APPIUS CLAUDIUS, FABRICIUS
richesses ; Fabricius les refusa. Le lendemain, il essaya de l'effrayer en faisant avancer sur sa tête la trompe d'un éléphant ; mais, n'obtenant rien de cette nouvelle épreuve, il s'écria : « Il est plus facile de détourner le soleil de son cours que Fabricius de la probité. » Cinéas, voulant faire étalage de son éloquence devant lui, exposa, pendant le diner, la doctrine d'Epicure, chef d'une des écoles philosophiques de la Grèce, qui niait Dieu et la providence, considérait la justice comme une invention humaine, et le plaisir comme l'unique fin de l'homme; ses partisans, ajoutait- il, se tiennent éloignés des affaires publiques, et passent leur vie dans une oisiveté délicieuse. Après l'avoir entendu, Fabricius s'écria; « Jupiter, fais que Pyrrhus et les Samnites goûtent une telle doctrine tant qu'ils seront en guerre avec nous. »
Pyrrhus désirait vivement s'attacher un homme si différent de ceux qu'il avait connus dans la Grèce dégénérée et Tarente amollie : « Rétablis la paix, lui disait-il, entre Rome et nous, et V viens avec moi. — Tu n'y gagnerais rien, lui répondit Fabrice dus, parce que ceux qui, maintenant, te rendent hommage, « aussitôt qu'ils m'auraient connu, voudraient être gouvernés (( par moi plutôt que par toi. » Pyrrhus, voulant lutter de générosité, lui accorda deux cents prisonniers sans rançon, et permit à tous les autres d'aller ùRome visiter leurs parents, pourvu que Fabriciusdonnât sa parole qu'ils reviendraient. Mais Rome ne souffrait point qu'on sauvât la vie au prix de l'honneur; elle nota d'infamie les prisonniers rendus, et condamna les cavaliers à servir comme fantassins, les fantassins comme frondeurs : tous, jusqu'à ce qu'ils eussent dépouillé chacun deux ennemis, durent rester hors du camp sans abri ni tranchée.
Tant de fermeté devait effrayer l'ennemi, qui voyait les armées des Romains renaître comme les têtes de l'hydre de Lerne, Fabricius informa Pyrrhus que son médecin lui avait proposé de l'empoisonner. « Vois, ajoutait-il , comme tu choisis mal et tes ennemis et tes amis. » Touché de cette générosité, ou persuadé qu'il était trop difficile de vaincre des hommes pareils, l'Epirote suspendit toute hostilité, consacra dans le temple de Tarente une partie des dépouilles, et ne rougit pas de s'avouer inférieur aux Romains; enfin, vingt mois après sa descente, il rembarqua chevaux, éléphants, hommes, et passa en Sicile sur soixante navires syracusains.
Comme gendre d'AgathocIe, il prétendait avoir quelque droit sur cette ile, où, du reste, on l'avait appelé pour résistci- aux ('ar-
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thaginois, qu'il parvint à chasser. Accueilli à bras ouverts par les villes et les petits tyrans, il aurait pu s'y créer un royaume; mais le temps qu'il perdit à l'inutile siège deLilybée, dernier asile des Africains, dissipa le prestige qui s'attache aux vainqueurs. Lorsque, à l'imitation d'Agathocle, il voulut porter la guerre en Afrique, il fut abandonné par les Siciliens, dont il se vengea en leur enlevant tout ce qu'il put. Heureux de pallier sa fuite sous le prétexte d'aller au secours desTarentins, qui , privés desonépée, n'étaient pas capables de résister aux Romains, il mit à la voile; mais l'équipage, qui ne l'avait suivi que par force, comprit qu'on voulait le sacrifier pour dérober à la flotte punique les navires chargés de butin, et se laissa vaincre dans le détroit par les Carthaginois : soixante bâtiments furent coulés à fond, et douze seulement abordèrent à Rhégium. Pyrrhus, assailli par les Mamertins , se trouvait réduit à une telle pénurie, qu'il fut obligé de s'emparer du trésor de Proserpine à Locres pour acheter des mercenaires; enfin il est défait, prés de Bénéveut, par Curius Dentatus, et Molosses, Thessaliens , Macédoniens , Apuliens , Brutiens, Lucaniens , Samnites , avec ces éléphants naguère si redoutés , ornèrent le triomphe du vainqueur. Par remords, et pour apaiser l'horreur du vulgaire superstitieux, Pyrrhus restitua le trésor de Proserpine ; puis, après six ans d'une guerre inutile , il retourna en Grèce, perdu, déshonoré, se jeta dans de nouvelles luttes et périt bientôt. Milon, qu'il avait laissé dans la forteresse de Tarante, ne fut pas soutenu par les habitants ; après avoir traité, il se retira avec la garnison, et Rome prit possession de la ville, dont elle enleva les tableaux, les statues, les ornements des temples, beaucoup d'or et d'objets précieux.
Les Romains n'interrompirent la guerre contre la Lucanie qu'après l'avoir domptée ; ils considérèrent comme exilés leurs propres soldats faits prisonniers. Quatre mille hommes de la lé- 27t. gion campanienne qui s'était révoltée à Rhégium, furent conduits a Rome, où cinquante par jour subirent la mort sans funérailles ni deuil (l). Pour tenir dans la sujétion les Lucaniens et les Campaniens, les Romains établirent des colonies à Poestum , à Bénévent , à Brindes.
Rome,qui, trois siècles aprèssa fondation, ne s'était emparée que de Véies, éloignée de dix milles, avait dès lors conçu l'ambition d'assujettir toute l'Italie. Or, comme elle avait besoin, pour atteindre ce
1) TiTt-Livr,, wxvm, 28.
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but, de chasser d'abord les étrangers, elle avait commence par défaire les Gaulois ; puis , dans ses luttes avec ce peuple et les Samnites, elle avait amélioré sa tactique. Dans ses guerres contre Pyrrhus, elle s'habitua à ne pas crdindre les armées habilement disciplinées , et profita de l'art hiàtédonien pour apprendre à résister aux Chocs lés mieux Combinés ; elle soumit les faibles ligues de la basse Italie, s'allia avec les peuples lointains, et persévéra dans sa politique d'attacher les vaincus au char du vainqueur.
Pyrrhus, en abandonnant la Sicile, s'était écrié : « Quel beau champ de bataille nous laissons aux Romains et aux Carthaginois! » 11 pré voyait, avec sa rare intelligence, que les deux puissances qui avaient grandi jusqu'à se toucher, devaient nécessairement se heurter, pour décider si le monde serait dominé par la race sémitique ou la race indo-germanique.