TRIOMPHÉ DE TAVL EMILE
cfne ce dernier le supplia de lui épargner la honte d'être traîné derrière le char triomphal : -< Cela est en ton pouvoir •< , lui répondit durement le vainqueur. Mais Persée n'eut pas le triste courage de se donner la mort , et il orna de ses infortunes le triomphe le plus splendide qu'on eût célébré jusqu'alors.
Paul Emile entra dans le Tibre sur la galère du roi à seize rangs de rames, et la pompe dura trois jours au milieu d'une foule immense. Le premier jour, douze-cents chars portèrent les boucliers d'argent massi f, un pareil nombre les boucliers de bronze, trois cents autres les lances , les glaives, les arcs, les traits. Des hommes précédaient avec les armures de bronze ou les statues , puis venaient huit cents brancards chargés d'armes de toutes sortes. Dans le second jour figurèrent mille talents eu argent monnayé, deux mille deux cents en barre, une infinité de coupes. Cinq cents voitures étaient chargées de statues grandes et petites, de boucliers d'or et de beaucoup de statues des galeries royales. Dans le troisième, on vit cent vingt bœufs tout blancs, deux cent vingt vases d'argent, une amphore incrustée de pierreries de la valeur de dix talents d'or, et dix autres d'or pur ; deux mille dents d'éléphant de trois coudées, un char d'ivoire orné d'or et de pierreries, un cheval avec le harnais d'or hérissé de pierres précieuses , et des couvertures à fleurons; une litière d'or et de pourpre, quatre cents couronnes données par les villes, et sur un magnifique char d'ivoire, le triomphateur. Derrière lui venait Persée en habits de deuil , entouré de ses amis enchaînés, de ses deux fils et d'une jeune fille , à laquelle ses conducteurs apprenaient à tendre au peuple ses innocentes mains pour implorer sa pitié , ou mieux pour flatter sa vanité en lui montrant à quelles misères il pouvait réduire les monarques.
Le dernier roi de Macédoine fut jeté dans un cachot ténébreux où l'on enfermait les rois jusqu'au moment du supplice, et laissé sept jours sans nourriture. Les autres prisonniers partagèrent avec lui les rares aliments que les geôliers leur jetaient au milieu des ordures , et lui présentèrent un lacet et un couteau ; mais il n'eut pas encore le courage de s'ôter la vie. Paul Emile , par humanité ou par respect pour ses malheurs , obtint du sénat qu'il fût transféré dans une prison moins hideuse , où deux ans après il mourut d'épuisement; ses barbares geôliers, vers la fin, s'amusaient à l'empêcher de dormir. Son fils aine, Philippe, était mort avant lui; l'autre, pour gagner sa vie, se fit tourneur, et devint plus tard greffier des magistrats d'Albe.
Les carrières de Rome et les prisons de toutes les villes latines
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et des colonies suffisaient à peine à contenir les prisonniers , qui portaient aux pieds des fers du poids de cent livres. Poètes, historiens, orateurs, répétèrent à l'envi que les aïeux de Troie étaient vengés par la mort du dernier des Eacides (t) , et ils exaltèrent la gloire du grand peuple qui combattait les superbes et pardonnait aux vaincus.
Les Romains, fidèles à la politique adoptée à l'égard de la Grèce, laissèrent à la Macédoine ses lois et ses magistrats, c'est-à-dire qu'elle ne fut pas réduite en province. L'Jllyrie , soumise en trente jours par le préteur Anlcius Gallus, fut traitée de la même manière, et le roi Gentius conduit prisonnier à Rome. Un décret du sénat annonça au monde cette nouvelle magnanimité : « La Macédoine et l'Illyrie préviennent tous les peuples que Rome est disposée à leur rendre la liberté. »
Rome avait remis à la fin de la guerre le soin de punir les peuples qui l'avaient desservie et ceux qui s'étaient montrés les moins zélés pour sa cause. A ce titre , Rhodes aurait éprouvé le sort de l'Epire, si Caton ne s'y fût opposé. Ce rig;ide censeur plaida la cause des envoyés rhodiens qui parcouraient la ville en suppliants et couverts de haillons; il rappela que cette glorieuse république maritime avait combattu pour Rome contre Philippe et Antiochus, et d'ailleurs, disait-il, elle ne s'est proposé que le maintien de son indépendance : < Ou lui reproche '( d'avoir souhaité le triomphe de Persée ; mais quiconque voyait « dans sa chute la servitude commune pouvait-il faire un autre « vœu? Voudriez-vous punir de simples désirs? mais vous-mêmes, '< comment vous conduisez-vous lorsqu'il s'agit de vos intérêts? ■■>■ Vous les appelez superbes; ètes-vous fâchés, par exemple, « qu'on le soit autant que vous? » Grâce àeette franchise, Rhodes ne perdit que la Syrie et la Carie, qu'elle avait obtenues dans les dépouilles d' Antiochus. Ainsi cette république, semblable à Venise sous tant de rapports , souffrit comme elle à cause des possessions qu'elle voulait avoir en terre ferme, et qui préparèrent sa ruine.
