AGONIE DE LA GRÈCE. CALLICRATE
tion pour le sentiment d'harmonieuse beauté dont ce pays fut privilégié , et touché par sa ressemblance de gloires et de malheurs avec l'Italie, nous sommes saisi d'une triste pitié au souvenir de son agonie, des humiliations et des outrages qu'il subit avant d'arriver à sa dernière heure. Si la ligue achéenne avait reçu quelque énergie sous la direction de Philopœmen, après sa mort elle ne fit que se montrer odieuseou méprisable, passant tour à tour d'une complaisance servile envers le sénat romain à de ridicules désespoirs, comme si elle eût voulu se priver de la compassion que la dignité attire sur ceux qui sont destinés à périr. La victoire des Romains avait inspiré à leurs fauteurs une audace qui ne reculait devant aucun excès ; avares , arrogants , parce qu'ils savaient , quels que fussent leurs actes , qu'ils seraient soutenus par les vainqueurs , ils dénonçaient à Rome quiconque résistait , les citoyens généreux qui aimaient la patrie et en défendaient les droits , ou qui osaient contredire les commissaires étrangers. Parmi les gens vendus, Callicrate, Athénien, un de ces démagogues dont la morale consiste à obtenir de l'argent et des grades, occupait le premier rang par sa bassesse et sa puissance. Selon l'habitude de ses pareils, il dénigrait quiconque l'éclipsaitpar son mérite ; sur les places comme dans ses harangues , il répétait sans cesse : < Celui-ci a favorisé Persée , cet autre s'est laissé acheter par l'or ennemi. » Deux commissaires furent envoyés à la ligue achéenne pour instruire le procès des accusés ; l'un d'eux eut l'audace de faire" à l'assemblée cette proposition : " Condamnez à mort les fauteurs de Persée , et je les nommerai ensuite. » Cette demande parut une folie de furieux , et les Achéens se bornèrent à promettre qu'ils les condamneraient s'ils ne pouvaient pas se justifier : « Après cette promesse, repartit le com- " missaire , je dis que vos capitaines et vos généraux, ainsi que « tous ceux qui ont rempli des charges dans votre république, « sont coupables de ce crime. »
A ces paroles , Xénon se leva : « J'ai commandé l'armée ,dit- « il, j'ai été chef de la ligue, et je proteste n'avoir rien fait contre « les intérêts de Rome. Y a-t-il quelqu'un qui ose m'imputer « ce qu'on appelle crime ? me voici prêt à me justifier, ou dans « la diète des Achéens , ou devant le sénat romain. >> Le commissaire saisit au vol cette proposition, ajoutant qu'on ne pouvait en appeler à un tribunal plus équitable; puis, il lut la liste de tous ceux que Callicrate avait dénoncés, et leur ordonna d'aller à Rome se disculper. Les accusés dépassaient le nombre de mille,
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et c'était l'élite du pays ; ainsi , d'un seu} coup , et comme jamais les tyrans les plus audacieux n'avaient osé en porter, la ligue se trouva privée de ses chefs. Arrivés en Italie, on les relégua dans différentes villes; mais on refusa de les entendre , d'écouter leur réclamations et les fréquentes députations envoyées par les Achéens.
Callicrate , devenu le chef de la ligue avilie, entendait sans s'émouvoir les gémissements de leurs familles qui les redemandaient, et les vociférations des enfants qui, toutes les fois qu'il sortait en 167-130. public, lui criaient : « Traître, ennemi de la patrie ! » Pendant dixsept ans, ces proscrits sollicitèrent en vain un jugement, et partout ou leur vantait Véquité romaine. Enfin Caton dit au sénat qu'il ne s'agissait quede décider s'ils seraient enterrés par les fossoyeurs romains ou grecs ; ils furent donc entendus , et le petit nombre qui avait échappé à la faim, au bourreau, au chagrin, rentra dans la patrie: ignoble tyrannie contre un pays indépendant comme était l'Achaïe, et contre des citoyens de mérite , dont la plupart avaient combattu pour Rome.
A leur retour, ils ne purent que verser des larmes sur l'avilissement où ils trouvèrent la patrie; mais les Romains, parleur perfidie et leur cruauté, s'étaient fait un grand nombre d'ennemis qui, malgré le parti contraire, osaient murmurer ou protester contre les intrigues et les concussions ; ils semblaient même résolus à rompre ouvertement, entraînés d'ailleurs par l'exemple de la Macédoine qui , ayant naguère dominé le monde sous Alexandre, frémissait de se voir enlever le droit le plus sacré, celui de disposer d'ellemême. Quelques citoyens réfugiés à Rome n'épargnèrent ni prières ni argent pour acheter des amis dans le sénat , afin de mettre leurs compatriotes à l'abri des violences ; ils se ménagèrent 159, Paul Emile, tant qu'il vécut, puis son fils Scipiou Émilien, qui , sans les mouvements de l'Espagne, serait allé en Macédoine pour rendre justice aux opprimés. Mais le sénat , tout occupé d'intrigues politiques et du soin de mettre à profit les fautes des rois , ne pensait pas que le mécontentement de la Macédoine pût avoir de graves conséquences ; il permettait donc à ses officiers de la traiter plus mal de jour en jour, et conférait les premiers grades à ceux qui se montraient les plus dévoués à la volonté romaine.
Andriscus , personnage très-méprisable, disent les Romains, les uniques narrateurs de ces événements, recueillit les plaintes dédaignées. Après avoir vécu douze ans dans une pauvre famile ,