BACCHANALES
connus du public. On disait que les initiés, après s'être accouplés au hasard dans les ténèbres, couraient furieux vers le Tibre dans lequel ils plongeaient des torclies ardentes, et qu'on précipitait au moyen d'une machine , dans de sombres gouffres , ceux qui refusaient de participer à tant d'infamies, il est difficile de savoir à quel point la vérité fut altérée par la terreur populaire, par l'astuce aristocratique, par l'habitudedejuger criminel tout ce qui est mystérieux ; ce qui est certain , c'est que des sentinelles furent posées, des recherches faites, et qu'on découvrit sept mille initiés dans Rome seule. Un grand nomI)re de femmes , reconnues coupables, furent livrées à leurs parents qui les exécutèrent dans l'intérieur des maisons. L'enquête fut étendue à toute l'Italie, et l'on trouva partout une foule d'initiés.
Bientôt les forfaits se multiplièrent. Dans une seule année , cent soixante-dix femmes furent convaincues d'avoir empoisonné leurs maris pour en épouser d'autres. Que dire des cérémonies dans lesquelles on invoquait la Victoire, et où l'on apprenait à enterrer des hommes vivants , à les égorger par troupeaux au milieu des triomphes?
A cette époque, la philosophie était tombée dans les mains des sophistes , qui , comme exercice d'argumentation , soutenaient le vrai et le faux , l'identité de la vertu et du vice. Panétius , ami de Scipion Émilien, assurait que tout finit à la mort (1); Diogène , Critolaïis, Carnéade, répandaient le doute sur tout, et présentaient la Justice et la morale comme une invention des législateurs. Ennius disait que les dieux existent , mais qu'ils ne s'inquiètent point de ce que font les hommes (2) ; d'autres foulaient aux pieds le culte envers la patrie, en proclamant que la patrie est là où l'on est bien (3). Dans les discussions, Les lettrés n'employaient que des termes grossiers , échangeant ces injures dont leurs imitateurs se salissent encore (4). Plante, après avoir commencé une comédie en s'élevant au ciel où réside la justice qui voit tout et gouverne tout, la termine par l'éloge de l'intérêt
(1) CioÉRON, de Amicitia.
(2) « Ego Deum genus esse seraper di\i et dicam cœlitum,
« Sed eos non curare opinor quid agat humanum genus. »
(Ai-. Cicr.ii., de Divin., ii, 5.
(3) « Palria est ubicumque est bene. »
(Paccvius, Ap. Cic, Tiiscul. v, 37.
(4) « Haud docti dictis certantes, sed raaie dictis « Miscenl inter sese inimicitias agitantes. »
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290 DÉPRAVATION DE L'OPINlON. GATON LE CENSEUR.
personnel : la richesse, à l'entendre, est honorable, et le devoir n'a pas d'autre sanction que l'utilité. Dans Lucilius , les dieux Consentes se moquent des hommes qui les appellent pères , et Neptune se trouve embarrassé par un argument dont, dit-il, Carnéade lui-même se tirerait fort mal.
Les guerres extérieures, si fréquentes, et les luttes de l'intérieur avaient détruit la classe moyenne, qui est le nerf des États, et placé une noblesse orgueilleuse et dépravée de bonne heure audessus d'une populace oisive, misérable et prétentieuse. Les riches et les magistrats qui travaillaient de leurs propres mains et veillaient à la culture de leurs champs , devenaient tous les jours plus rares; gagner, n'importe par quel moyen, telle était la préoccupation générale (1).
23/(-i/«9, La censure de Marcus Porcins Caton fut terrible contre les nouveautés et l'aristocratie. Ce plébéien , sagace, comme l'indique son nom ( Catus ), courageux dans ses actes , éloquent et mordant dans ses discours, combattit contre Annibal à dix sept-ans. Depuis , habitant Tusculum, sa patrie, il parcourait le matin les villes du voisinage et plaidait gratuitement ; puis il revenait , se mettait à labourer avec ses esclaves, nu comme eux, mangeant avec eux et buvant comme eux de la piquette. Toutefois ses esclaves n'étaient à ses yeux que des bêtes de somme ; il les achetait, les instruisait et les revendait. Il disait qu'un bon chef de famille devait vendre ses vieilles charrettes , ses vieilles ferrailles et ses vieux esclaves. Il avait fixé un taux pour les esclaves qui voulaient obtenir les faveurs d'une esclave ; après chaque repas, il faisait fustiger ceux qui avaient servi négligemment; il avait soin d'entretenir parmi eux de continuelles dissensions, afin de prévenir le danger de leur bonne intelligence.
Son champ était voisin de celui où Curius Dentatus, après avoir obtenu trois triomphes , avait passé ses dernières années labourant et entassant des pierres, il écrivit, d'après sa propre expérience, cent deux préceptes de lie rustica, avec le ton impérieux d'un maîtrequi parle à ses esclaves, sans suite ni variété, et même sans cette élégance de stvle dont il se montrait jaloux dans ses
(1) Horace, pour louer l'antique Romain ( Ep. u, 1, 105), dit :
» Roraœ dulce dlu fuit..
« Cautos nominibus rectis expendere nummos , « Majores audire, minori diceie per qua- « Crescere rcs pospet. »