ANTIOCHUS VAINCU. TRIOMPHES
incapable de comprendre son génie , soit qu'il portât envie à sa grandeur ; d'ailleurs, il souffrait avec impatience les reproches que le sévère Carthaginois jetait au miheu des adulations dont il était assourdi. Il écouta plus volontiers les Etoliens, qui désiraient attirer la guerre en Grèce pour la faire tourner à leur avantage. " Soyez sûr , lui disaient-ils , que partout les peuples se soulèveront en votre faveur. — Et soyez assurés, leur répondit le roi, que je couvrirai de mes flottes toutes les mers. » Mensonge de part et d'autre : Antiochus conduisit à peine dix mille hommes en Grèce; les Etoliens restèrent seuls, et les Romains eurent le temps d'arriver et de les battre séparément.
Antiochus adoptait le système le plus funeste , celui des tâtonnements : tantôt il rendait sa confiance à Annibal, qui proclamait que les Romains ne pouvaient être vaincus qu'en Italie; tantôt il s'en défiait et cherchait ailleurs des alliés. D'un autre côté, il s'aliéna PhiUppede Macédoine, lorsqu'il avait le plus grand besoin de son concours ; or ce roi , trop peu résolu pour faire tourner ces dissensions au profit de la Grèce et de son royaume , livra aux Romains le passage à travers ses difficiles montagnes. Les vaisseaux du roi dePergame et de Rhodes le leur facilitèrent par mer. Les flatteurs répétaient encore à Antiochus que les Romains ne pénétreraient jamais en Grèce , lorsque tout à coup ils apparurent menaçants. Rattu aux Thermopyles par le consul Acilius Glabrion , et sur la mer Ionienne par Émilius Régillus, il est enfin chassé de la Grèce. ^9'- Réduit à la guerre défensive, et voyant, comme Annibal le lui avait prédit , que les Romains viendraient le chercher en Asie sans être arrêtés par l'Hellespont , il rassemble toutes ses forces à Magnésie au pied du Sipyle; seize raille hommes organisés à la macédonienne, quinze cents Galates, des cavaliers et des cuirassiers de Médie, des argyraspides, des archers scythes et mysiens , des Cyrtéens, des Élymes, des Thraces, des Cappadociens, des Cretois, des dromadaires d'Arabie, cinquante-deux éléphants de l'Inde, beaucoup de chars armés de faux, composaient l'armée d' Antiochus : suprême effort de tout l'Orient contre la puissance occidentale. Mais les Romains , commandés par Lucius Cornélius Scipion et Eumène IT, roi de Pergame, triomphèrent du nombre par le courage et l'habileté, battirent le grand roi, lui tuèrent cinquante mille hommes et firent cent quatre vingt dix mille prisonniers.
Ce fut le dernier coup porté à la puissance de Syrie. A Apamée , Rome accorda la paix à Antiochus; elle aurait pu le chasser au delà du Taurus, mais elle se contenta de l'affaiblii- et de le
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tenir dans son entière dépendance. Dans cette pensée, elle répartit en douze ans la somme de 1 2,000 talents qu'il devait lui payer, et celle de 350 promise à Eumène ; elle lui enleva tous ses éléphants et les vaisseaux , qui furent brûlés, exigea vingt otages et son propre fils, et voulut même qu'il livrât l'ÉtolienThoas et Annibal.Ceroi aurait peut-être, s'ill'avaitpu, remplila dernièrecondition, qui déshonore la politique de ceux qui autrefois avaient dénoncé à Pyrrhus le médecin empoisonneur. C'est à cette époque, dit-on, qu'Annibal et Scipion eurent à Éphèse le colloque suivant: « Quel est, à votre avis, demandait Scipion, le plus grand capitaine ? — ^Alexand re, qui avec peu d'hommes défit des armées innombrables, répondit Annibal. — Et le second?' — Pyrrhus, qui enseignal'art des campements. — Et le troisième? — Moi. » — Scipion, blessé au vif, ajouta : «Quediriezvous donc si vous m'aviez vaincu? — Dans ce cas, je me mettrais au-dessus d'Alexandre, de Pyrrhus et des plus grands capitaines. •
Glabrion obtint les honneurs du triomphe pour sa victoire des Therraopyles ; Régillus, pour celle qu'il avait remportée sur la flotte syrienne ; Scipion , pour celle de Magnésie , et l'Asiatique, ainsi Tut-il surnommé , traîna derrière son char les chefs vaincus , les images de 130 villes, 334 couronnes d'or et d'inappréciables trésors. L'Étolie, qui avait prolongé la lutte, dut enfin accepter la paix et payer 500 talents ; Céphalonie et Samos cédé- *^^rent à leur tour, et le consul Fulvius Nobilior, qui les avait soumises , obtint les honneurs d'un triomphe dans lequel il étala 100 couronnes d'or, 285 statues de bronze, 230 de marbre, une grande quantité d'argent, d'armes et de dépouilles. L'autre consul, Manlius Vulso, vainquit les Gaulois, qui, sous le nom de Galates, infestaient la Grèce et les villes de la Troade , de l'Éolide , de rionie ; ces divers Etats, par reconnaissance, lui offrirent des couronnes. Rome , fidèle à sa parole , ne conserva rien de ses conquêtes, qu'elle distribua a ses deux alliés les plus utiles dans cette guerre , Eumène de Pergame et la république de Rhodes.
