PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE
tins s'étaient déjà repentis de leurs démarches; mais le consul Appius Claudius Caudex, fils de l'Aveugle, embarqua les légions sur des vaisseaux de la Grande Grèce ou sur des radeaux. La flotte carthaginoise et une tempête dispersent l'armement. Hannon , amiral , delà famille de Magon, pour faire appel à la loyauté de Rome, lui renvoie les vaisseaux capturés; mais il se plaint en même temps des pactes violés, et déclare que jamais Carthage ne lui permettra de s'emparer du détroit. Appius Claudius s'obstine à l'entreprise, et, trompant la vigilance des Carthaginois, il passe sur des navires de la Grande Grèce ; à peine débarqué, il défait les Syracusains avec tant de promptitude, que Hiéron avouait n'avoir pas eu même le temps de l'apercevoir. Ce roi, comprenant que l'amitié d'un peuple sans navires lui serait plus utile que celle des Carthaginois, rendit les prisonniers romains, paya les frais de la guerre, fit alliance avec Rome et lui resta constamment fidèle. Violant le droit public, les Romains occupèrent le port de Messine, et, sous prétexte de conférence, arrêtèrent Hannon, qui, pour obtenir sa liberté, fit sortir la garnison de la place.
Les Romains virent alors la possibilité de chasser les Cartha- oc.ginois de l'ile ; les deux nouveaux consuls y furent envoyés avec quatre légions, et, dans moins de dix-huit mois, ils eurent pris soixante-sept places ou forteresses, et la grande Agrigente, défendue par deux armées de cinquante mille hommes, achetés en Espagne, en Gaule, en Ligurie. Combien dut souffrir la Sicile, foulée par tant de troupes, et lorsque la guerre se faisait avec la plus grande inhumanité ! Les Romains, dans la seule Agrigente, dont le siège leur avait coûté vingt mille hommes, vendirent vingt-cinq mille citoyens; Hannon, ne pouvant obtenir la restitution de Messine, avait fait passer au fil de l'épée tous les Italiens qui servaient sous ses drapeaux. Les Gaulois à la solde d'Amilcar murmuraient; il les envoie saccager Antella, mais en secret il fait prévenir les Romains, qui leur tendent une embuscade et les tuent : scélératesse que les anciens ont louée comme une ruse de guerre. Le roi Hiéron avait usé d'un pareil stratagème : sur le point d'assaillir les Mamertins, et mécontent des étrangers turbulents enrôlés dans ses troupes, il divisa son armée en deux corps, ayant soin de séparer les Syracusains des mercenaires; à la tète des premiers, il commença l'attaque et laissa les autres exposés aux coups des Mamertins qui les taillèrent en pièces (1).
(0 DidnoRE , x\ii; Poi.vbe, i.
222 ?REl\fl|B|: GUERRE PANIQUE.
Chez les anciens, le mépris de la yie ^e l'homme se manifeste continuellement.
Les Romains s'aperçurent bientôt qu'il leur serait impossible , sans une marine , de conquérir et de conserver la Sicile , et de mettre la cote et les villes à l'abri de la flotte carthaginoise. Une galère carthaginoise échouée leur fournit un modèle, l'Apennin le bois, et leur naturel la persévérance. En soixante jours ils eurent construit cent trente vaisseaux , et la chiourme fut bientôt exercée. Afin de paralyser l'expérience de leurs adversaires, ils inventèrent les corbeaux, espèce de ponts qui, du mât de proue, s'abaissant sur le navire ennemi, s'y attachaient au moyens de crampons et de grapins de fer ; puis, ils attaquaient à la romaine, et la lutte se réduisait à des combats corps à corps comme sur la terre ferme.
