PREMIERS HISTORIENS ET PREMIERS POETES
patriciens romains. La tradition de Troyeus et de Grecs venus en Italie après l'expédition iliaque, avait peut-être un fondement de vérité ; mais certainement elle avait une ancienne origine, et ces auteurs y greffèrent toutes les chroniques municipales , les généalogies, les étymologies. Chaque pays tirait sou nom du navire, du fils, du compagnon, du pilote, de la nourrice d'Éuée; chaque famille remontait directement jusqu'à lui, et par conséquent jusqu'au dieux. Les Mamilius prétendaient descendre d'Ulysse; les Sergius, de Sergeste, compagnon d'Enée: les JXautius , d'un autre de ses compagnons ; les Lamius , de Lamus , roi des Lestrygons; les Fabius, d'un fils d'Hercule. Et personne ne révoquait en doute ces généalogies , pas plus qu'au seizième siècle on ne contestait la parenté des Viscouti avec les roisd'Anghiera , et de la famille d'Esté avec Roger le Paladin ou Renaud le Croisé.
Ces filiations semi-divines plaisaient à l'orgueil aristocratique. La politique de Rome aimait à faire étalage de parenté avec cette Grèce si vantée, qu'elle embrassait comme sœur, sauf à l'enchainer comme esclave ; la Grèce aimait à se consoler de la perte de son indépendance en regardant la victorieuse cité comme sa créature. Au milieu de cet accord d'intérêts, il n'est pas étonnant que les origines grecques prévalussent dans les croyances , que des noms et des faits nouveaux ou altérés fussent mêlés et substitués aux traditions indigènes (1). Quintus Ennius , de Rudies en Calabre , centurion en Sicile et dans l'Espagne, admis au droit de cité par les soins de Fulvius Nobilior , fut le client de 24o-iC9. Scipion l'Africain , son compagnon dans les expéditions et son intarissable panégyriste. Ennius étudiait Homère le jour, en rêvait la nuit , et croyait que l'âme du grand poète avait transmigré en lui; il se vantait d'avoir trois âmes, parce qu'il savait l'osque, le grec et le latin. Voulant ajouter à la gloire des armes italiennes la gloire des vers, il choisit pour sujet d'épopée la première guerre Punique ; cependant il imitait les Grecs , dont il introduisit le vers héroïque. Dans ses fragments, il se montre austère républicain et bon ami. Il disait que Rome durait parce qu'elle conservait les mœurs antiques : Moribus antiquis res stat romana viresque. Et pourtant ses amis les Scipions , plus que d'autres.
U) << Kilpatrium, Diii nomi-D , habet RomaDUit alumuus :
'< SanguiDis altricem nunc pudet esse lapam- »
( PROPtHCE, l\, 1. )
contribuèrent à les altérer par l'introduction des coutumes étrangères; lui-même encore hâta la corruption en traduisant en latin l'ouvrage d'Archestraste sur la cuisine , et celui d'Évhémère qui combattait la religion et ne voyait dans les Dieux que des hommes qui avaient vécu.
Les Romains , dans la tumultueuse plénitude de leur existence, regardaient les études moins comme une occupation d'homme que comme une distraction et un ornement. « Les plus sensés , écrit Salluste , s'occupaient des affaires; personne n'exerçait l'esprit sans le corps ; tout grand personnage préférait l'action à la parole, et laissait à d'autres le soin de raconter ses propres entreprises ou lieu de se faire lui-même le narrateur de celles d'autrui. » Les livres étaient suspects comme dangereux pour les institutions et la religion de la patrie. Sous le consulat deCéthégus et de Bebbius , on en avait exhumé dans un champ quelques-uns très-anciens ; le consul Pétilius les fit brûler, parce qu'ils traitaient de philosophie (1), Or par philosophie on entendait peut-être, comme naguère parmi nous,j l'épicurisme et l'incrédulité. On regardait donc les Grecs avec la défiance que montre d'habitude celui qui se sent inférieur. Les chauds patriotes les appelaient escrocs et voleurs (2); on riait lorsque Plante, introduisant sur le théâtre le parasite Curculion , lui faisait dire : « Prends garde que « je ne sois arrêté par ces Grecs qui se promènent avec de longs « manteaux et la tête couverte. Ils sont farcis de livres, mais ils « portent en même temps les reliefs de la table ; ils ont l'air de « se réunir pour conférer ensemble , mais ce ne sont que des fri- « pons, des incommodes et des importuns ; ils marchent toujours « escortés de sentences , mais ils fréquentent la taverne. Ont-ils « dérobé quelque chose , vite ils se voilent la tête et boivent à cœur « joie; alors il est beau de voir leur gravité chancelante. »
La loi même interdit souvent les rhéteurs et les philosophes , « auprès desquels les jeunes gens perdent leurs journées. » Par ces mesures, on voulait peut-être détruire dans la jeunesse la présomption, facile compagne du médiocre savoir , et l'empêcher de contracter le vice des Grecs, c'est-à-dire de donner aux paroles les soins qu'on devait aux affaires. Caton, néanmoins, enseignait à son fils les éléments des belles-lettres avec les lois et
(1) Combustos, quia philosophix scripla essent. Pline, Nat. hist., XIII, 13.