Ainsi Rome , sous l'apparence de libératrice , était devenue en dix-ans , non pas la maîtresse, mais l'arbitre de tous les pays situés entre l'Euphrate et l'Atlantique, de telle sorte qu'il ne s'y déployait pas une seule bannière sans sa permission. Les grands Etats étaient affaiblis , et les petits recherchaient son amitié ou imploraient sa protection. Partout présente au moyen d'ambassadeurs qui étaient des espions et des brouillons , elle fomentait les jalousies réciproques , les factions au dedans et les guerres au dehors , même chez les petites nations; elle accueillait toutes le?
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pKaintes dirigées contre Philippe, Antiochus ou les Étoliens, et donnait toujours raison aux faillies contre les forts. Chose étonnante, loin de s'être épuisée dans ses guerres fréquentes , elle envoyait encore de nouvelles colonies: résultat de l'excellent système qu'elle avait adopté, de rétablir ses forces par l'assimilation des peuples italiens et des affranchis.
Deux ennemis , cependant , continuaient à lui donner de l'ombrage, Annibal et Philippe; tant qu'ils vivaient, elle avait à craindre une ligue générale. El le caressait donc Antiochus, Rhodes, l'Achaie, Eumène, et faisait épier toutes les démarches d'Aunibal , qui ne semblait prolonger sa robuste vieillesseque pour lui chercher des ennemis. Prusias II, roi de Bithynie, l'écouta, et, grâce à lui, vainquit Eumène. Flamininus , le libérateur de la Grèce , arrive alors et somme Prusias de lui livrer Annibal, qui , devinant l'objet de cette visite, sécria : « Puisque la mort d'un vieillard odieux tarde au gré de ses désirs, délivrons Rome de si graves terreurs; mais son triomphe sur un vieillard désarmé la couvrira d'infamie dans la postérité. » Puis il s'empoisonna , l'année même où Scipion , son vainqueur , mourait à Linternum.
Délivrés de toute crainte de ce côté, les Romains s'appliquèrent à soulever la Lycie contre Rhodes et Sparte contre les Achéens, agités par de continuelles dissensions , inévitable héritage des républiques grecques : les Romains en profitèrent pour étendre leur droit d'immixtion. Ils avaient acheté parmi les Achéens une faction qui préparait la ruine de la patrie en la corrompant. Philippe de Macédoine s'aperçut que les Romains, qui d'ailleurs ne cherchaient qu'à l'affaiblir et à le rendre odieux , ne lui témoignaient d'égards que lorsqu'ils le craignaient ; il songea donc a reprendre les armes pour rétablir sa puissance mutilée. Abreuvé (i'humiliations, il se faisait lire tous les jours le traité honteux que Rome lui avait imposé; il laissait échapper de ces paroles menaçantes qui ne sont que ridicules ou dangereuses quand elles ne sont pas soutenues par une force capable de les faire respecter; il imposait de nouvelles taxes sur les marchandises des Romains , et les excluait des privilèges accordés aux autres étrangers ; par haine contre eux , il fit exterminer les habitants de Maronée ; il méditait les grands projets d'Annibal , et empoisonna son fils Déraétrius^ qui, pendant son séjour à Rome comme otage, avait mérité la bienveillance du sénat et peut-être épousé ses intérêts. Enfin , accablé par le remords et le sentiment de son impuissance , il mourut de mélancolie.