissons-nous , tant que nous le « pouvons; nous aurons autre chose à faire lorsque Pyrrhus sera « venu. » En effet, le roi d'Epire, à peine arrivé, reproche aux Tarentins leur mollesse, et ferme les théâtres , les palestres , les bains, les jeux ; mêlés à ses troupes, ils sont obligés de se livrer aux exercices militaires ; défense de sortir delà ville sous peine de mort, et Pyrrhus se rend fort par l'usurpation de toute l'autorité.
Le sénat romain vit un cas de guerre dans l'appel fait à Pyrrhus par les Tarentins; mais, de crainte d'offenser les dieux, il ne voulut pas mettre les légions en campagne avant d'avoir déclaré selon les rites les hostilités au roi d'Epire. Néanmoins, comme le temps pressait et que l'Épire était loin, on fit acheter à Rome par un déserteur épirote un champ sur lequel les féciaux accomplirent les cérémonies d'usage, et la conscience publique fut apaisée. Huit légions furent envoyées contre Pyrrhus, qui, après avoir inutilement offert sa médiation entre Rome et Tarente, remporte àHéraclée une victoire longtemps disputée. La vue des bœufs de Lucanie, comme ils appelèrent les éléphants, qu'ils voyaient pour la première fois, avait effrayé les Piomains. Pyrrhus, félicité de cette victoire, répondit : « Encore une autre comme celle-là, et nous sommes perdus. «
Samnites, Lùcaniens, Messapes, saisirent l'occasion de ce désastre de Rome pour s'insurger contre sa tyrannie; soutenu par ces peuples, Pyrrhus s'avance jusqu'à Préneste, et de ses hau- fl leurs aperçoit Rome, cette Rome qu'il ambitionne d'autant plus qu'il est plus capable d'en apprécier la grandeur. A la vue des cadavres de ces Barbares, tombés sur le champ de bataille sans avoir fui, il s'écria plein d'admiration : « Le monde serait bientôt conquis si j'avais pour soldats des Romains, ou si les Romains m'avaient pour général. » Il leur fit proposer la paix, à la condition qu'ils laisseraient la liberté aux Tarentins et au reste de la Grande Grèce; gagnés par la courtoisie, l'éloquence, les raisons, les démarches, lesdonsde Ginéas, qui admirait tout, qui disait que le sénat lui avait paru une assemblée de rois, les Romains se montraient favorables, lorsque l'aveugle Appius Claudius se présente dans l'assemblée.
Nous avons parlé de cette famille, d'origine sabine, et qui défendait avec persistance le droit patricien. En vertu de ce droit, Appius exerçait comme un patriarche le despotisme dans sa
PYRRHUS, APPIUS CL AUnUTS, 2H
famille; mais, de même que les tories de la moderne Angleterre ont voulu paraître les auteurs des mesures les plus libérales que le temps réclamait, Appius, étant censeur, avait mêlé la plèbe parmi les tribus pour accroître leur influence, et fait entrer au sénat jusqu'à des affranchis. Bien plus, les descendants de l'aborigène Potitius avaient seuls le droit de sacrifier sur le grand autel d'Hercule; par l'influence d'Appius, ils abandonnèrent cette fonction à des esclaves du peuple : c'était communiquer à la plèbe le sacerdoce, qui jusqu'alors avait été le privilège des nobles. Ou dit que les dieux, indignés d'un tel sacrilège, avaient fait mourir tous les Potitius dans un an, et privé Appius de la vue; mais les barrières renversées ne se relèvent plus, et la noblesse poursuivit en vain de sa baine le sévère censeur. Appius est le premier Romain qui nous apparaisse comme écrivain; il avait composp des poésies sur le modèle de celles de Pythagore (l), et d'autres œuvres l'ont encore immortalisé; il fit construire un aqueduc qui, de quatre-vingts stades, amenait l'eau dans les parties basses de Rome, et, sur une longueur de mille stades, il ouvrit la magnifique voie de Rome à Capoue, dite la reine des routes; cette voie semblait annoncer la réunion de l'Italie à sa métropole.
A cause de la vieillesse et de son infirmité, il avait, depuis longtemps, abandonné les affaires publiques ; mais alors, indigné de voir plier les Romains, il se fit porter dans la curie par ses quatre fils, qui tous avaient été consuls, invectiva contre le Grec bavard et séducteur, exbortant à le chasser de Rome, et dicta cette réponse à transmettre à Pyrrhus : « S'il veut la paix, qu'il commence par sortir de l'Italie. » La franchise et les partis résolus prévalent toujours ; or, par acclamation du peuple, la guerre fut déclarée. Les éléphants avaient cessé d'effrayer les Romains, qui, faisant usage de dards enllammés (2), les rejetèrent sur l'armée de Pyrrhus, y mirent ainsi le désordre et la vainquirent. Fabrieius Luscinus, fameux par ses exploits guerriers autant que par la constance de son intégrité, fut député vers le roi d'Épire pour traiter de l'échange ou du rachat des prisonniers. Pyrrhus, qui connaissait son influence et sa pauvreté, lui offrit de grandes
(1) ClCÉRON, TUSCUI., IV, 2.
(2) Elien, Vari^' historix, i, 38, «lit (ine, pour épouvanter les éléphant;!, on leur présenta des codions. Les narrateurs de ces faits ont péri; il ne nous reste pourdocumeats ([ueles Décades de Tite-Live et quelques extraits de Denys , de Diodore, d'Appien, outre les Vies de Pliitarque.