‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 163 sur 319 · GATON LE CENSEUR · texte numérisé non relu

GATON LE CENSEUR

Il disait encore que les sages apprennent des fous plus que les fous des sages ; car les premiers évitent les erreurs dans lesquelles ils voient tomber les seconds, tandis que les fous n'imitent pas les bons exemples des sages. Injurié par un libertin : « La lutte " est trop inégale entre nous deux : tu hais volontiers les « sottises, et volontiers tu les dis; pour moi, je n'aime pas à '< les entendre, et je n'ai pas l'habitude d'en dire. A un vieillard vicieux : « La vieillesse a déjà tant de difformités qu'il « ne sied pas d'y joindre encore la laideur des vices. »

D'après Tite-Live , il surpassait de beaucoup les plébéiens et les patriciens, même des plus illustres familles; il avait une âme si grande et tant d'intelligence que , dans quelque condition qu'il fût né, il aurait acquis une brillante position. Praticien consommé, rien , dans les affaires publiques et privées , n'échappait à sa perspicacité; il administrait avec une égale habileté les affaires de la ville et celles de la campagne. Les uns parviennent aux honneurs les plus élevés par l'étude des lois, les autres par l'éloquence, quelques-uns par la gloire des armes ; mais lui , il avait une telle aptitude pour toutes les professions , qu'on l'aurait cru né exclusivement pour celle, quelle qu'elle fût, qu'il embrassait. Courageux sur les champs de bataille, fameux par d'illustres victoires, il fut général en chef; dans la paix, habile interprète des lois, orateur distingué, son éloquence, consignée dans les ouvrages divers qu'il a composés , reste encore en honneur parmi nous.

Cicéron, juge fort compétent, disait de ses œuvres : « Quel homme fut ce Caton, dieux immortels ! Je laisse de côté le citoyen, lesénateur, le général d'armée ;je ne m'occupe ici que de l'orateur. Qui, plus que lui, fut grave dans les éloges, ingénieux dans les sentiments, habile dans les débats et l'exposition d'une cause? Les cent cinquante discours qu'il a laissés abondent en faits et en expressions magnifiques...; on y trouve toutes les^ qualités de l'orateur. Quelle éloquence, quelle beauté dans ses Origines! Il est vrai que son style a vieilli, qu'il a des termes négligés, car c'est ainsi qu'on parlait de son temps ; mais rajeunissez-le , joignez-y l'harmonie, l'ornement du style..., et vous ne trouverez personne à mettre au-dessus de Caton (l). » Sa définition, que l'orateur est un honnête homme qui parle bien, vaut mieux

(1) De Oratore, n. 17. Dans Plutarque , la vie de Caton représente la limite entre l'ancienne manière de \ivre des Italiens et la nouvelle , imitée de l'étranger. Les hommes sensés doivent se rappeler quelles sont les vertus qu'on reconunande aux jeunes gens par la lecture de Plutarque.

'2\lï CATON LE CENSEUR.

que tous les éloges. Chose digne de remarque, dans l'histoire de Rome qu'il écrivit jusqu'à l'époque d'Annibal, il tut les noms, se contentant de rapporter les faits, comme si la gloire de Rome devait être amoindrie par la gloire des individus (l).

Il est facile de comprendre quel acharnement il dut mettre à combattre les nouvautés romaines. « Les voleurs privés , disait- • il, sont chargés de fers et fouettés ; les voleurs publics nagent " dans Ter et la pourpre. Frémissez sur les maux que l'avenir « vous prépare. Nous avons savouré les délices de la Grèce et " de l'Asie; nos mains ont pris les trésors des rois; maîtres « de tant de richesses, nous en serons bientôt les esclaves... Les '< anciens, dans les jours de fêtes, se contentaient de deux plats « pour diner. En nous apportant les statues de Syracuse , Mar- " cellusa introduit parmi nous des ennemis dangereux; je n'en- " tends que des gens qui, admirant le marbre et les sculpteurs '< de Corinthe et d'Athènes , se moquent de nos divinités d'ar- « gile (2). »