-^^- Ainsi parle l'histoire miraculeuse ; mais il est plus probable que
Hiéron II, puissant sur mer, leur fournit des navires. Quoiqu'il en soit, le consul Duillius Képos remporta près de Lipari la première victoire maritime; cinquante vaisseaux ennemis furent pris ou coulés à fond, trente mille hommes tués, sept mille faits prisonniers. En mémoire de ce succès , une colonne ornée de rostres fut érigée à Duillius, qui obtint en outre pour toute sa vie le privilège d'être reconduit le soir chez lui avec des flambeaux et au son des trompettes.
Les années suivantes, la fortune continua d'être favorable aux Romains, qui prirent Lipari et Malte, ensuite la Corse et la Sardaigne.
Annibal, chef de l'expédition carthaginoise, ramenait dans sa pairie les misérables restes de la flotte, après avoir perdu même le vaisseau amiral. Gomme il voyait suspendu sursatêtele châtiment que Cartilage avait l'habitude d'infliger aux vaincus, il se fit précéder d'un messager qui vint dire au sénat : — « Le consul romain •< commande une flotte nombreuse, mais de vaisseaux grossiè- « reraent construits et pourvus de certaines machines inusitées « jusqu'à ce jour. Annibal vous demandes'il doit livrer bataille. — « Qu'il la livre, lui répondirent unanimement les magistrats, et « qu'il punisse les Romains de nous avoir attaqués sur notre « élément. — Pensant comme vous, c'est ce qu'il a fait, répliqua « le messager, et il a été vaincu. » Cette ruse sauva l'amiral infortuné.
236. Agathocle avait déjà fait voir combien Carthage était faible
contre l'ennemi qui l'attaquaitsurson propre territoire, où les co-
4T7:^f ju^ RÉçufus. 223
loDies opprimées et les villes rivales se joignaient à quiconque la menaçait. Rome décréta donc une expédition en Afrique : mais le consul Marcus Attilius Régulus fut contraint d'avoir recours aux menaces et aux punitions pour faire embarquer les soldats qu'effrayaient les dangers d'une longue navigation et les monstresqui, disait-on, peuplaient les rivages libyques; puis les nombreux Italiens que Rome jetait sur ses galères comme rameurs, avaient tramé, de concertavec les esclaves, une révolte que latrahison seule fitécbouer(l). Ces obstacles vaincus, Régulus, avec quarante mille hommes montés sur trois cent trente galères, défit à Ecnome la flotte carthaginoise de trois cent cinquante galères portant cent cinquante mille hommes. Après avoir débarqué en Afrique, il s'empara de deux cents villes et même de Tunis, forte par ses murailles et sa position, ou il établit son quartier général. Carthage, où s'étaient réfugiés les gens de la campagne, voyant les aigles romaines sur les créneaux de Tripolis , demandait la paix, et Régulus auraitpuladicter telle queRome la conclut après treize ans de guerre et la perte de cent mille hommes; mais, ne voulant pas laisser à d'autres la gloire d'une entreprise qu'il avait commencée, il répondit qu'il ne déposerait les armes que lorsqu'il ne resterait plus un seul vaisseau sur la mer. Réduits au désespoir par cette arrogance indigne d'un bon capitaine, les Carthaginois appelèrent au commandement de leurs forces un étranger, Xantippe de Sparte. Ce général s'aperçut que l'infériorité des Carthaginois venait , non de leur faiblesse ou de la valeur des Romains, mais du manque de tactique et de stratégie; il leur enseigna donc à bien se servir des éléphants et de la cavalerie, attira les Romains dans la plaine, les vainquit près de Tunis et fit prisonnier le consul lui-même.
On raconte que les Carthaginois, quatre ans après, envoyèrent Régulus à Rome pour conseiller l'échange des prisonniers , mais sous le serment que, s'il échouait, il reviendrait. Préférant à son propre salut ce qu'il regardait comme le bien de la patrie , il engagea le sénat à persister dans la guerre et à laisser mourir prisonniers ceux qui n'avaient pas su défendre leur liberté. Fidèle à sa parole, il revint à Carthage où l'attendaient de cruels tourments. Rome, luttant de barbarie, livra les prisonniers carthaginois à la femme de Régulus , qui les soumit à de longues
(1) Zonaras, écrivain du Bas-Empire, nous a conservé le sonvmir ilf cette conjuration par 4,000 Samnites (vrii. 11 ).
