‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 157 sur 319 · ALTÉRATION DES .MOEURS · texte numérisé non relu

ALTÉRATION DES .MOEURS

Dieux dans un vase d'argile, semblait une lésinerie ( i . Les meubles avaient plus d'éclat, et les cuisiniers déployaient un faste, il est vrai , grossier et champêtre (21; ainsi, malgré la somptuosité, l'élégance n'existait pas encore. Les citoyens , comme autrefois , n'habitaient Rome que pour vaquer aux affaires , et vivaient le reste de l'année à la campagne, au grand regret des parasites (3).

Les dames se faisaient remarquer par les excès de leur vanité, et multipliaient les esclaves et les ouvriers (4) pour fournir aux différents besoins de leur toilette; elles s'emparaient des rênes de la maison , surtout lorsqu'elles étaient enorgueillies par une grosse dot ; puis , favorisées par la loi qui les autorisait à se marier sans renoncer à leurs biens , elles tyrannisaient ceux qui étaient destinés à être leurs tyrans (5).

Après la conquête de la Sicile, le nombre des malheureuses qui faisaient un trafic de l'amour avait crû extraordinairement. Les pères se rencontraient avec leurs tils dans les maisons de débauche, rivaux les uns des autres (6); les jeunes gens y apportaient les habits et l'argent volés chez leur père, ou s'y rendaient autant par libertinage que pour dérober les objets

(I ; "... Tenaxne pater ejus est? — immo œdepol pertinax :

'< Quin etiam , ut magis noscas , genio suo ubi quando sacriticat , » Ad rem diviuam quibus est opus, samiis vasis utitur. »

(C\PTi\., II, 2.)

[2) K Nuoc , quoquo venias, plus plauslrorum iniedibus « Videns , quani ruri quando ad \illam veneris »

(AlILLL., m, j. )

(3) " Ubi res prolat;e sunl, quum rus homines eunt, « Simul prolatœ res sunt nostris dcntil)us...

« Dum ruri rurant liomines quos liguriant ,

" Prolatis rel)us , parasiti venalici

<■ Sumus : quando rure redierunt, molissici. »

(Captiv., I, 1.)

(4) AlXLL., III, 5.

(3) « Dotatœ mactant et malo et damne \iros. »

(AlLlL., III, ô. )

« Dolibus deliniti, ullro etiam uxoribus ancillantur. »

( Tlkpilils. ) (6) « Ut apud ienones rivales filiis lierenl paires. ;.

(IjAccu. in Une. ) Leurs artitites sont décrits dans l'acte pieinier, scène première du l'rucu- I en lus.

précieux des courtisanes, vice qu'ils conservereut même aux plus beaux jours de l'empire (1).

Les fragments des poètes satiriques , sauf l'exagération, prouvent combien les mœurs étaient altérées. Dans Ennius , on trouve les femmes déjà raffinées dans l'art de plaire et d'amuser plusieurs amants (2). Lucilius reproche aux Romains d'avoir le miel à la bouche et le couteau à la ceinture , de feindre la probité et de tendre des pièges dans la guerre de tous contre tous (3). Turnus blâme les poètes de leurs vers obscènes , qui traînent les chastes Muses dans les lieux infâmes (4).

Le luxe crût à un tel point que, la loi Oppia ayant cherché à y mettre un frein dans la plus grande détresse de la guerre d'An-

(t) « Quippe

« Ut semel adveniunt ad scorla congerrones... « Unus eorum aliquis osculum amicae usque oggerit , « Dum illi agunt quod agunt , sunt caeteri cleptae. »

(TlUîCUL., I, 2. )

Ovide , dans VArt d'aimer, m, 441, avertit les femmes de se tenir en f|;ardo contre ceux qui jouent le rôle de galants par amour de leurs bijoux.

A cette époque encore, on molestait les voyageurs dans les douanes , et l'on décachetait les lettres aux frontières :

« Rogilas quo ego eam , quam rem agam , quid negotii geram ,

« Quid pelam , quid feram , quid foris egerim ?

" Portitorem domum duxi; ita omnem mihi

« Rem necesse loqui est, quicquid egi atque ago. >•

(Men.kch., I, 2.)

« Jam si obsignatas non feret , dici hoc potest , « Apud portitorem cas resignatas sibi " Inspectasque esse. »

(Trinum., in, 3, G4. ) (2) « Quasi in choro pila ludens,

« Datalim dat sese, eteommunem faciel; " Ahum tenet, alii nutat , alibi manus « Est occupata, alii pervellit pedem, « Alii dat annulum spectandum , a labris « Alium invocat, cum alio cantat, et tamen '< Alii dat digilo literas. »

(;') n Verba dare ut caute possint , pugnare dolose,

« Blandilia certare, bonum simulare virum se,

« Insidias facere, ut si hostes sint in omnibus omnes. » (4) « Saeva canent, obscœna canent, fœdosque hymenaeos,

« Uxoris pueris, Veneris monumenta nefandae.

