FABIUS MAXIMUS. CANNES
qui perdirent quarante mille hommes et dix mille prisonniers. Trois boisseaux et demi d'anneaux , marque distinctive des chevaliers qui avaient péri, furent envoyés à Garthagepar Annibal. Paul Emile, exhalant sa grande âme sur le champ de bataille, faisait dire à Rome de se fortifier avant l'arrivée du vainqueur. Annibal, en effet, vint déployer l'étendard punique à la vue de la ville ennemie ; mais tout à coup il s'éloigne, accepte la soumission de quelques peuples de la Lucanie et de la Fouille , et se 2\s. retire à Capoue. Il établit son quartier général dans cette riche et splendide cité située sur le Vulturne, rivale de Carthage et de Corinthe, et qui, dans la péninsule, ne le cédait qu'à Rome ; mais il eut soin de choisir un lieu fortifié et convenable pour diriger les mouvements de l'Italie méridionale soulevée.
Ici , tous les écrivains répètent ces paroles de Maharbal , lieutenant d' Annibal : « Tu sais vaincre, mais non profiter de la victoire. » Mais, si l'on réfléchit qu'il se maintint treize ans encore en Italie, on se persuadera difficilement que la molle oisiveté, l'indiscipline, les femmes galantes et les vins généreux eussent affaibli son armée. Du reste, comme on ne fait pas la guerre avec des paroles, quels moyens employait-il pour couvrir de troupes les champs de bataille? Des combats fréquents avaient consumé l'élite de ses vétérans; séparé de sa base, qui se trouvait au nord de l'Italie , il n'avait plus , pour refaire ses armées , les bandes de la Gaule belliqueuse ; le plus grand nombre des chevaux , si chers aux Africains et généralement aux mercenaires , qui, privés de famille et de patrie, mettent toute leur affection dans ces animaux, leur unique possession et leur salut, avaient péri. Annibal pensait que Rome était aussi odieuse aux colonies que Garthage; mais le fait le convainquit du contraire. Reaucoup de petites populations s'étaient habituées à considérer les Romains comme leurs chefs : les Romains les avaient secourues dans la récente irruption des Gaulois; les Romains leur faisaient des routes, des canaux, des ponts, défendaient les côtes, protégeaient leur commerce contre les Illyriens ou les Garthaginois, et, en échange, ne demandaient que des hommes, tribut moins sensible que celui de l'argent. La plupart des petits États avaient renoncé à leur tumultueuse indépendance; si les plébéiens la regrettaient, partout les nobles s'étaient attachés à la fortune des Romains, qui, d'un autre côté, se rendaient agréables dans les diverses communes par des services et des mariages. Appius Claudius donna une de ses filles à un Gampanien ; Livius épousa
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la fille d'un sénateur de Capoue; Cuiiiis, a Reate, fit l'ieuser un canal pour l'écoulement des eaux du lac Vélino. Voilà pourquoi les Italiens, en grande partie, restèrent fidèles à la cause de Rome ; ceux qui se tournaient contre elle , fatigués qu'ils étaient de remplir les cadres de ses armées , s'indignaient bientôt d'être obligés de fournir aux Carthaginois des \ivres et des hommes. Annibal , qui cherchait à s'emparer des villes , surtout de celles qui se trouvaient sur la mer, se voyait souvent repoussé , ou , pour lesprendre, devait sacrifier beaucoup d'hommes et de temps.
Il lui restait à demander des secours à Carthage ; mais Hannon, chef du parti contraire aux Barcas , s'opposait à tout envoi de subsides. « Quel besoin en a-t-il après toutes les victoires dont « il se vante? N'a-t-il pas tué deux cent mille Romains, fait « cinquante mille prisonniers, subjugué les Apuliens, les Bru- « tiens, les Lucaniens, les Campaniens? » Ce n'était pas seulement la jalousie d'Hannon qui empêchait le prudent sénat de Carthage d'aider Annibal, mais encore le danger que ftnsait courir à la patrie ce général, qui pour son compte avait fait la guerre en Espagne, et maintenant la poursuivait en Italie. Néanmoins, appréciant toute l'importance de cette entreprise, et pour sa gloire, et pour ses possessions, il résolut de le soutenir; mais Annibal , au lieu de troupes novices , avait besoin de l'armée aguerrie qui se trouvait en Espagne. Aussi, laissant les recrues d'Afrique pour tenir tète aux Romains dans cette péninsule, Asdrubal son frère partit avec les vétérans; mais les Scipions, qui commandaient les Romains, l'arrêtèrent, lui d'abord, puisMagon, venu d'Afrique en Espagne avec des troupes fraîches; et les victoires d'Ibéra, d'Illiturgis, de Munda, sauvèrent l'Italie d'une nouvelle invasion. "^'2.