(2) Poeticx artis honos non erat : si quïs in ea re studebal, aiit se ad convivia npplicabat , is grassator vocabatttr. Caton, dans Aulu-Gelle
la gymnastique, c'est-à-dire l'équitatiou , la voltige , la lutte , la natation, le maniement des armes (1). Des écoles s'étaient ouvertes, tenues généralement par des affranchis, où l'on enseignait aux garçons à lire , écrire , calculer, et aux jeunes filles un peu de tout. Ceux qui aspiraient à des connaissances plus élevées suivaient les cours de littérature grecque, et l'éducation se complétait par un voyage en Grèce et dans les villes de l'Asie Mineure poury entendre les plus renommés professeurs d'éloquence et de philosophie. Très-peu étudiaient les beaux arts, et l'on blâma Paul Emile d'avoir donné à ses enfants une éducation grecque accompagnée de leçons de peinture; très-peu apprenaient la musique, mais beaucoup la danse, pour laquelle on se passionna et que les plus rigides désapprouvèrent vainement. Scipion Émilien disait : « On enseigne aux jeunes filles à acquérir des grâces « indécentes ; accompagnées de harpes et de lyres , elles vont , « avec les jeunes libertins, dans les écoles des histrions , où elles « apprennent à chanter. Chez nos aïeux , de pareils exercices « déshonoraient toute personne libre; mais aujourd'hui jeunes « filles et garçons de nobles familles fréquentent les écoles de « danse et se mêlent aux prostituées. Lorsque j'entendais parler « de ces désordres, je ne pouvais me persuader que des citoyens « estimables donnassent à leurs enfants une pareille éducation ; « je fus conduit dans une de ces écoles , et là , qui le croirait, j'en « vis plus de cinquante de l'un et l'autre sexe. Dans ce nombre , « ô honte pour la république ! il y en avait un avec la bulle d'or : « c'était le fils d'un candidat, âgé d'environ douze ans, qui dan- « sait avec un sistre à la main ; cependant on ne permettrait « pas même qu'un esclave impudique se montrât dans cette « attitude (2). »
(ly.PLLTAROtF. , \'ie de Caton. MarcusTullius, dans un discours de Scipion, mentionne le juste milieu dans lequel se maintenaient les Romains d'alors ; observateurs éclairés des coutumes anciennes , ils ne voulaient paraître ni trop ignorants ni trop instruits en littérature : Quamobrem peto a robis , ut me sic audiatis , ncqiie ut omnino cxpertem grxcarum rerum, neque ut eas nostris.... anteponenlem ; sed ut unum et fogalis, patris diligentia non llliberaliter institutum, studioseque discendi a pueritia incenstim, Hsu tamen et domesticis praceptis multo inagis eruditum quam tittcris. De repub., 1, 22.
(2) Macrobe, qui rapporte cette invective , cite dans le même cliapitre trois beaux danseurs de la (in de ce siècle; c'étaient Gabiuius, personnage conmlaire, le chevalier Céius et Licinius Crassus, (iui|)érit avec son père sous les coups des Parthes. Le goCit de la danse ne (it que s'accroître avec le temps.
Plaute déplorait aussi ce changement dans l'éducation : « Peut- « être, dans votre jeunesse, étiez-vous élevé de cette manière : « jusqu'à vingt ans, lorsque vous sortiez, il ne vous était pas « permis de vous éloigner d'un pas du précepteur. Si vous n'étiez « pas à la palestre avant le lever du soleil , le raaitre vous pu- " nissait sévèrement. Lci on se fatiguait à courir, à lutter , à " lancer le javelot et le disque, à renvoyer la balle, à sauter, « à s'exercer au pugilat , et non à faire l'amour avec des prosti- « tuées. De retour de la palestre et de l'hippodrome , vous alliez, « en tenue simple , vous asseoir sur un banc à côté de votre pré- " cepteur; vous lisiez, et si vous aviez manqué une syllabe, la « correction rendait votre peau plus maculée que le manteau « d'une nourrice.... Autrefois, dit-il ailleurs , on arrivait aux « honneurs par les suffrages du peuple , lorsqu'on était encore « sous la férule du précepteur ; aujourd'hui , si l'on touche un « enfant de sept ans , il casse la tête de son maître avec sa ta- « blette. Va-t-on se plaindre au père , il répond au petit vaurien : « Bravo, mon fils; je te renierais, si lu te laissais dominer. '< On appelle le précepteur : Ah! vieil imbécile ! garde-toi de « maltraiter cet enfant , parce ce qu'il a montré qu'il avait du " cœur. Et le précepteur s'en va la tète enveloppée d'un linge , « huilé comme une lanterne. »
Plaute et Térence ne firent que traduire en latin les comédies grecques; mais Térence ne croit pas avoir mérité le reproche de plagiaire, parce qu'il n'a fait usage d'aucune des traductions connues. Cependant les relations extérieures, les divers modes de voir et de sentir, le degré différent de civilisation des deux peuples , et par conséquent le goût tout autre , imposaient à ces traducteurs des modifications importantes ; ils devaient , chaque jour davantage, rapprocher les mœurs grecques des coutumes locales, ajin qu'elles se prêtassent mieux au rire et à l'instruction. Néanmoins nous trouvons quelques particularités romaines , surtout dans Plaute, qui, moins cultivé, a recours à sa propre expérience plus souvent qu'à sa mémoire; telle est sans doute la cause pour laquelle, bien qu'il fût peu goûté des plus difficiles, il continua de plaire au peuple , qui voyait dans ses peintures les portraits des originaux assis près de lui. Térence , au contraire , était cher aux bons , c'est-à-dire aux aristocrates , par la suavité de ses vers, la délicatesse du style, lurbanité des saillies, toute:i empruntées au grec.
Le luxe commençait a s'introduire; offrir des sacrifices aux