2^4 GUERRE EN SICTLE.
souffrances suspendues seulement par l'ordre de l'autoritô (l).
La jalousie de ce gouvernement de marchands nous porte à croire que les Carthaginois, se méfiant du vainqueur Xantippe, comme les Vénitiens de Carmagnola, le firent jeter à lamei; il est certain qu'on ne le vit plus reparaître.
L'Afrique abandonnée, la guerre se ralluma dans la Sicile. Le proconsul Caecilius Métellus battit, près de Palerme, les Carthaginois commandés par Asdrubal, et obtint à Rome les honneurs
(I) Si nous osons répandre quelques nuages sur un nom que dès Tenfaiicc on apprend à vénérer, faudra-t-il nous compter au nombre de ceux qui doutent de la vertu parce qu'ils n'y croient pas ? Les livres de Tite-Live où l'Iiéroisme de Régulus aurait dû être raconté ont péri ; Polybe n'en fait pas mention ; Dion Cassius le donne comme une tradition ({ue Silius Italiens embellit. Dans Diodorc de Sicile, narrateur très-circonstancié et souvent fort exact , le livre xxiii, où le fait devait se trouver, manque; mais deu\ fragments de ce livre pourraient le démentir. Dans le piemier, il r;iconle la défaite de Régulus , l'attribuant à son arrogance, qui compromit les intérêts de la patrie, tandis qu'il pouvait la faire jouir d'une paix lionorabli' : ;< La moindre part des calamités ne tomba point sur l'auteur de tant de maux, << puisque la gloire qu'il avait d'abord acquise, il la ternit par une ignominie « plus grande encore; par sim infortune, il apprit aux autres à ne pas êli(> « insolents dans la prospérité. » Diodore n'adoucit le reprocbe par ancunc parole; au contraire, dans un autre fragment, il décrit les horribles traitements que la femme de Régulus infligea aux prisonniers qu'on lui a\ait abandonnés : « Ne pouvant se consoler de la mort de son mari, elle cn- << gagea ses enfants à sévir contre les prisonniers. Enfermés dans une cliam- « bre très-étroite, ils étaient obligés de se tenir accroupis comme des bêtes; << durant cinq jours, ils furent j)nvés de toute espèce d'aliments; Bodo^iar » mourut de tristesse et de faim. Amilcar supportait son malheur avec un '< grand courage , et souvent, priant la femme avec des pleurs , il lui rap- « pelait les soins qu'il avait eus pour son mari ; mais il ne put jamais faire « entrer dans son cœur un sentiment humain; l'impitoyable Romaine laissa « pendant cinq jours le cadavre de Bodostar enfermé avec Amilcar, et Il lui donnait autant de nourriture qu'il en fallait pour entretenir le senli- « ment de ses calamités. Amilcar, perdant toute espérance de voir ses prières » bien accueillies , se mit à invoquer Jupiter et les dieux qui veillent sur h-, « choses humaines , et à crier qu'il était trop puni de la bonne œuvre qu'il '< avait faite. Cependant il ne mourut pas dans cette situation si déplorable , « soit miséricorde des dieux , soit à cause de sa bonne fortune qui lui procura « un secours inespéré. Il était déjà à toute extrémité , autant par l'infection u du cadavre que par ses autres misères , lorsque les esclaves de la maison « racontèrent le fait à des personnes du dehors, qui , indignées de tant de « cruautés, prévinrent les tribunaux. La chose vérifiée, les enfants huent « appelés devant les magistrats, qui faillirent les condamner à mort pour avoir « couvert le nom romain d'une telle infamie, et les menacèrent d'une peine « très-grave si k l'avenir ils ne gardaient pas les prisonniers de bonne foi. « Ceux-ci, accusant leur mère de ce méfait, brûlèrent le cadavre de Bodostar