Eumèue, roi de Pergame, qui s'était montré l'ennemi de Persée au point de l'espionner pour le compte de Rome , fut payé d'in-
(I) « nie triumphata Capitolia ad alla Corintlio
« Victor aget currum , c;esis insignis Achivis. « Eruet ille Argos , agamemiioiiiasque Mycenas , « Ipsumque .tacidem, genus arniipotentis AcIiLIlei : " Ultus avos Trojœ, temerataqiie templa Minervœ.
Virgile, En. M, 830.
268 ILLYRIE. RHODES. PERGAME. l'ÉGYPTE.
gratitude : le sénat , voyant avec défiance les agrandissements de son royaume , lui enleva la couronne pour la donner à son
157. frère, Attale If. Prusias , roi de Bithynie, toujours disposé à s'avilir, vint se disculper en personne; la tète rasée, avec le bonnet d'affranchi , il se prosterne au seuil de la curie en s'écriant : < Salut, dieux sauveurs! Voici un de vos affranchis, « prêt à exécuter tous vos ordres. » Cette abjection et la remise de son fils, qu'il laissa comme otage, lui valurent la conservation de sa couronne. Massinissa , le vieux roi de Numidie, envoya son fils se plaindre de deux choses : la première, de ce que le sénat lui avait demandé des secours quand il était en droit de les lui imposer; la seconde, de ce qu'il avait voulu lui payer le blé qu'il avait fourni; du reste, il n'oubliait pas que le peupleroi était propriétaire de sa couronne, dont l'usufruit suffisait à son ambition. »
Combien ces lâchetés des rois , et d'autres , devaient exalter l'orgueil insolent des Romains I Dès lors, renonçant au rôle d'arbitres qu'ils avaient joué jusque-là, ils conçurent l'idée de devenir les maîtres du monde. Ce fut le même sentiment qui les dirigea à l'égard des autres successeurs d'Alexandre , saisissant l'occasion
2o(. de les affaiblir durant la paix, pour les rendre incapables de se défendre lorsqu'ils seraient attaqués. Les Ptolémées d'Egypte et les Antiochus de Syrie se faisaient une guerre continuelle , tantôt sourde, tantôt ouverte; Rome l'attisait, et, appelée ou non, elle intervenait. Lorsqu'elle fit annoncer à la cour d'Alexandre ses victoires et la paix avec Garthage , les tuteurs du jeune Ptolémée V le placèrent sous la tutelle du sénat romain, qui le confia à Marcus Lépidus , puis à Aristomène ; mais ce malheureux prince mourut à vingt-huit ans, laissant deux fils qui se partagèrent le royaume : Ptoléraée Philométor eut l'Egypte et Chypre,
\6'i. etPtoléméePhyscon, laCyrénaïque et laLybie. Après une lutte qui suivit bientôt, Philométor, obligé de fuir, aborda en Italie; dans une tenue misérable , à pied, couvert de poussière , il entra à Rome et vint se loger dans la pauvre maison d'un peintre d'Alexandrie. Le sénat, quoique satisfait , eut l'air de s'excuser de l'avoir si mal reçu , et l'invita à venir dans un costume plus décent exposer ses plaintes. Après les avoir entendues , il se chargea de réconcilier les deux frères ; mais , pour le moment , il laissa l'Egypte respirer sous Philométor.
La Grèce était dépendante de fait, mais non pas de nom, et Rome aspirait désormais à la réduire en province. Plein d'admira-