« Nec Musas cecinisse pudet, necnominis olim

" Virginei, famœquejuvat meminisse prioris.

n O ! pudor exstinctus , doctaeque iiifamia turb*

« Sub.titalo prostant , et queis genus ab Jove sumrao ,

i; Res hominum supra evecl» , et nuUius egentes,

'( Écce merent vili et sancto se corpore fœdant. »

nibal, les femmes troubièrent la ville, courant sans retemie, sans pudeur , et menaçant de ne plus devenir mères ; c'étaient les mêmes femmes que Seipion l'Africain lui-même se plaignait de voir élevées par des mimes et des libertins , pour apprendre àjouer delà lyre, à danser, à se parer de prestiges impudiques (i). Et ce luxe, qui s'alimentait par le vol sur les terres ennemies et les sacrifices imposés aux clients, n'excitait pas à la culture des beaux-arts', comme il arrive chez un peuple industriel. Envahis par la passion du lucre, les sénateurs construisaient des navires pour faire les transports. Les Romains, après leurs victoires sur , la Grande-Grèce et la Grèce , s'enrichirent des dépouilles d'Antiochus, de Persée et de Corinthe. Ils avaient reçu, pour contributions de guerre, 160 millions dans les douze années comprises entre le retour de Seipion à Rome et la fin de la guerre d'Antiochus; une valeur égale, en objets précieux, avait figuré dans les triomphes^ et des sommes aussi considérables avaient passé dans les mains des officiers et des soldats. Lucius Seipion étala dans son triomphe 1,231 dents d'éléphant; Flaminius et Fulvius, plus de 500 statues, des boucliers d'or et d'argent, des vases ciselés; Aciiius, jusqu'aux habits d'Antiochus ; Paul Emile , une valeur de 45 millions.

A quoi bon se fatiguer dans les travaux peu lucratifs des champs , puisqu'on pouvait s'enrichir avec tant de facilité par la guerre et le pillage? L'agriculture fut donc négligée, et les pauvres descendirent plus bas dans la misère, tandis que les patriciens nageaient dans l'opulence. On ne souffrait plus la parcimonie des aïeux : le superflu parut nécessaire , la tempérance , rusticité ; maisons spleodides, banquets au milieu de la musique et des chants , cortège d'esclaves , achats [coûteux d'objets de luxe, devinrent l'objet de tous les désirs. Un bel esclave fut payé plus cher qu'vm champ fertile ; quelques poissons , plus qu'une paire de bœufs. La gloutonnerie , le sommeil , le duvet, les parfums , les courtisanes, les proxénètes , les mignons , bannissaient les antiques bonnes mœurs. Déjà l'on montrait avec surprise cet ^lius, ce Tubéron , qui vivaient encore avec pudeur et sobriété. Tubéron, dans les funérailles de Seipion Émilien , ayant servi le banquet public dans des vases de terre et sur des tapis de

(1) Docentur jirxstujias inhonestas , eiinf in liulum hhhùonum, in ludum snltatorhim i)i(er cinœdos virg'ines. Voir M.vcrobf. , ii, lo.

poil de chèvre , mécontenta si fort le peuple que celui-ci lui refusa la préture (1).

Le poëte carapauien Cuéus Nœvius , par haine contre les aristocrates et les grécisants , préféra au mètre ionique , employé par Ennius, le rude vers saturnin, indigène du Latium; dans la tragédie , il substitua aux héros grecs des caractères et des costumes nationaux. Il accablait de ses railleries les superbes Claudius , les Métellus et d'autres maisons puissantes , jalouses de conserver le droit patricien , en vertu duquel leurs aïeux avaient gouverné les clients et les esclaves; d'ailleurs, favorisées par la victoire ou des mérites personnels, ces familles substituaient l'orgueil à la raison, le droit héroïque à l'équité, empêchant la plèbe de parvenir en fait à l'égalité qu'elle avait acquise en droit. Ce poëte mettait donc ces paroles dans la bouche de ses personnages : " Allons, souffre ; le peuple souffre bien , » et faisait dire au peuple : « Ces rois n'oseront pas flageller ce que, dans ce théâtre, j'ai sanctionné par mes applaudissements. Combien la tyrannie domine ici la liberté! » Ayant écrit dans un vers : « Les Métellus naissent consuls à Rome, » ceux-ci lui répondirent sur le même ton : « Les Métellus ^jor^erow^malheur au poëte Nsevius (2). » Us le firent incarcérer; mais, de sa prison, il attaqua les Scipions,qui invoquèrent contre lui les lois des XII Tables, lesquelles prononçaient peine de mort contre les libelles infâmes. Les tribuns s'interposèrent , et l'exposition publique suivie de l'exil en Afrique parut suffisante. A son départ, il composa sa propre épitaphe , » pleine d'orgueil campanien , » invitant les mortels et les immortels à pleurer sur l'originalité italienne morte avec lui (3). Le peuple ne l'oublia point; il donna son nom à une porte de la ville, et tous, même au temps d'Horace, le savaient par cœur (4).

Nsevius appelait rois les aristocrates, parce que , liés entre eux par la parenté, ils opposaient leur force commune et celle des

(1) Plutarque, Viede Caton.

(2) « Fato Metelli Romœ liuot consules .

« Dabunt malum Metelli Naevio poetae.

(3) (( Mortaleis immortaleis fleri si foret fas,

« Fièrent divœ Camenae Nœvîum poetam.

« llaqae poslquam est orcino traditus thesauro

« Oblitei sunl Romae loquier latina lingua. »

(Gellius, 1, 24.)

(4) Yarron , De /inç/iia lot., iv, 4:».

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