ES FORCES ET SES OONQÙÈTES
Cai'thage, toujours prompte à se refaire de ses pertes, déployait et augmentait ses forces dans ses luttes avec les Étrusques, les Grecs, les Phocéens de Marseille et les Romains. Elle n'employa d'abord que des trirèmes, qu'elle agrandit au temps d'Alexandre ; dans la guerre contre les Romains, elle en eut de cinq ou de six rangs de rames, avec les poupes ornées de ses dieux maritimes, Poséidon, Triton, les Cabires. Une quinquérème, dont les évolutions étaient faciles, portait, outre des esclaves rameurs, cent vingt soldats et trois cents marins. Elle fournit au roi de Perse, Xerxès, jusqu'à deux mille longs navires et trois mille de charge pour attaquer la Grèce. Les amiraux, loin d'avoir une autorité absolue, dépendaient du sénat, ou des généraux de terre dans les expéditions faites de concert; les victoires étaient l'occasion de réjouissances publiques, et les défaites, de publiques lamentations. La cavalerie, comme dispendieuse, était formée de nobles Carthaginois, qui prenaient un anneau à la suite de toute expédition à laquelle ils avaient participé ; il y avait encore une légion sacrée, composée de citoyens richement armés. Le service de terre se confiait le plus souvent à des mercenaires de toute nation. Comme on savait au juste le prix d'un soldat grec, africain, campanien, gaulois, on établissait la balance entre les dépenses de l'armée et les recettes que produirait une conquête ; à la fin de la campagne, on rachetait les prisonniers, et l'on équilibrait les dépenses avec le produit des extorsions commises dans les pays conquis. C^te tourbe ramassée partout, combattant hors de la terre natale ei contre des nations plus pauvres, n'était pas disposée à déserter ; d'autre part , la diversité de langage et de religion empêchait qu'il ne s'y formât des concerts menaçants. Mais la discipline en souffrait, le transport par mer était pénible ; et puis, lorsque ces mercenaires se trouvaient en face de troupes disciplinées et nationales , ils manquaient de ce courage qui se fonde su r le patriotisme et le sentiment de l'importanceindividuelle.
Carthage et Rome s'étaient heurtées sur les mers lorsque la dernière puissance, au temps des rois, se trouvait à la tête de la ligue latine et luttait contre les Étrusques. L'année de l'expulsion des Tarquins, elles conclurent un traité par lequel les Romains s'obligeaient âne pas naviguer, ni eux ni leurs alliés, au delà du cap Bon : a Mais leurs marchands, abordant à Carthage, seront exempts de taxes extraordinaires; les ventes auront pour garant la foi publique; ils obtiendront justice dans les pays sicules soumis aux Carthaginois ; ceux-ci s'abstiendront de faire aiicim dégât chez
RELATlOiNS DE CARTHAGE ET i)t RoME. :21*.>
les peuples d'Aotium, d'Ardée, de Laurente, deCirceii, deTena- 318. oine, ou chez quelque peuple latin que ce soit dépendant de Rome; ils ne feront même aucun tort aux villes libres, n'élèveront pas de forteresses dans les pays des Latins, et, s'ils y entrentarraés, ils n'y passeront paslanuit. » Un second traité comprit les peuples de Tyr, d'Utique et leurs alliés : « Si les Carthaginois prennent quelque ville du Latium qui ne dépende pas de Rome, ils garderont pour eux l'argent et les prisonniers, et remettront la ville aux Romains; s'ils font des prisonniers sur un peuple en paix avec Rome, mais sans lui être soumis, ils ne feront pas entrer ces prisonniers dans les ports romains; s'ils y entrent, et qu'un citoyen les touche, ils deviendront libres; cette condition sera aussi observée par les Romains, quine bâtiront point de villes en Afrique ni eu Sicile; ils pourront vendre et acheter sur les terres carthaginoises comme les citoyens eux-mêmes , et de même ceux de Carthage. » Ces traités furent confirmés par des serments ; les Carthaginois jurèrent par leurs dieux, et les Romains, par la pierre (oià Xi'ôov), symbole primitif de Jupiter, et voici comment.' Quelqu'un tenant une pierre dans la main, disait : « Si je jure la vérité, que toute chose me soit prospère; si je ne « pense pas ce que je jure, que les autres jouissent tranquillea ment de la patrie, des lois, des biens, de la religion, des tombes, M et que moi seul je sois repoussé comme je fais de cette pierre. » Et il la jetait.
Ces documents précieux (t), qui sont le plus antique témoignage de la république romaine, suffiraient pour convaincre de faux la plupart des historiens, qui, durant les rois, nous présentent comme étant encore au berceau cette Rome, déjà puissance maritime, souveraine de quelques peuples latins et protectrice des autres.
(I) Inconnus aux historiens romains; c'est Polybequi nous les a conservés. Le cap Beau ou Bon (tw xa),M à>tpoT/)pîw), selon Hejne, Op. 11, est le promontoriuin Henmcum au nord de Cartliajiènc. Tô 7;poxîî(jL'''ov aùi-^; t/j; Kapy/iôovo: w; Tipô; xà; âpy.Tou;, dit Poiybe. Il fut donc enjoint aux Romains de ne pas naviguer le long de la côte du tenitoiie cartluiginois , vers la petite Syrte, où se trouvaient le.^ villes et les districts les plus fertiles de Carthage.
Pour ces faits, la principale autorité est Poiybe, dont nous avons le récit jusqu'à 216, et des fragments jusqu'à 10,) avant notre ère. Tite-Livc et Appien suivent ses traces. C'est à ces temjjs (pie se rapportent les vies de l'abius Maxinius , de Paul Emile, de Marcellus, de Caton , de Fiaminius, écrites par Plutar([uc. Celle (l'Annibal, attribuée à Cornélius INépos , ne me paraît qu'une compilation de rhéteur.