Le désastre de Cannes avait tellement effrayé les Romains, qu'ils avaient résolu d'abandonner leur malheureuse patrie; déjà même une poignée de jeunes nobles donnait le funeste exemple de se transporter ailleurs, lorsque Publius Cornélius Scipion parvint à les détourner de ce projet. Fabius (raconte Plutarque), déployant toute la majesté dictatoriale dont on l'avait revêtu pour la seconde fois, et précédé de vingt-quatre licteurs , sortit à la rencontre du consul Varron, qu'il remercia de n'avoir point désespéré de la patrie. Mais il lui ordonna de déposer les insignes de sa dignité; puis il fit parer les dieux avec magnificence, comme s'il eût voulu montrer que la défaite était due au général et à son mépris pour la divinité, non à la lâcheté des troupes, et que le peuple ne devait pas avoir peur de l'ennemi, mais apaiser
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les dieux irrités. On consulta les livres Sibyllins, et d'après leur réponse on prépara le lit et la table des dieux; on vota un printemps sacré (l), et toutes les superstitions étrusques furent renouvelées; dans le forum, on enterra vivants deux Grecs et deux Gaulois; deux vestales violatrices de leurs vœux subirent le même supplice, et leur séducteur périt sous les verges du grand pontife.
Si tous ces signes d'épouvante consolaient Annibal, il dut se décourager lorsqu'il apprit que les soldats qui avaient fui étaient envoyés en Afrique pour y servir sans solde jusqu'à ce qu'il fût chassé d'Italie. A l'ambassadeur qu'il envoya pour traiter de la paix et du rachat des prisonniers, le sénat répondit qu'il n'avait pas besoin de soldats qui s'étaient laissé prendre vivants, et lui donna l'ordre de sortir du territoire romain avant la nuit. Le terrain sur lequel était le camp des Carthaginois fut mis en vente, et les acheteurs renchérirent comme si le pied de l'ennemi n'avait pas foulé l'Italie. Dans le désastre les forces de Rome se multiplient; chacun à l'envi apporte de l'argent au trésor public; les jeunes gens de dix-sept ans s'enrôlent ; les armes enlevées autrefois aux ennemis, et qui étaient suspendues dans les temples ou les arsenaux, sont données à huit mille esclaves volontaires ; Hiéron II de Syracuse envoie des vivres et de l'argent; Naples fournit quarante patères d'or du poids de trois cent vingt livres, trois cents boisseaux de froment, deux cents d'orge, et mille frondeurs, qui furent agréés. Après avoir levé de fortes contributions proportionnées aux fortunes, prohibé tout luxe d'or et de vêtements, on eut recours à un expédient financier pour suppléer au manque de numéraire. Les censeurs firent verser au trésor les richesses des mineurs, des veuves, des femmes non mariées, qui étaient déposées dans les mains des tuteurs, auxquels on délivrait des bons sur les banquiers publics (2). Ces billets circulaient, garantis par la foi publique ; on les accepta pour le prix des fermes et dans les marchés, les fournisseurs ayant déclaré qu'ils ne demanderaient le remboursement qu'après la fin de la guerre. Cette mesure fit affluer l'argent ; des navires protégèrent les côtes; on leva deux cent mille hommes, et l'autorité suprême fut encore confiée à la valeur de Claudius Marcellus ,
(1) Lectisternlum, ver sacrum, Tite L ive, xvii, 39. — Arrien , De Bello hispanico. — Siuus Italicus, xv, 495.
(2) Triumviri mensarii , TiteLive, xxiv, 18. Voir Arnold, Histoire romaine.