Il ne supportait pas les personnes grasses , qui > sont tou t « ventre, » ni les gourmands, qui ont plus de sentiment au palais que dans le cœur. Étantcenseur, il proposa des lois somptuaires, avec de lourds impôts sur le luxe des femmes et des prescriptions pour les repas; il censura plusieurs consulaires , enleva leur cheval à beaucoup de chevaliers, et fit condamner sept sénateurs, parmi lesquels Flamininus, si lâchement cruel envers le chef des Roies, et un autre, pour s'être laissé surprendre par sa fille lorsqu'il embrassait sa femme. 11 défendit de faire servir les eaux publiques à l'usage des maisons et des jardins privés; il aligna les rues, nettoya les cloaques, construisit des portiques et la basilique Porcia. Est-il étonnant que sa conduite lui attirât beaucoup d'ennemis? Il dut répondre même à quarante-quatre accusations ; mais le peuple, qui l'honorait, lui dressa une statue dans le temple du Salut pour avoir relevé la république lorsqu'elle penchait vers sa ruine (3).

Il ne faut pas croire néanmoins que les maximes le garantissaient des passions : il exerça la plus décriée des usures , l'usure maritime, et s'enivrait quelquefois ; chez lui, il entretenait des re-

(() Imperatorum nomma annalihns detraxit. Pline, viii, 5. — Duces non nominavit, sed sine nominibus re.s notavit. Cohnélius Népos, dans Caton.

(2) Aui.u-Gelle / xj, 48.

(3) Fronton, ad L. FerMm, Epist. u.

CATON LE CENSEUR ET LES SCI PION?. ^'Jo

lations avec une esclave, et, à quatre-vingts ans, il épousa la fille d'un de ses clients. Dans sa lutte contre Scipion , il est probable qu'il fut animé par la haine personnelle autant que par le patriotisme. Lorsqu'il était questeur en Sicile , il accusa l'Africain de faire étalage d'une pompe orgueilleuse et de trop imiter les Grecs; celui-ci le renvoya en disant : « Je n'ai que faire d'un questeur aussi minutieux; je dois rendre compte de mes expéditions et non de ce qu'elles coûtent. >> Catou, qui n'oublia point cette offense , cita les Scipions pour rendre un compte fidèle des recettes et des dépenses dans la guerre d'Antiochus. Ou pouvait dire, eu effet, qu'ils avaient agi dans cette occasion avec une entière indépendance , faisant même la guerre là où le peuple ne l'avait point décrétée, et réglant de leur autorité privée les conditions de la paix. Qui saura jamais les sommes qu'ils enlevèrent à l'Asie et aux successeurs d'Alexandre , engraissés des dépouilles du monde?

Scipion l'Africain, somptueux dans tout, entouré de poètes qui chantaient que , depuis l'Orient et les Palus Méotides, il n'y avait pas un homme qui l'égalât (l), se comportait en prince; il s'éloignait de l'égalité républicaine au point que , dans les jeux publics , il fit établir des sièges distincts pour les sénateurs. Accusé de péculat , il raouta à la tribune le jour du jugement , et dit : " Romains, c'est à pareil jour que j'ai vaincu en AfriqiMî « Annibal et les Carthaginois. Montons au Capitole pour rendre " grâces aux dieux , et les prier de vous donner toujours des « chefs qui me ressemblent. » Et tous , peuple, tribuns, juges, sénateurs, le suivirent au Capitole, lui procurant un triomphe plus remarquable que n'avaient été les premiers; malheureusement , ce n était pas une victoire remportée sur Annibal ou Syphax, mais sur l'intégrité des lois républicaines. Les tribuns ayant mis son frère en accusation, il le leur arracha des mains, et déchira les registres en disant : « Je rendrais compte de quatre " millions de sesterces, moi qui en ai fait entrer deux cents millions « au trésor, sans rien conserver pour moi que le titre d'Africain ! »

Dans ce langage , respire encore l'héroïsme patricien ; mais, si quelques citoyens se récriaient contre l'ingratitude qu'il y avait à traduire en justice de si hauts personnages, d'autres soutenaient

(I) « A sole exorienle supra M.'i'oli paludes

« Nemo est qui factis me. a.'(|uiparare queat. »

(Cir.iiii., Tuscrd. v, 17.

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